TRENTE-DEUXIEME FILLE
POLHIMNIE
C'était avec cette ravissante personne que nous devions avoir tous les éclaircissements, ou du moins le dénoûment de toutes les aventures des quatre jeunes filles, pour lesquelles le récit de Rosière a dû inspirer de la curiosité. Nous avions déjà, dans la journée, retiré notre cousine de chez la dame Cunégonde, et, par un effet du tendre attachement, autrefois ressenti pour la femme céleste à laquelle la jeune fille ressemblait; par une suite d'un premier amour, inspiré par une parente, dont le sang si pur et si beau coulait dans les veines de Gertrude, nous la devions épouser. Nous ne trouvâmes à la maison qu'Isabelle et Rosière.
Dés que cette dernière nous aperçut, elle vint à nous avec vivacité. — Je ne sais (nous dit-elle), mais il y a bien du trouble! La Liébaut de la rue d'Anjou-Dauphine, est sortie de l'hôpital par un effet de la révolution. Elle vient de paraître. Elle réclame Polhimnie comme sa fille. Mais notre jeune compagne sent un éloignement pour elle, qui la persuade que cette femme est un imposteur. Nous écoutâmes ce discours avec intérêt, et comme l'histoire de Rosière nous avait fait naître des soupçons vagues nous résolûmes de tout examiner.
La Liébaut venait de sortir. Rosière nous conseilla de causer avec Polhimnie, en l'attendant. Elle appela cette jolie personne qui s'était cachée de la Liébaut, et emmena Isabelle et nous laissa seuls.
— Monsieur (nous dit Polhimnie), vous savez une partie de mon histoire par ma compagne chérie. Voici les choses qu'elle vous a tues.
» Je ne sais de qui je suis fille. Tout dit que c'est de la Liébaut excepté mon cœur. Je me crois plutôt fille naturelle de la femme de chambre de la princesse de S***, la même qui haïssait tant Rosière. Vous savez que j'étais élevée à la campagne, sous le nom de fille de mon nourricier et de ma nourrice : mais quoique ces gens m'appelassent leur fille, je m'apercevais qu'ils riaient toujours un peu en me donnant ce nom. Enfin, une nuit, je les entendis qui se disaient. — On a biau faire! aile est toujou's d'moiselle! C'que c'est pourtant! la ville donne c't'air-là, pisqu'a n'est qu'la fille d'eune femme de chambe! J'entendis cela en sommeillant. Souvent aussi, dans nos jeux, mes prétendus frères et sœurs m appelaient petite bâtarde, demoisillon, qui sera un jour toupie! et ils me tenaient encore d'autres propos. Je ne fus donc pas absolument surprise quand on vint me chercher.
» Quand je fus arrivée à la ville, et enfermée, rue d'Anjou, la Liébaut me dit, qu'elle seule connaissait ma mère : mais elle ne me dit pas que je fusse sa fille. Lorsqu'au bout de plus de quinze jours, on introduisit auprès de moi le même abbé, auquel on avait vendu Rosière (car j'avais entendu le marché), je lui dis ce que je savais, et que je ne doutais pas qu'il n'eût acheté le droit de me faire ce qu'il voudrait. Je me mis à sa merci, en ajoutant que je lui aurais bien de l'obligation, s'il voulait me tirer de chez cette vilaine femme qui me tenait emprisonnée dans une petite chambre obscure au premier, donnant sur une cour puante. L'abbé fut touché de ma naïveté. Il me répondit ces propres paroles. — Ma fille, je suis très-porté pour les femmes, que j'aime passionnément : mais je sais m'attacher à elles par d'autres motifs que ceux de l'amour et du plaisir. Vous m'inspirez de la pitié, votre petite compagne et vous, et c'est par la pitié que je vais vous aimer. Je ne suis pas assez puissant pour vous faire un sort; mais je puis améliorer le vôtre, en vous donnant à une femme de génie, dans votre état, qui, vu la beauté
dont VOUS êtes douée, fera de vous un usage, qui vous préservera des suites de la débauche, en vous laissant ouverte une porte pour retourner à l'honnêteté parfaite. Tenez-vous prête à tout événement, et quelque chose que vous entendiez, votre compagne et vous, ne parlez, ni ne criez! Je lui promis de me conformer à ses ordres.
» Le lendemain, il fit enlever madame Liébaut, et il nous emmena. Rosière indiquait l'endroit où elle voulait qu'il la conduisît; mais le péril commun nous avait déjà tellement liées, qu'elle ne put résister à la prière que je lui fis de ne pas me laisser. Elle est donc restée avec moi, cette tendre amie, et elle s'expose à tout pour ne pas me quitter, elle qui pourrait aller chez ses parents, qu'elle connaît. C'est une obligation que je lui aurai toujours, et que mon cœur sentira vivement, tant qu'il battra dans ma poitrine.
» Vous savez quels sont les emplois de mes compagnes. Une éternelle reconnaissance que nous devons à maman Cunégonde, c'est de nous conserver notre vertu, à toutes quatre, en nous faisant gagner beaucoup d'argent. Car maman compte avec nous tous les mois, et elle nous rend raison de tout. Gertrude, votre amie, a déjà 3,600 liv. de rentes; Isabelle, plus de mille écus; moi, 2,500, et Rosière 6 mille francs. Maman nous dit : — Je vous laisserai vos maîtresses, et vierges à vingt-et-un ans : amassez du bien pour vivre filles honnêtes, ou vous marier... Jugez comme nous la devons aimer!... Aussi, Rosière me dit quelquefois : — Je suis venue ici pour toi seule; mais j'y reste pour toi et maman Cunégonde. Je ne suis pas riche, puisque je ne suis que la fille du suisse du prince de S***, et j'aurai le plaisir, sans avoir perdu mon honneur, de retourner auprès de mes père et mère, à vingt-et-un ans, avec de quoi vivre; mais c'est à toi que je le devrai : je ne serais pas restée deux heures ici, sans toi. Voilà pour notre situation d'intérêt à toutes, et nos dispositions, relatives à nos compagnes età moi. Reste mon emploi.
» Il est singulier, et ne ressemble, ni à celui de votre Gertrude, ni à celui d'Isabelle, ni à celui de Rosière. Aussi, je suis
la moins fatiguée, la moins employée... Tenez, voyez- vous ce trou rond, que bouche un médaillon?... Hé bien, je monte sur le premier de ces gradins, et je ne montre qu'une partie de mon corps à la fois : le visage, par exemple. On sonne, et je commence mon exercice, je reste le visage à ce trou, comme l'acteur dans le Tableau-parlant : On sonne, je monte sur le second gradin, et l'on voit mon cou : On sonne ; je monte sur le troisième, et l'on voit ma gorge : Je monte sur le quatrième, et je me retourne : puis sur le cinquième encore retournée : Sur le sixième, en reprenant ma première situation : On sonne; je reste sur le même gradin, mais je me retourne. On sonne, et je monte sur le septième, où je me retourne à un seul coup de sonnette : enfin, je montre mes pieds... Je recommence habillée ce que j'ai fait nue, et la scène est finie.
» Voilà tout ce que je fais ici. Quelquefois la séance est fort longue! et avec un seul coup de sonnette, on me fait retourner dans tous les sens, sur le même gradin : car pour monter à un autre, on sonne trois coups distincts. Je ne vois jamais personne que maman, encore pas toujours. »
Nous fûmes très-surpris de ce que Polhimnie venait de nous raconter!
Nous lui demandâmes la permission de prendre des informations, sur ce qu'était devenue la méchante femme de chambre, qu'elle croyait sa mère. Elle y consentit, et nous allions sortir, lorsque nous vîmes arriver la Liébaut, avec l'abbé. Ils se querellaient vivement! La Liébaut traitait l'abbé de mangon, d'escroc, de chevalier d'industrie! L'abbé lui répondit, devant nous : — Madame Liébaut, tout ce que vous dites de moi peut être faux, et peut être vrai. Mais nous savons de vous des vérités certaines, qui ne tendent à rien moins qu'à vous faire passer le reste de vos jours entre quatre murailles, au pain et à l'eau, ou à vous faire expirer à la Place d'Armes. — Je te défie de me rien citer, gueux! — Gueuse! n'ayez pas le verbe si haut! car je vous confondrais!
Aux cris que poussaient les co-disputants, tout le monde accourut; c'est-à-dire Madame Cunégonde, Isabelle et Rosière.
— Madame (dit l'abbé à la fille de l'actrice allemande et en partie du prince de***), cette créature, cette furie, cette malheureuse est la femme de chambre de la princesse de***. Elle avait pour amant un C — in vigoureux qui lui fit un enfant. Elle accoucha trois jours avant sa maîtresse, trés-secrètement, et comme elle était forte, elle avait relevé le jour que la princesse mit sa fille au monde. Elle la changea par un tour de passepasse si subtil, que la petite princesse ne parut pas avoir quitté sa mère. Voici la vraie princesse : c'est Polhimnie, qu'elle mit secrètement à la campagne, comme vous le savez toutes ; et la prétendue princesse laide comme cette femme, et comme le gros C — in son père, a été substituée au véritable sang des 5*** et des ^***. Voilà un de ses crimes. Mais ne croyez pas que la tendresse maternelle l'y ait déterminée! Non! non ! c'est la méchanceté de son cœur.
Un an auparavant, la princesse de*** avait mis au monde une fille. La portière était également accouchée d'une fille. Celle-ci mourut et la cruelle Liébaut qui s'appelait alors Brunichilde, eut l'art de donner la morte à la princesse et la vivante à la portière. Voilà les deux charmantes personnes; Rosière et Polhimnie sont les deux sœurs, et deux princesses, que nous allons rendre aujourd'hui à leurs parents. Mais vous sentez tous (car je parle aussi à vous, Monsieur), combien il est important de garder le secret!
La Liébaut était furieuse et confuse. Elle ne chercha plus qu'à s'échapper et elle y réussit. Comme on craignait quelque nouvelle trame de sa part, on se hâta de ramener les deux princesses chez leurs parents. Nous les accompagnâmes à la prière de l'abbé lui-même.
Nous trouvâmes le prince et la princesse dans la douleur. La fausse Frédérique-Eléonore venait de leur donner un violent chagrin, par la dureté de son caractère et la bassesse de son inclination pour un jockey. Loin de nous l'idée de prêter de l'élévation aux sentiments, à raison de la naissance! mais la fausse Frédérique-Eléonore, étant née d'uneméchante femme et d'un C — in dans le genre du père Dom/ront, un des héros du Compère Mathieti, elle
avait et les vices de sa conception, effet du libertinage, et ceux du caractère de ses parents. Toutes ses passions étaient exaltées : et comme elle était laide, la mauvaise humeur qu'elle en ressentait la rendait méchante... Nous voilà suffisamment justifiés du préjugé frivole de la naissance. La prétendue Frédérique-Eléonore était grosse du jockey. Qu'on imagine la douleur que devaient ressentir un prince et une princesse d'origine allemande qui n'avaient que cette héritière!... Ils pleuraient. L'abbé se fait annoncer pour une affaire indispensable autant qu'importante. 11 est introduit. 11 s'explique. Nous sommes cités pour témoins. On nous fait entrer, Rosière et Polhimnie, émues mais couvertes du voile de la pudeur, et intimidées par la noblesse du maintien de la princesse, se tiennent à la porte, le corps en arrêt. Le prince s'avance, les regarde, reconnaît Rosière, compare ses traits à ceux de son épouse, et s'écrie. — On vient de me dire ce que mon cœur m'avait annoncé I 11 prend ses deux filles par la main. — Madame (dit-il à son épouse), la nature parle le même langage que l'abbé. Oui, ce sont vos filles, puisqu'elles ont vos traits et les miens. La princesse poussa un cri de joie, et embrassa les deux jeunes personnes avec transport. Elle ne pouvait se lasser de les considérer, de les reconnaître, de les caresser. L'abbé donna ses preuves, et en promit la confirmation. Ainsi se termina la journée à près de minuit.
Les jours suivants, l'abbé a tout prouvé. La Liébaut a été punie. La fausse Frédérique-Éléonore, rendue à son nom de Marie-Geneviève, fille de la Liébaut, a été envoyée aux Antilles, dans une habitation, après avoir épousé le jockey. Les deux princesses seront un jour reconnues publiquement ; mais on a des raisons pour ne pas le faire aujourd'hui. Leurs heureux parents goûtent le bonheur de se voir deux filles, aussi belles d'âme que de corps. Elles chérissent leurs anciennes compagnes, et notre cousine naturelle, devenue notre épouse, est de leur intime société. Isabelle va être établie par elles, de la manière la plus avantageuse, et Cunégonde, reconnue pour fille naturelle par le prince de N***, avec une pension, ne sera plus vue au Palais-Royal. Elle a pris un train de vie honnête.