‹ Le Palais-RoyalChapitre 47 sur 92 · PREMIÈRE ET DEUXIEME SUNAMITES · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ET DEUXIEME SUNAMITES

CLOVISE ET JAVOTE

Une mère assez laide avait épousé un joli père. Ils avaient fait une jolie enfant qui. ressemblait au dernier. La mère était bien fière d'avoir fait plus beau qu'elle, et on n'imagine pas les peines qu'elle prenait à parer sa fille. Elle ne la perdait pas de vue; elle la tenait toujours à côté d'elle. Précaution fort sage; mais qui ne fut pas suffisante!...

Madame Legrand, au moment où sa fille atteignit sa douzième année, avait pris pour cuisinière, une petite villageoise assez

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jolie, qu'on lui recommanda fort, parce qu'elle était d'honnête famille. M. et Madame Legrand, qui étaient marchands, vinrent, comme tout le monde, s'établir au Palais-Royal. Là, ils envoyaient Clovise, SLvec Javote, se promener dans le jardin, pour fortifier sa santé. La fille, domestique, avait environ seize ans, elle s'enjolivait à vue d'œil ; Clovise, à douze ans accomplis, annonçait la beauté la plus complète.

Javote était honnête mais le spectacle continuel qu'elle avait sous les yeux, de filles qui ne la valaient pas, superbement parées, lui faisait faire des réflexions. Elle en causait même avec Clovise. Elles remarquaient ensemble, comme ces filles étaient suivies des jeunes gens. — Elles sont bien heureuses! (disait Javote). — Oui! (répondit Clovise) : Elles vont où elles veulent! et moi, pour venir seulement ici, il faut le demander pendant une heure! — Ho! vous, votre Maman vous aime, elle vous accorde tout; si vous faites quelque chose de mal, c'est moi qu'elle gronde. — Oui ; mais à force de me choyer, ça m'ennuie ! J'aimerais mieux moins d'amitié, et plus de liberté. — Vous avez raison! mais si vous étiez donc comme moi, toujours méprisée, toujours grondée! On ne souffre pas, sans peine, que je mette un fichu blanc, des bas, des chaussures propres. Voyez donc c'te chiffon ! ça se croit jolie!... (dit votre mère). Et votre père, qui se sert des mots les plus avilissants ! qui me fait m'abîmer les mains à lui décrotter ses habits et ses souliers ! — Ha dame, Ma'm'selle, vous êtes servante, vous!

Ce mot fit rougir Javote. — Tu me le payeras ! (pensa-t-elle). Dès ce moment, Javote résolut de perdre la fille unique de ses maîtres. Elle dissimula; mais elle chercha l'occasion de la faire souvent gronder, par une mère qui l'idolâtrait. C'est qu'ensuite. Madame Legrand demandait presque pardon à sa fille, et causait cent fois plus de mal, que sa réprimande n'avait produit de bien. On réparait le petit désagrément causé à la jolie Clovise, par mille complaisances, surtout par la promenade. Javote, qui voulait la perdre, et rendre cette fille chérie son égale, employait tous les moyens pour rendre sa jeune maîtresse ingrate, insolente. Elle réussit au point, que la mère ne savait que

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devenir. Elle pleurait : ce qui ne faisait qu'impatienter Clovise plus que tout le reste ; elle en était dépitée.

Un jour, la méchante Javote dit à Clovise : — Vous êtes bien bonne, Ma'm'selle ! faites une escapade! On ne vous retient comme on fait, que parce que vous êtes jolie, et que vous êtes pucelle : dès que vous aurez sauté le pas, on ne fera plus tant attention à vous : C'est comme vos fourreaux, auxquels on vous oblige de bien prendre garde le premier jour, et dès qu'ils ont une tache, on ne vous dit plus rien !... Clovise se trouva convaincue par ce raisonnement à sa portée. Il fut convenu que Javote sortirait, qu'elle se ferait demoiselle du Palais- Royal, et que, comme il y en avait de l'âge et de la taille de Clovise, la petite Legrand irait avec Javote, dès que celle-ci serait placée.

Javote, à la première querelle, demanda son compte. On la prit au mot, en apparence; mais comme elle était recommandée, on se promettait de lui faire grâce, à la première marque de repentir. La petite, son argent reçu, fit son paquet, et l'emporta, sans être visité, ce qui mit dans une furieuse colère contre elle.

Dés le lendemain soir, elle vint tousser, suivant qu'il était convenu avec Clovise, aux environs de la boutique Elle était mise comme une déesse, en fourreau de linon, doublé de rose, et coiffée du dernier goût. Ce qui la rendait jolie comme Vénus ! . . . Clovise profita de la distraction de sa mère, pour s'échapper sans permission, et courir au jardin, le long du cirque à droite, en entrant par le Palais. Elle demanda Javote à elle-même en l'abordant? La fille éclata de rire et fut reconnue. — Ho ! que tu es belle! — Tu léseras bien davantage! (lui répondit Javote, en la tutoyant pour la première fois) ; tu me surpasseras autant que tu me surpassais : Tous les hommes seront fous de toi, comme ils le sont de moi. En ce moment, un vieux débauché s'approcha. Javote le repoussa dédaigneusement. Un beau jeune homme survint. Elle lui prit le bras, et s'en fut avec lui, en disant à Clovise : — Adieu, ma bonne amie ! Demain, je te dirai bien des choses 1

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Clovise s'en revint tout émerveillée. Elle trouvait Javote adorable ; et l'idée qu'elle la surpasserait, lui tournait la tête. Ce fut au milieu de ces réflexions, qu'elle se retrouva auprès de sa mère.

On lui demanda sévèrement d'où elle venait? C'est que le père avait reconnu la toux de Javote. Clovise baissa les yeux, et ne dit mot. Sa mère l'embrassa. Mais il était l'heure de fermer, et quand on fut à la maison, le père gronda fort, et voulut savoir la vérité. Il ne la sut qu'à demi. Sa colère alla jusqu'à vouloir donner un soufflet à Clovise, que sa mère préserva, en la cachant dans son giron. La petite Legrand prit en ce moment sa résolution.

Le lendemain, à l'heure du dîner, se trouvant seule à la maison, elle fit une malle de tout ce qu'elle avait de mieux, prit de l'argent, cacha tout cela dans un petit cabinet, dont elle emporta la clef, et vint à la boutique. Elle attendit le soir avec impatience. Vers les dix heures, Javote toussa faiblement. Le père n'était pas là : Madame Legrand était occupée. Clovise se glisse, court à son ancienne servante, et lui dit : — 11 n'y a pas un moment à perdre : vite un fiacre; courons à la maison ; mon paquet est fait ; je quitte, et vais avec toi. Javote lui prit la main, et sans lui répondre, se mit à courir avec elle. On prit un fiacre au Château d'eau. Le cocher descendit les cassettes (car la petite en avait rempli deux), et on s'éloigna, sans être vues du voisinage.

Javote mit Clovise chez la même maman. Celle-ci fut enchantée d'avoir une si jolie personne I Comme c'est depuis la Révolution, il n'y avait pas encore de règle. On s'inquiéta peu si Clovise était pucelle ou non. Cependant Javote, qui l'était encore ellemême, dit que sa compagne ne l'était plus. Elles couchèrent ensemble avec un vieillard qui paya gros; mais Clovise ne le vit pas. Cet homme ne leur ôta qu'un peu de fraîcheur, car il était incapable.

Le lendemain, Clovise fut parée. Elle était ravissante. Elle voulut aller au Palais-Royal, où personne ne la reconnut. Il est vrai qu'elle ne passa pas devant la boutique de son père. Elle

alla seulement à la porte vitrée qui donnait sur le jardin, pour voir quelle mine on faisait. La mère avait les yeux rouges. Le père était accablé. Javote savoura sa vengeance. Mais bientôt, craignant que sa compagne ne s'attendrît, elle éclata de rire, et l'entraîna en courant. Elles accueillirent deux jeunes fats, et Javote voulait sortir du jardin avec eux ; mais Clovise préféra de se promener et de voir le monde. Elles ne rentrèrent qu'à onze heures.

On les mit coucher ensemble, avec un vieillard qu'on ne laissa pas voir à Clovise.

Tous les jours, depuis un mois, se sont passés comme ces deux-là. Javote fait tout ce qu'elle peut, afin qu'un libertin déflore Clovise, avant elle-même; mais la petite qui n'est pas encore formée, outre qu'elle n'a pas de goût pour les hommes, offre de trop grands obstacles. Elle est passionnée pour la danse du cirque, et c'est ce qui la retient dans son état, qu'elle aurait déjà quitté. Elle a refusé d'être entretenue très avantageusement. Elle a proposé à sa place Javote, qu'elle appelle sa sœur. Mais, deux hommes riches, instruits de sa conduite envers Clovise, ont pris la servante en aversion.

Ils n'ont pas tort! Il n'est rien d'infâme qu'elle ne cherche à faire à Clovise, par les hommes; mais celle-ci oppose son innocence, sa beauté : les hommes sont si touchés de la jeunesse et de la naïveté de cette enfant, qu'ils la respectent... » , En ce moment, Javote arriva.

Tenez, voilà Javote ! (nous dit l'Alsacienne au long visage). Nous la regardâmes. Cette fille était jolie; mais elle avait l'air bas. 11 était onze heures : on sortait.

Nous priâmes l'Alsacienne de nous accorder sa compagnie, au cirque du jeudi suivant, et de nous procurer un entretien avec Clovise et Javote, ce soir-même. Elle alla aussitôt les prévenir. L'orchestre jouait la retraite : les danses étaient dissoutes, et nous donnâmes la main à la jolie Clovise, ainsi qu'à Javote. Nous marchâmes, en faisant à la première, des compliments d'un air qui déguisait nos sentiments intérieurs. Arrivés dans la cour, nous leur offrîmes de les ramener dans notre voiture.

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L'envie d'aller en carrosse les détermina. Nous savions la demeure de M. Legrand, père de Clovise, marchand connu. Un mot à notre cocher nous fit remettre, non seulement à sa porte, mais dans sa cour. Nous savions, par expérience, qu'on ne se reconnaît pas facilement le soir, quand on est venu en carrosse. Nous prîmes l'escalier sans que Clovise s'aperçut qu'elle était chez elle. Notre laquais monté avant nous, vint nous recevoir un flambeau à la main, après avoir prévenu les parents. Nous étions au milieu de la salle de M. et Madame Legrand, avant que sa fille et Javote l'eussent reconnue. Ils parurent. Clovise fit un cri, et courut se jeter dans les bras de sa mère. Javote fut prête à s'évanouir. Nous la soutînmes. M. Legrand, quoiqu'un peu sévère, alla embrasser sa fille dans les bras de sa femme. — Ha! bon père ! (s'écria Clovise d'elle-même), jamais je ne te donnerai plus de chagrin !

On ne remit pas Javote. On lui montra le plus grand respect. Elle était tremblante. Clovise qui nous parut très spirituelle, en cette occasion, sentit qu'il ne fallait rien dire. Elle appela Javote Madame; et celle-ci ne prononça pas un mot. Nous engageâmes les parents à l'indulgence éclairée : nous leur fîmes sentir la nécessité de mettre leur fille, soit au couvent, soit, et mieux encore, dans une pension sûre de jeunes demoiselles. Clovise elle-même goûta notre motif qu'elle pénétra. Nous sortîmes ensuite avec Serpentine.

Lorsque nous fûmes dans la voiture, cette fille se jeta dans nos bras en nous disant : — Vous pouviez me perdre, vous ne l'avez pas fait ! ha ! que vous êtes bon ! Nous lui fîmes des remontrances graves et nous la conduisîmes, de son aveu, dans une pension rue de Luxembourg.

En allant l'y voir le lendemain, nous y trouvâmes Clovise. Nous prîmes en particulier Serpentine, et nous lui dîmes que la moindre imprudence de sa part, serait sans miséricorde... Qu'est-il arrivé? Serpentine (c'est le nom qu'elle porte dans la pension), a été changée par les instructions de la maîtresse, et elle est à présent le plus ferme appui de la vertu dans le cœur de Clovise. Elle voulait aller se jeter aux genoux de ses anciens

maîtres et leur demander pardon. Nous l'en avons empêchée. Nous laissons dans l'obscurité ce qui s'est passé dans la rue Beaujolais, où les deux jeunes filles ont demeuré pendant leur fuite...

Clovise rentrera bientôt chez ses parents, qui ont une fille de boutique aussi aimable que Javote, par la figure, mais infiniment plus méritante, pleine de talents utiles, de qualités estimables et une vertu à toute épreuve... Parents, qui avez des enfants, prenez garde aux mœurs de vos domestiques (i) !

On peut regarder Clovise ou Sirène, Serpentine ou Javote comme les deux premières Sunamites; mais en voici d'autres plus réelles.

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