ROSALIE ET FANCHETTE
Le j.eudi, l'Alsacienne nous attendait. Elle vint à nous dès que nous parûmes.
» — Je me suis doutée (nous dit-elle), que vous viendriez savoir des aventures et les terminer, comme j'imagine que vous avez terminé celle de Clovise et de Javote-Serpentine ! je gage que vous avez eu la fleur de cette enfant... je veux dire
(1) C'est un grand mal qu'il y ait des filles publiques; mais c'est un mal nécessaire! On nous a dit que le district de Notre-Dame avait chassé toutes les filles publiques de son ressort. Nous désirons que les mœurs actuelles deviennent telles que cette proscription soit sans inconvénient.
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Clovise. Nous répondîmes que cela n'était pas dans notre caractère. — Il en sera ce qu'il doit en être. Mais je vous procurerai une ample moisson. Car non-seulement je vous ferai les histoires, mais je serai votre agente et j'attirerai au cirque, toutes celles que je saurai dignes de vous des deux manières. — Bien !
» — Vous voyez (reprit Maine), ces deux jeunes filles? — Elles sont charmantes (répondîmes-nous), et ne paraissent pas plus de quatorze ans. — Elles en ont quinze et sont à la fm de leur noviciat. — Comment de leur noviciat.^ — Oui. Elles sont chez une femme qu'on nomme la restauratrice. — Je ne connaissais pas encore ce genre-là, et je ne croyais pas que les deux titres de femme de plaisir et de restauratrice pussent jamais s'allier! — Ils s'allient très bien par l'art de Madame y<2«MS, qui a plus de quarante jeunes filles de cet âge, prises dans les faubourgs et les provinces : car rarement elle se fournit de filles nées au centre de la ville. Tenez, elle les a toutes amenées aujourd'hui voir le cirque. Je vous les détaillerai tour à tour.
» Rosalie, cette petite brune aux couleurs un peu ternies, mais qui les avait d'une extrême fraîcheur, il y a six mois, et Fanchette, cette blonde encore vermeille, sont des Sulamifes. —
Des Sunamites donc! — Soit. Le métier de Madame Janus, ancienne femme de charge d'un médecin célèbre, est de restaurer les vieillards. Elle leur donne deux de ses élèves qu'elle tient dans une grande maison bien arriérée, au delà du boulevard. Elle les nourrit des aliments les plus sains, et les fortifie par un exercice journalier. Elle prend un louis par nuit. Chaque fille a six francs, et elle douze. Les premières fois, elle est là. Le vieillard est mis par elle dans un bain aromatique. Elle l'essuie elle-même avec la main, qu'elle roule sur son corps, jusqu'à ce qu'il soit d'une propreté complète. Cela fait, elle lui met une muselière solide et le couche avec les deux Sunamites, dont la peau touche exactement la sienne. Il s'entrelace dans les deux vierges (car il faut qu'elles le soient).
» Une fille ne peut servir que huit nuits de suite. On en substitue deux autres et les deux premières se reposent, en
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prenant des bains les deux premiers jours, et en se divertissant les autres, pendant quinze; car il faut à un vieillard trois paires de filles.
» On a la plus grande attention à les conserver vierges, vu que cette qualité perdue, elles deviendraient nuisibles, surtout pendant la grossesse. Si un vieillard jouissait d'une fille, il se ferait beaucoup de mal! et en outre, il perdrait une somme déposée dès le premier jour. Une fille sert depuis sa nubilité déclarée, jusqu'à trois ans au delà. Plus tard, elle dominerait le vieillard et repousserait ses effluences^ sans influer en lui, si elle était neuve ; et si c'était une de ses anciennes Sunamites, elle lui réinfluer ait \qs humeurs peccantes, qu'il lui aurait influées. Une fille peut servir un an au plus en l'employant tous les jours... Voilà sans doute ce que vous vouliez savoir?
» Rosalie et Fanchette sont deux cousines, prises à l'extrémité du faubourg Saint- Antoine. Elles ont été achetées par Madame Janus à l'âge de quatre ans, d'une femme qui les conduisait, après la mort de leurs parents à l'hôpital général. Madame Janus qui avait dès lors ses vues, vit ces deux enfants qui pleuraient; elle s'informa. La femme lui dit que l'une était fille de ce malheureux jeune homme du faubourg, qui aimait sa sœur et qui l'avait poignardée : c'est Rosalie; et d'une fille, que cette sœur honnête avait substituée à sa place, dans une occasion périlleuse; l'autre, de la sœur elle-même et d'un amant.
» Surprise un jour par ce furieux, elle ne le calma qu'en promettant de coucher avec lui la nuit suivante. Ils convinrent entre autres du silence. Fanchette avait une amie appelée Rosalie, qui ne haïssait pas le frère cruel. Cette sœur infortunée se jeta dans ses bras, lui fit sa confidence, et parvint à la déterminer à coucher avec le furieux. Elle espérait les marier un jour. Pour mieux cacher son jeu, et pour tenter les remords dans le cœur de son frère, Fanchette, adorée d'un amant aimé qui n'osait l'épouser de peur d'être tué par son beau-frère, voulut qu'il couchât avec elle et se livra... Les deux amies devinrent enceintes. Le frère barbare crut avoir joui de sa sœur, qui le supplia de lui sauver l'honneur en la mariant.
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C'était ce qu'elle avait espéré. Mais le féroce ne voulut jamais y consentir. Fanchette épousa néanmoins son amant en secret. Les deux amies accouchèrent le même jour. Fanchette, de Rosalie, Rosalie de notre petite Fanchette. Quelque temps après, le frère, voyant sa sœur familière avec son mari, et ayant été pressé d'épouser Rosalie, eut des soupçons qu'il éclaircit, en écoutant un entretien entre elles. Dès qu'il sut que la petite Rosalie, qu'il adorait, n'était pas sa fille, mais seulement sa nièce, et qu'il était père avec une autre, il sortit de sa cachette, et trouvant sa sœur seule il la poignarda. On sait qu'il ne chercha pas à se sauver. Il se jeta aux genoux de Fanchette expirante, lui demanda pardon, but de son sang, et monta sur les toits. Là, prêt à se précipiter, parce que, dit-il, une fille comme sa sœur ne devait pas être déshonorée par un rompu, il eut la singulière attention de ne vouloir blesser personne. Il cria gare trois fois, et ne se précipita que lorsqu'il vit la place vide.
» Tel fut le récit qu'on fit à Madame Janus en lui cédant les deux orphelines pour six francs pièce. Je dis les deux orphelines. Rosalie, mère, mourut de douleur, et l'amant de Fanchette alla sur mer où il a péri. Les deux petites, abandonnées de tout le monde, furent laissées à une fruitière allumetière, qui ne put les nourrir plus d'un mois, et qui ne reçut les douze livres, que pour se dédommager de sa dépense.
» Madame Janus éleva ces deux enfants de la manière la plus saine et elle en a fait ce que je vous ai dit.
» Rosalie et Fanchette sont les restauratrices d'un vieillard, qu'elles ont tellement fortifié, qu'il les a possédées toutes deux à une époque différente. Madame Janus en a été furieuse ! Elle les a ôtées du nombre de ses Sunamites, a placé sur leurs têtes l'amende encourue par le vieillard, leur donne encore le coucher et la table, mais les laisse libres comme vous voyez. »
Nous remerciâmes l'Alsacienne au long visage de son intéressante narration, pendant laquelle Madame Janus était partie avec ses élèves, et nous joignîmes les deux ex-Sunamites, résolus de leur être utiles à la manière de notre ancien ami, l'auteur des Nuits de Paris.
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Nous mîmes tant de politesse dans notre abord, que nous nous conciliâmes la bienveillance des deux jeunes filles. Elles consentirent à sortir avec nous, et nous les reconduisîmes chez Madame Janus dans notre voiture.
Arrivés dans une maison riante et commode, nous y remîmes les deux jeunes filles à la dame elle-même, qui, nous voyant jeune, nous offrit une liaison de cœur avec l'une ou l'autre de deux ex-Sunamites. Nous la remerciâmes, en lui disant, que nous avions une amie adorée. Ce qui nous attira des louanges de sa part, et de celle des deux jeunes personnes. Nous offrîmes néanmoins d'être utile à Rosalie et à Fanchette de la manière qu'on nous indiquerait. Nous sortîmes après avoir promis de venir le lendemain de bonne heure, afin de voir toutes les Sunamites avant le départ de celles en exercice.
— Voilà des choses étranges (diront nos lecteurs de province et même ceux de Paris). — Oui! elles sont étranges! mais elles sont vraies. Nous avons fait insérer il y a quelque temps dans certain journal, un article singulier pour y préparer.
PREMIÈRE QUATORZAINE