DIX-NEUVIEME ET VINGTIEME SUNAMITES
CAPUCINE ET CENTAUREE
La blonde Capucine prit la parole; et à cette occasion, nous remarquâmes que les blondes, quoique avec moins d'esprit, en général, que les brunes, sont ordinairement meilleurs orateurs. Les brunes parlent trop vite; mais elles écrivent mieux. On sent qu'à tout cela il est de fréquentes exceptions.
» — Monsieur (nous dit Capucine), puisque maman permet que je vous fasse notre histoire à ma coucheuse et à moi, je le
veux bien. Sans doute, qu'en nous trouvant ici, vous deviez vous attendre, que nous ne sommes pas des filles ordinaires, nées tout bonnement dans le mariage, de parents aisés, dont l'union est sanctionnée par toutes les lois.
» Je suis fille de la fille d'un laitier, et Centaurée est ma sœur et ma tante. Ma mère était passablement jolie ; mais une chose en quoi nous tenons d'elle, ma sœur-tante et moi, c'est qu'elle avait la marche la plus agréable, et la plus jolie jambe de l'Europe. Ce fut cette perfection qui porta jusqu'à la frénésie, pour elle, la passion d'un homme marié, âgé de quarante ans, fort et si vigoureux avec les femmes, qu'il était redouté de toutes celles qui le connaissaient. Ma mère, ni ma grand'mère ne pouvaient savoir cela : elles ne le connaissaient pas.
» L'homme, amant de ma mère, ne Teut pas plutôt remarquée qu'il la guetta tous les jours pour la voir passer. Quand elle marchait dans la rue, il la suivait, ravi d'admiration. 11 excitait tellement sa passion amoureuse par là qu'il n'en fut plus le maître. Un jour de fête, il s'aperçut que ma grand'mère, et mon grand-père, homme sévère (dit-on), et fort âgé n'étaient pas à la maison. 11 observa que tout le voisinage allait à la promenade à cause du beau temps. Il réfléchissait comment il profiterait des circonstances, pour s'introduire dans la maison et en connaître les agets, lorsqu'il découvrit de loin ma mère qui revenait seule. Après s'être assuré qu'elle n'était pas accompagnée, il se précipita dans l'escalier, qui était obscur, monta un peu plus haut que le premier et attendit la belle. Tandis qu'elle ouvrait, il descendit doucement, entra comme elle, la saisit au premier cri, lui couvrit la bouche d'un mouchoir, referma la porte et menaça de la tuer si elle jetait un cri. Ma mère effrayée, s'évanouit. L'homme en profita pour contenter sa passion. Après quoi, ayant des craintes, il lui lia les mains et les jambes, puis il descendit et s'enfuit dans une maison voisine, d'où il regarda par une fenêtre d'escalier. On ne vit pas que sa victime s'agitât; mais au bout d'une demi-heure, son père et sa mère parurent avec la sœur aînée, mariée depuis longtemps. Ils rentrèrent. L'homme examinait sans être vu, se cachant dans un cabinet
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d'escalier, dès qu'il entendait quelqu'un monter ou descendre. Il ne tarda pas à remarquer le trouble de la maison. Le soir venu, il vit encore plus à son aise, aux lumières. Ma mère pleurait. On la déshabilla et on la mit au lit. L'homme s'en alla.
» Comme il avait été vu de ma mère, il n'osa plus reparaître dans le quartier. 11 tremblait même dans les rues et dans les jardins publics. 11 changea tout son habillement, prit perruque, et alla jusqu'à se déguiser en femme pour voir passer ma mère.
» Elle cessa de paraître au bout d'un temps. L'homme employa tous les moyens pour savoir ce qu'elle était devenue. 11 se mit en marchande d'huîtres et monta pour en offrir. A la porte, avant de frapper, il entendit ma grand'mère qui grondait, en disant : — Vous voilà grosse ! Pardi ! on repousse bien un homme quand on le veut; mais votre grossesse prouve qu'il ne vous était pas inconnu! Ma mère pleurait. La marchande d'huîtres ne se montra pas; elle en savait assez. Mais elle était furieuse contre ma grand'mère, et elle se promit de la punir en la traitant comme sa fille.
» L'occasion s'en présenta bientôt. Mon grand-père mena ma mère prendre l'air à la campagne, de grand matin, pour toute la journée. L'homme observa que la sœur aînée accompagnait son père et sa sœur, et que la mère restait seule à la maison. Il la guetta et vers les deux heures, au moment où elle était dans sa cuisine sur le derrière, il vint en femme lui offrir du thym, du laurier, du basilic et de l'ail. Ma grand'mère en acheta. Au moment où elle payait, la prétendue femme se jeta sur elle, et l'effraya tellement, que ma pauvre aïeule perdit connaissance.
L'homme... Vous entendez?..... Ensuite, il la lia comme
l'avait été sa fille et s'en alla... 11 en fut quitte pour ne plus se mettre en femme. Mais grand'mère, qui ne faisait plus d'enfants depuis dix-huit années, devint grosse et accoucha d'une fille qui est Centaurée.
» On me nomma Basilic, à ma naissance, parce que ma mère disait de mon père, que c'était un basilic; et ma sœur-tante, Centaurée, à cause que ma grand'mère en prenait, quand l'homme se jeta sur elle.
» Voilà l'histoire de notre naissance. Le médecin de maman Janus était le nôtre; il accoucha ma mère, et son amie me garda. 11 accoucha ensuite magrand'mère qui n'avoua pas sa grossesse à son mari, parce qu'il ne la voyait plus; elle eut Centaurée et maman Janus la garda.
>^ Depuis son accident, ma grand'mère fut bien plus douce avec maman, qu'elle a mariée. Auparavant, on la voulait mettre au couvent. »
Voilà tout.
— Toutes ces histoires sont singulières et même grotesques (dira-t-:on). — Soit. Mais pense-t-on que des filles laissées à Madame Janus, pour en faire des apo{èmes et des restaurants, puissent être des filles légitimes? Tout se correspond ici : la personne et l'histoire.