‹ Le Palais-RoyalChapitre 59 sur 92 · LAVANDE ET JULIENNE · texte numérisé non relu

LAVANDE ET JULIENNE

Ce fut ici la brune Lavande qui prit la parole.

» — Notre histoire à Julienne et à moi, ne ressemble pas à celle qu'on vient de vous conter. Nous sommes filles d'un cocher, de sa maîtresse, et de la femme de chambre. Mais cela est tellement embrouillé qu'on ne sait laquelle de nous deux est fille de la maîtresse ou de la chambrière.

La marquise de L***, avant de se marier, avait pour galant le

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secrétaire de son père ! Jamais ils n'avaient été au dernier point; mais ils avaient usé de la petite oie. La femme de chambre, brune et piquante comme sa maîtresse, et du même âge, c'està-dire dix-sept ans, était la confidente. On demanda la demoiselle en mariage; c'était l'intérêt qui déterminait le marquis; c'était la gloire qui déterminait le richard, père de la demoiselle, et c'était l'autorité qui déterminait celle-ci.

» Dès que la belle fut mariée, elle résolut de favoriser son galant. Un jour qu'il était en carrosse avec elle, le cocher les entendit au moment où il venait d'arriver se donner un rendezvous. 11 fut d'abord tenté d'en prévenir son maître. Mais en voyant descendre Madame, il la trouva si jolie, si voluptueuse, qu'il lui vint une autre idée. 11 savait l'heure et le lieu du rendezvous, dans son grenier à foin ! 11 résolut de se parfumer et de remplacer le galant.

» A l'heure indiquée, on ne manqua. Le cocher avait eu soin que le secrétaire ne pût entrer dans la maison, en l'effrayant. Une femme s'approche dans l'obscurité, et fait : — Chut ! — St (répond le cocher en saisissant la belle qu'il ne ménagea pas). Elle se déroba néanmoins, après la chose faite et s'en alla : c'était la femme de chambre.

» — Hé bien (lui dit la maîtresse), y est-il? — Ha! je le crois, Madame, qu'il y est? j'en ai des preuves!... Elle n'en dit pas davantage et elle conduisit sa maîtresse. Le cocher, qui s'était aussi aperçu que c'était la suivante, attendait la dame. Au signal il s'avança, lui prit sa belle main et plein de courage, il lui prouva sa passion... extrême... La petite femme de chambre en était tout émerveillée!... Enfin, on termina, et les deux femmes bien persuadées qu'elles avaient favorisé le secrétaire s'en retournèrent très contentes.

Or, il arriva que le soir même, le marquis en rentrant, trouva le galant de sa femme, qui rôdait pour s'introduire. Sans le reconnaître, parce qu'il était emmitouflé, il tomba sur lui l'épée à la main, le prenant pour un voleur. Le secrétaire, plus adroit à l'escrime que le marquis, blessa son adversaire et s'enfuit. Les domestiques accoururent au bruit. Le marquis très blessé dit

que c'était un voleur et on le mit au lit. II ne vit sa femme que le lendemain.

» La marquise marqua une douleur aussi vive que si elle avait été fidèle. Son mari presque mourant lui dit que l'homme ressemblait au secrétaire. La marquise, elle, était convaincue que c'était son galant qui se retirait, lorsqu'il avait été aperçu par son mari. Mais elle en garda un prudent silence, Elle en fut bien plus convaincue dans la journée, qu'ayant été chez son père, elle vit le secrétaire légèrement blessé. Elle lui en parla, et il avoua la rencontre. Us ne se dirent que deux mots. La marquise ignora que son amant n'avait pas été le favorisé. Ce ne fut qu'assez longtemps après qu'ils s'expliquèrent. La marquise consulta sa femme de chambre, qui, voyant que ce n'était pas le galant de sa maîtresse, ne lui cacha plus sa déconfiture. Les deux femmes raisonnèrent à perte de vue. Enfin, Thérèse, la femme de chambre, dit à sa maîtresse : — Mais votre cocher a l'air bien goguenard depuis quelque temps? Saurait-il quelque chose? Je verrai cela.

» En effet, elle lui en parla dans la journée. Dès le premier mot, M. le cocher, glorieux de sa double aventure, déclara tout : comment il avait été tenté d'avertir M. le marquis, et comment il avait succombé à la tentation plus forte de posséder Madame... La marquise qui le vit possesseur de son secret prit le parti de la résignation.

» Mais elle devint enceinte. Thérèse aussi. L'une était fille ; le mari de l'autre non guéri, n'ayant pu auparavant déflorer sa femme parce qu'il était blasé, enfin ne l'ayant pas vue, depuis son accident. Comment faire? On consulta le médecin de maman Janus, qui procura les moyens d'accoucher secrètement. La maîtresse et la femme de chambre partirent le même jour, à la même heure; on nous donna sans examen aux deux nourrices, et nous ne savons pas de quelle mère nous sommes filles... Mais nous avons maman Janus qui nous protège toutes deux également. »

Tel fut le récit de Lavande. Nous lui promîmes de découvrir sa mère, si on nous faisait connaître la marquise et sa femme de

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chambre. Mais ni la petite, ni sa sœur ne parurent s'en soucier. La crainte d'être fille de Thérèse, leur faisait préférer une incertitude qui leur permettait à toutes deux de se flatter.

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