‹ Le Palais-RoyalChapitre 70 sur 92 · TROISIÈME ET QUATRIEME BERCEUSES · texte numérisé non relu

TROISIÈME ET QUATRIEME BERCEUSES

ŒILLETTE ET JASMINE

On sait qu'Œillette est fille de la baronne et du vicomte; que Jasmine est fille de la duchesse et du batelier. Si on l'avait oublié, qu'on revoie leurs histoires.

Un riche vieillard, qui fut instruit par nous, a diner chez Monsieur le père et Madame la mère, eut en\ie de les voir. Il se rendit chez Madame Janus, le jour même qu'elles finissaient leur triennat de Sunamites, et les demanda. Elles lui furent aussitôt présentées. 11 fut charmé de leur figure, et leur fit différentes questions, dont les réponses cadrèrent avec ce que nous avions dit. Il fit alors ses propositions, qui furent de prendre les deux jeunes personnes, pour lui servir de famille, semer de fleurs ses derniers jours, et lui faire attendre la mort sans ennui. La récompense fut de six mille livres de rentes pour chacune. Elles avaient déjà deux mille quatre cents livres de leurs épargnes et des présents reçus. On accepta.

Il y avait trois mois qu'elles étaient chez le vieillard, qui se trouvait très heureux, quand un malheur imprévu lui donna la mort. Œillette et Jasmine en ressentirent une véritable douleur;

car il était bon, et il leur rendait la vie agréable. Elles résolurent de se mettre en pension chez Madame Janus, et d'avoir leur demeure particulière. Elles exécutèrent leur résolution; mais cette situation nouvelle fut de plus courte durée que l'autre.

Un soir qu'elles étaient aux Italiens, elles furent vues par deux dames des loges. L'une était la duchesse, l'autre la baronne. La rare beauté de Jasmine et sa figure, intéressèrent la première, qui vint à l'amphithéâtre, se placer derrière Jasmine La seconde en fit autant avec Œillette. Les dames leur parlèrent. Les deux jeunes filles se sentirent de l'inclination pour ces deux inconnues, déjà d'un certain âge. Elles rirent avec elles et achevèrent de les enchanter. Dans un entr'acte, la duchesse dit à Jasmine : — Ma belle, étes-vous fille, et libre? — Oui, Madame, je suis en pension : j'ai huit mille quatre cents livres de rentes.

— C'est charmant!... Voulez-vous demeurer avec moi? — De tout mon cœur, si je vous connaissais, car vous me revenez beaucoup! et... je me sens pour vous... une certaine... confiance...— Ah! ma belle fille ! ce mot me flatte ! etc. La baronne disait à peu près la même chose à Œillette, que la duchesse altiére regardait du haut de sa grandeur. Elle proposa d'aller dans la pension de Jasmine. La baronne y vint avec Œillette. On monta dans le carrosse de la duchesse, parce que Jasmine déclara qu'elle n'y entrerait pas sans son amie, et qu'Œillette, bien plus attachée à la baronne que Jasmine à la duchesse, ne voulut pas quitter sa nouvelle connaissance. On arriva.

La duchesse fut très étonnée, en entrant chez Madame Janus, qui avait changé de maison depuis la mort du médecin ! Elle la salua cependant d'un air affectueux, et lui témoigna combien elle était enchantée de Jasmine! Madame Janus lui répondit ;

— Madame, il est naturel... d'aimer... ce qui est aimable... Puis elle demanda la permission de prendre Jasmine en particulier. Elle lui déclara qu'elle voyait sa mère; elle lui recommanda de ne passe découvrir; mais de se comporter d'après les lumières qu'elle recevait. Jasmine, de ce moment, fut plus tendre.

Madame Janus en dit autant à Œillette, relativement à la baronne. Celle-ci fut plus ouvertement sensible. Et l'heureuse

LFS EX-SUN AMITES 23 I

baronne, instruite en particulier, fut comblée. Elle voulait emmener sa fille ; mais Œillette et Jasmine devaient être inséparables; Madame Janus appuya là-dessus. Elle redoutait encore la méchante duchesse.

Mais elle se trompait! Lorsque cette dernière, par un hasard singulier, eut découvert que Jasmine était sa fille, elle l'adora. Jamais tendresse n'égala celle qu'elle eut pour cette enfant, la seule qui lui restât. Cette tendresse reflua sur Œillette, et même sur la baronne : elle les a prises toutes deux dans son hôtel, et ces quatre personnes ont les mêmes amusements. La duchesse va marier Jasmine et Œillette très avantageusement. Puissent-elles être heureuses, après une vie aussi étrange!

Page 1