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LES CHANTEUSES

Nous allons comprendre, sous cette dénomination, toutes les ex-Sunamites, qui ayant de la voix, font aujourd'hui dans le monde le rôle de musiciennes. On connaît encore des femmes célèbres qui ont fait autrefois le rôle de chanteuses. C'est une profession très honorable! Nous le voyons par ses effets : le chant mène à tout. Nous pourrions en citer plus d'un exemple. Aussi rien de plus intéressant qu'une virtuose, dont la voix mélodieuse semble être un écoulement de la beauté de son âme!... Voici la liste des ex-Sunamites du deuxième ordre d'amuseuses.

Violette et Giroflée; Lilette et Pensée; Soucie et Génétine; Muscadine et Grenade ; Piédalouette, Ahricote et Félicité.

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DEUXIÈME ET TROISIEME CHANTEUSES (i)

VIOLETTE ET GIROFLEE

L'usage de Madame Janu s étant d'envoyer toujours: ses élèves deux à deux, nous nous y conformons.

Il y a maintenant à Paris un vieillard, tellement en goût de la musique du Théâtre Italien et de la rossignolante Mademoiselle penaud (2), cette inimitable virtuose, qu'il avait pris en dégoût le boire et le manger; il n'avait plus de sensation que par les oreilles. Dès qu'il était à table, à peine avait-il goûté un mets, qu'il se levait, courait à son forte-piano, et solfiait un air de table, soit du Roi et le Fermier, soit du Tableau parlant, etc. 11 revenait à table, et ne goûtait à rien. — Renaud! céleste Renaud 1 (s'écriait-il), viens m'enchanter! Sa famille, à laquelle sa conservation importait beaucoup, était au désespoir. On invita Mademoiselle Renaud à venir le calmer. Mais cette jeune cantatrice, aussi vertueuse qu'elle est harmonieuse et belle, ne crut pas apparemment devoir se rendre à de pareilles invitations. Il fallut s'intriguer (3).

(i) Lire page 233 l'h-stoire de la i" chanteuse.

(2 Elle avait été reçue au Théâtre Italien, en 1784. Elle habitait en 17S8 rue Favart. A lépoque où die chanta le rôle d'Isabelle dans le Comte d\yîibert et les amis du jour, par le Cousin Jacques (i" août 1788) on fit pour elle ce quatrain :

Renaud, des rossignols, tu surpris le ramage; Bientôt tu leur feras !a loi.

A ta voix ils rendront hommage.

En essayant de chanter comme toi. H. d'A.

(3) Nous ne garantissons pas ce fait.

2i;8 LE PALAIS-ROYAL

Ce fut alors qu'on découvrit Madame Janus, cette femme si utile aux gens qui ne le sont plus... On accourt chez elle. On lui demande ses musiciennes ; elle en fait paraître douze. Quelle fut la surprise et la joie du député de la famille alarmée, quand il découvrit, parmi ces jeunes beautés, une figure si parfaitement ressemblante à la cantatrice rossignolée, qu'on pouvait la prendre pour elle! Ah! Mademoiselle! (lui cria-t-il), chantez! chantez! Giroflée chanta, et Ton crut entendre la céleste Renaud!... Transporté de joie^ le député de la famille du vieillard fit ses propositions, qui furent acceptées. Mais la maman Janus lui signifia que Giroflée n'irait pas seule, et qu'il fallait qu'on lui choisît une compagne. — Volontiers! (s'écria le député); abondance de bien ne nuit pas! L'une d'elles, qui se tenait à l'écart, parce qu'elle espérait de rentrer bientôt chez ses parents par notre moyen, Violette, se trouva ressembler parfaitement à Madame Duga^on : non pas à cette artiste laide, au visage dur, hideux; mais à cette fée qui enchante au théâtre, ramenée à dix-sept ans, mille fois plus aimable que jamais ne le fut Mademoiselle Lefèvre. Le député la pria de chanter. Elle le fit. Ce fut la voix de l'actrice, mais plus sûre, plus touchante, n'ayant pas ce grasseyement pâteux qui gâte l'organe, et que Madame Dugazon est parvenue à faire oublier (i). — Ciel! (s'écria l'envoyé), voici un nouveau trésor!.. .Ah! Mesdemoiselles! venez, venez sauver la vie et l'appétit à mon bienfaiteur ! • Madame Janus plaida si bien la cause du vieillard musicomane et Renaudimire (nous forgeons des mots sans scrupule, à l'exemple de Cicéron, qui disait d'Antoine, qu'il syllaturisait) , qu'elles consentirent à venir, le jour même, à dîner. Le vieillard, maigre, exténué, allait se mettre à table, pour en sortir à vide. Un rideau de taffetas rose cachait le forte-piano, quand tout à coup, il entend une voix douce, qui lui chante cette ariette, d'une pièce non encore jouée, vc\us\(\\it à' Aleirac :

(l) Il fut un temps où l'on s'exposait à une lettre de cachet, en parlant ains d'une chanteuse; mais nous ne les craignons plus.

LES EX-SUNAMITES 259

Depuis l'heureux instant

Où j'ai vu Rosalie,

Je ne suis plus content,

Qu'autant

Que son aimable folie

Répand

Sur ma vie

L'ambroisie

De l'amusement !

Ennoblie Par son talent.

Cette nymphe jolie Multiplie Le ravissement ; Elle allie Cette mélancolie Du sentiment A l'enjoûment; Et la saillie, L'égarement De l'orgie, Au doux enchantement De l'attendrissement.

Je l'adore.

Et cette belle main L'emporte sur celle de Flore,

Quand l'aurore Ouvre les portes du matin !

C'est d'elle que j'implore Un plus heureux destin!

Mon âme était assoupie D'une mortelle langueur; Une épouse trop unie M'affadissait le cœur!

Rendez-lui sa vigueur, Son ancienne énergie, Par un peu de lubie, Mais sans trop de rigueur!

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Giroflée.

Pour l'amant qui m'engage

Je prendrai le langage

Que mon cœur m'a dicté.

Vous n'êtes point volage;

Fidèle à la beauté,

Si votre cœur est arrêté

Dans une chaîne nouvelle,

Ce n'est pas qu'il ait quitté Celle qui dût être éternelle :

Votre femme de nouveauté Envers vous seule est coupable; Elle a cessé d'être semblable

A celle qui vous charma :

Elle connaît son tort, et change, En vous rendant l'objet que votre cœur aima,

Ainsi, ne trouvez pas étrange Qj^ie de votre côté votre épouse se range. Et vous laisse brûler du feu qu'elle alluma! Elle veut que votre tendresse Se lasse d'un nouvel amour.

Pour être nouvelle à son tour :

Et revenant, par ce détour,

Au cœur qui l'intéresse,

Elle prend le plus court.

— Avalez ce potage! (lui dit-on, en le retenant sur sa chaise, ou la musique cesse, et la chanteuse disparaît ! Mais il ne put manger. On lui dit alors que deux belles actrices vont venir se mettre à table, s'il promet de manger. Il s'y engage. Le rideau s'ouvre, et les belles paraissent. — Mademoiselle Renaud! (s'écria le vieillard), et... Madame Dugazon!... Ah! divinités! venez, venez embellir ma table! Les belles s'y assirent en rougissant. — Je vais manger (leur dit-il).

En effet, à peine furent-elles servies, qu'il fallut le modérer, de peur qu'il ne s'étouffât. Il leur enlevait ce qu'elles avaient touché. Un morceau mordu leur était ravi sur-le-champ. On craignit pour son estomac.

LES EX-SUNAMITES 26 I

Depuis ce moment, les deux belles chantèrent, mangèrent, reçurent des présents et furent adorées. Giroflée est recherchée aujourd'hui par un excellent parti. Quant à Violette, nous avons découvert qu'elle est fille du notaire. C'est avec précaution que nous instruirons ses parents. Nous leur dirons tout, parce qu'ils le sauraient malgré nous : mais nos ménagements adouciront le coup; et la pureté, la vertu de leur fille achèveront d'effacer toute impression désagréable. Le bonheur le plus pur attend les deux jeunes musiciennes. Nous avons montré hier Violette à la femme du notaire, sans la lui faire connaître. Elles ont causé; elles sont enchantées l'une de l'autre... Demain, arrivera le coup de théâtre. Nous donnerons pour fille, à cette heureuse femme, la jeune personne dont elle désire le plus d'être la mère.

Si quelqu'un allait s'imaginer que ces historiettes sont rédigées pour délecter les libertins et les libertines, il se tromperait grossièrement! Arnis des bonnes mœurs, M. Aquilin des Escopettes et moi, nous ne peignons le vice que pour le trahir. Nous sommes ses dénonciateurs. On nous a fait craindre quelques applications. Nous avons examiné. Elles résultaient d'une faute d'impression, dans l'histoire d'Eléonore, on a mis Traiteur, au lieu de Fumiste : Derhemi signifie Dudesert, etc. Qu'on ne nous prête donc aucunes vues diffamatoires. Nous ne ressemblons pas à ces polissons de colporteurs, qui ont imprimé y Almanach des Grisettes.

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