‹ Le Palais-RoyalChapitre 78 sur 92 · QUATRIEME ET CINQUIEME CHANTEUSES · texte numérisé non relu

QUATRIEME ET CINQUIEME CHANTEUSES

LILETTE ET PENSEE

On se souvient que la jolie Pensée est fille d'une pauvre femme, et que Lilette est petite-fille naturelle d'un président par sa mère. On se rappelle aussi à quelle aventure étrange cette dernière doit le jour. Elle n'est pas dépourvue, comme Pensée, qui n'a que Madame Janus, ses pauvres parents étant morts. Lilette a d'abord le legs du libertin Priape ; puis les bienfaits de sa mère et de son aïeul.

Le sort réunit, pour le talent et pour le protecteur, ces deux jeunes blondes, d'origine si différente. C'est que Lilette avait tous les charmes de Colombe à dix-sept ans; et Pensée toute la mignonnesse de Madame Saint- Aubin au même âge. Or, il y avait de par le monde deux frères, d'environ trente à trentecinq ans, célibataires tous deux, qui étaient amoureux passionnés des deux actrices. Celui de trente-cinq ans aimait Colombe depuis quinze. Celui de trente. Madame Saint- Aubin, depuis trois.

Or, Colombe, à l'époque où nous en sommes, est une fille sensée, et Madame Saint-Aubin est une épouse attachée à son mari. D'où il résulta que les deux frères n'eurent ni l'une ni l'autre.

Les deux frères en furent désolés!. . Mais ayant un jour été chez Cunégonde, chercher des ressembleuses, et n'en ayant pas trouvé comme ils les désiraient, cette matruUe leur dit : — Je vois ce qu'il faut à ces messieurs. Ce n'est pas ici que vous le

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trouverez. Allez ciiez Madame Janus, rue des Deux-Portes-Saint- Suuveur. Si elle n'a pas à présent ce qu'il vous faut, elle vous le procurera dans peu de temps.

Les deux hommes profitèrent de ce renseignement, et se rendirent chez la dame Janus, à laquelle ils exposèrent le sujet de leur visite. — Voyez (leur dit-elle). Je crois avoir ce que vous demandez. Elle donna ses ordres, et toutes ses filles entrèrent dans le salon.

Du premier coup d'œil, les deux frères trouvèrent une ressemblance frappante entre Lilette et Colombe à son printemps; entre Pensée et la mignonne Madame Saint-Aubin. Ils allèrent à elles avec empressement, se croyant encore chez l'Yverkop Cunégonde ou chez Madame Ogret. Madame Janus modéra leur fougue, en leur apprenant, à quelle condition, l'on approchait de ses élèves. Ils furent un peu surpris et demandèrent du temps pour se déterminer. Madame Janus cependant fit chanter les deux jeunes personnes, et elles s'en acquittèrent d'une manière qui augmenta la ressemblance avec leurs modèles. Les deux frères ravis, étaient prêts à se décider, lorsque Madame Janus elle-même les retint, en leur proposant de leur permettre une demi-heure d'entretien par jour, avec leurs belles, en sa présence. Ils acceptèrent, et ce fut ainsi que se termina la première visite.

Les deux frères ne manquèrent pas de se présenter le lendemain. Madame Janus leur tint sa parole. Lilette et Pensée arrivèrent seules dans le salon. La maman s'occupa tout au bout, tandis que les deux amants causaient avec leurs maîtresses, à l'autre extrémité. La conversation ne fut d'abord que des compliments, des adulations. Ensuite, on parla d'affaires. Après que les galants eurent exposé les avantages dont ils jouissaient, ils touchèrent une corde délicate; ils insinuèrent aux deux belles qu'ils auraient désiré quelques détails sur leur origine. Pensée, qui était l'idole du cadet, raconta tout bonnement la sienne. Elle nomma sa mère, elle dit sa demeure. L'aîné l'écoutait attentivement; il rougit, fit quelques questions et pleinement convaincu il dit à son frère :

— Mon ami, voici la rencontre la plus singulière! 11 y a dixsept à dix-huit ans que, demeurant à l'île Saint-Louis, cliez le président d'***, mon oncle, j'allai me promener le soir, à la pointe de l'île. 11 y vint un garçon et une fille, qui ne m'aperçurent pas. Les voyant se caresser, je me tins dans l'ombre. Je compris, à leur discours, que c'étaient l'homme et la femme. Jamais je n'entendis rien de si aimable, malgré leur peu d'élégance, que les discours de la femme. Ils s'en retournèrent. Je les suivis. L'homme ne rentra pas. J'entendis qu'il allait à la Halle pour une fruitière. La femme lui dit qu'elle laisserait la porte ouverte, et qu'il rentrerait sans bruit à quatre heures.

Dès que le mari fut éloigné, je montai doucement. C'était un coup pendable? mais cette jeune femme m'avait prodigieusement ému... J'entrai. La femme dormait déjà. Je me déshabillai; je fis un paquet de mes habits avec mes jarretières, afin de pouvoir les emporter en un paquet, et je me glissai dans le lit. J'attendis un moment favorable, quand la femme tout endormie me toucha. Elle m'embrassa sans s'éveiller. Je me livrai à toute mon énergie. La Jeune femme y répondit de toute la sienne. Nous paraissions infatigables. Enfin, elle s'arrêta, en me disant : — C'est assez, Jacob! tu te tueras!

— Ha! c'est bien le nom que portait mon père (dit Pensée).

— Je feignis de dormir. J'entendis sonner trois heures. Heureusement que la jeune femme s'était rendormie!... Je me glissai hors du lit, je pris mon paquet, et j'allai m'habiller sur le carré.

Je ne pus jamais trouver un de mes bas. Je descendis. A la porte j'entendis quelqu'un. Je me cachai dans l'encoignure et l'on entra. C'était Jacob. Il trouva mon bas qu'il ramassa en disant : — C'est un bas de soie! Je l'entendis rentrer. J'écoutai. 11 se coucha, et le jeune homme, au bout de quelques minutes, s'éveilla, et sauta du lit, en disant : — Non, non! dors! Il faut que j'aille à mon ouvrage! Elle s'habilla, après avoir fait de la lumière. Elle vit le bas de soie, et dit : — Tu as trouvé ça? — Oui, à la porte. — A la porte! c'est à la ravaudeuse. Et elle se tut. Je descendis, et en l'entendant elle-même descendre en sabots, je lui tirai mon bas, et m'esquivai.

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