TRAITEMENT
Les considérations précédentes annoncent d’elles-mêmes la brièveté de ce chapitre.
Toutes les médications que nous avons longuement décrites dans le traitement de Timpaludisme chronique ont leur raison d'être pour celui de la cachexie, mais quelle profonde différence dans les résultats !
Les lésions viscérales sont ici trop souvent irrémédiables : on décongestionne le foie, la rate, le rein, que pourra-t-on contre la sclérose de ces organes, que faire contre ce tissu fibreux?
En second lieu, l’état de détérioration, de déchéance de l’organisme est pour ainsi dire le facteur principal, essentiel ; l’assimilation n’existe plus ou se fait dans des conditions déplorables : par suite les réparations organiques deviennent difficiles, impossibles même.
Les médicaments héroïques, comme le quinquina, le sulfate de quinine, ne sont plus supportés par l’estomac, dont les troubles fonctionnels sont beaucoup plus intenses que dans la phase des hyperémies phlegmasiques.
Les vomissements en particulier sont un obstacle parfois insurmontable pour le traitement et nous avons relaté des cas de mort par vomissements incoercibles.
La langueur de la nutrition, qu’expliquerait à elle seule l’oligocythémie considérable, sans invoquer d’autres causes.
LE l'ALUWSME CHRONIQUE. ^ 191
rend fort précaire et même dangereux l’emploi des révulsifs : un vésicatoire est redoutable pour la peau d’un cachectique, et l’on a vu des piqûres de sangsues ou même de moustiques devenir le point de départ de gangrène qu’aucune médication, aucune antisepsie, si rigoureuse qu’elle puisse être, ne pouvait arrêter. Dans les régions tropicales, où abondent les parasites cutanés, on voit trop souvent leurs morsures devenir le siège d’accidents graves, parfois mortels : gangrènes, phlegmons, hémorragies (blessures de la chique au Sénégal).
L’intolérance stomacale force souvent chez ces malades à avoir recours à la méthode hypodermique, aussi est-ce chez les cachectiques qu’on a signalé ces abcès consécutifs aux injections des sels de quinine les moins irritants.
Les purgatifs, qu’on pourrait employer contre l’anasarque, l’ascite, affaibliront encore cette constitution délabrée.
On voit dans quel embarras se trouve le thérapeute devant ces malades chez lesquels tout est pathologique : peau, tube digestif, viscères, humeurs de l’économie.
Aussi beaucoup de médecins en arrivent-ils à mettre avant tout traitement médicamenteux : l’hygiène, mais encore les applications ne sont-elles pas toujours faciles.
C’est ainsi que l’alimentation recommandée par le Tebib Ben Chaoua à Armand est loin d’être toujours possible, soit que les troubles dyspeptiques l’empêchent, soit que la diarrhée en annihile les effets.
L’hydrothérapie, si puissante dans l’impaludisme chronique, devient ici d’un maniement si délicat qu’on hésite à l’employer, quand on songe aux redoutables effets que produit le froid sur ces malheureux ; c’est d’ailleurs surtout chez les cachectiques que les douches, les eaux miné-
raies rappellent les accès. Nous avons vu les médecins même les plus partisans des sanatoria ne pas oser adopter ce traitement pour les cachectiques, vu la température un peu basse et souvent très variable qu’on rencontre sur les hauteurs.
La fièvre est ici le plus ordinairement rebelle au quinine, et l’antipyrine, préconisée par notre collègue M. le médecin-major Antony, par Prout en Amérique, Pampoukis en Grèce, paraît mieux supportée par l’estomac et exiger des doses moins élevées que la quinine.
Dieulafoy a également cru remarquer que l’acide phénique (8 à 16 centigrammes) était plus facilement toléré que les sels de quinine par la muqueuse gastrique des cachectiques.
On a encore proposé l’antifébrine, mais tous ces médicaments, qui ont néanmoins leur valeur, seront-ils sans influence sur les reins plus ou moins intacts des paludéens et n’aura-t-on pas à craindre des phénomènes d’insuffisance rénale avec l’antipyrine, qui n’a d’ailleurs aucune action sur le parasite? (Mirinescu).
Mais de toutes les formes de cachexie, la plus redoutable par sa gravité, la plus rebelle à tout traitement, vu la rapidité de son évolution, c’est la cachexie hydroémique, dont nous n’avons pu trouver un seul exemple de guérison.
Nous ne reviendrons pas sur le traitement par le quinquina, l’arsenic, le fer, auquel on a prêté des vertus peutêtre exagérées pour le traitement de ces anémies.
On tentera la cure des hydropisies par les diurétiques, la digitale, les purgatifs légers et végétaux.
Je crois que chez les malades pouvant supporter le traitement hypodermique, les injections de caféine, en activant la circulation, en relevant l’action du cœur, pourront
rendre de grands services et en outre ne fatigueront point l’estomac. Nous les avons employées avec un succès réel dans le cas que nous avons rapporté plus haut : guérison d’une anasarque paludéenne.
Les frictions sèches sur la peau réveillant l’activité de l’enveloppe cutanée pourront aider à suppléer à l’insuffisance rénale.
Peut-être les lotions vinaigrées rapidement faites dans le lit avec une éponge exposeront moins au refroidissement que les douches, pour lesquelles il faut, au sortir du lit, aller dans un local souvent froid, humide.
Consécutivement à ces lotions froides, on enveloppera le malade dans une couverture de laine et on le frictionnera.
Les cachectiques devront être placés dans une atmosphère chaude, sèche, à l’abri des variations atmosphériques; les rayons solaires ont une influence favorable.
On fera tout pour exciter, éveiller l’appétit ; les préparations de strychnine sont recommandables à ce point de vue; les vins généreux seront des auxiliaires précieux. Il faudra sans cesse consulter le goût du cachectique pour son alimentation; les ppudres de viande auront un rôle qui n’a pas été utilisé jusqu'ici.
On voit combien sont vagues ces formules et sur quel terrain peu ferme s’avance le thérapeute.
En somme, toutes les médications peuvent se résumer en deux mots ; Hygiène et médication réparatrice.