CHAPITRE VIII
INFLUENCE DU PALUDISME CHRONIQUE SUR DIVERS ÉTATS CONSTITUTIONNELS, SUR CERTAINES MALADIES
Modifiant l’économie tout entière, on comprend que le paludisme chronique puisse imprimer, non seulement aux maladies phlegmasiques ou non, mais encore à toute la conslitulion médicale d’un pays, un cachet spécial, paludéen.
D’autre part, certaines adections doivent prédisposer plus que d’autres à prolonger le paludisme, à l’aggraver, à favoriser la cachexie.
Nous n’entreprendrons pas ici cette étude, qui est encore complètement à faire pour certaines maladies, et a été ébauchée pour d’autres.
Néanmoins nous dirons qu’en général le paludisme chronique aggrave toutes les maladies aiguës ou chroniques. C’est ainsi qu’on a remarqué que dans les pays à malaria sévère, la syphilis était également sévère (Monfalcon 1826; Catrin, Congrès d’Amsterdam, 1883). Sur la Côte de l’Or, la fièvre jaune frappe plus gravement les paludéens que les individus indemnes (Michel, 1879).
Le docteur Ninadoyie (Hongrie, 1890), affirme que la malaria a une influence sur les autres maladies infectieuses : diphtérie, rougeole, etc., et que ces maladies sont, chez les paludéens chroniques, plus graves et plus fréquemment mortelles.
M. le médecin-major de Santi considère la diarrhée de
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Cochinohine ou entérite chronique paludéenne comme « une entérite chronique, résultant de la fixation, sur l’intestin préalablement congestionné et transformé' en un milieu de culture favorable par le paludisme, d’un agent spécifique encore inconnu ».
C’est encore ici la question des associations microbiennes qui se pose à l’esprit, associations sur lesquelles M. de Saiiti a basé son ingénieuse théorie.
Paludisme et Irauma. — Si nous ne pouvons étudier à fond, et comme ils le méritent, tous ces problèmes, nous ne voulons pourtant point passer sous silence l’influence réciproque du paludisme et du traumatisme, question magistralement traitée par M. Verneuil, mais que bien des observateurs avaient tenté d’élucider avant lui.
M. le médecin-major Cocud, dans un mémoire paru en 1S66, dans les Archives de médecine militaire, s’occupa l’un des premiers, et avec beaucoup de sagacité, de cette influence du trauma sur le réveil du paludisme.
MM. Deriond, Moriez, élèves de Verneuil, ont repris cette question, dont Manzoni exposa quelques points au Congrès médical international de Paris en 1867. Ce dernier auteur montra que le paludisme pouvait donner aux accidents traumatiques une physionomie spéciale, et provoquer des complications complètement exemptes du caractère intermittent. On alla à cette époque jusqu’à attribuer à la malaria l’érysipèle des blessés, la pourriture d’hôpital, l’infection purulente et même le tétanos.
Inutile d’insister pour prouver que l’on incriminait injustement le miasme tellurique, en l’accusant d’être la cause de l’éclosion de ces divers accidents; mais plus justement on a pu soutenir qu’il les favorisait par l’anémie ou la cachexie qu’il avait provoquée.
C’est en adoptant cette dernière manière de voir, qu’on a admis que le paludisme clironi(]ue rendait difficile la cicatrisation des plaies, relardait la consolidation des fractures, prolongeait les suppurations, etc.
Il y a des chirurgiens qui jamais n’opèrent un paludéen chronique ; ils attendent pour intervenir ou la guérison ou une amélioration sensible.
Mais il est une queslion des plus délicates à résoudre, c’est de savoir si les symplômes fébriles qui surviennent chez un blessé paludéen chronique, ou ayant eu antérieurement des accès plus ou moins fréquents, sont dus à la malaria ou à une complication du traumatisme.
Au début de ma carrière médicale, je me suis trouvé, en Algérie, en présence d’un de ces cas et depuis j'ai toujours été très circonspect au sujet du diagnostic de ces accidents.
Un officier supérieur, résidant depuis longtemps en Algérie, ayant été au Sénégal et sujet à des fièvres d’accès, se fit dans une chute une luxation astragalienne, avec plaie communiquant avec l’articulation". L’amputation immédiate fut repoussée, mais malgré 'un pansement ouaté et les précautions antiseptiques en usage à cette époque (1875) survinrent bientôt des frissons répétés; la température s’éleva, la plaie prit un mauvais aspect, il y eut même quelques crachements de sang et la question d’amputation, de nouveau reprise, fut repoussée, parce que l'on attribua tous les symptômes signalés à un réveil du paludisme dû au trauma : on trouva une rate un peu grosse, le sulfate de quinine sembla calmer les accès, les faire reculer, ce qui confirmait le diagnostic, et de fait tous ces accidents durèrent peu de temps.
Bien qu’assez lentement, et après un érysipèle ambulant, la plaie se cicatrisa, le malade commença à marcher et
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sortit enfin guéri de son Iraiima, mais sa santé était ébranlée ; depuis cette époque il fut sujet à des malaises, des accès d’étouffement, de la dyspnée, des accès frustes de fièvre, etc.
On pensa que le paludisme continuait à évoluer, on invoqua une dégénérescence du cœur, etc.
Par un hasard singulier, j’étais huit à dix mois plus tard nommé médecin dans le poste où se trouvait cet officier, j’eus à le soigner, mais peu après mon arrivée il fut pris d’une vomique, qui amena la mort en trente-six heures. La famille désirant emporter le corps en France, je fus chargé de l’embaumement, ce qui me permit de constater un abcès du poumon du volume d’une pomme.
On avait évidemment pris pour des accès palustres les symptômes d’infection purulente, mais il avait fallu un concours vraiment extraordinaire de circonstances, pour qu’un des médecins qui avaient vu les premiers accidents pût retrouver le malade dix mois plus tard et pratiquer l’autopsie.
Actuellement, avec les méthodes antiseptiques, les accidents dus à la résorption du pus sont devenus exceptionnels, mais on voit quelle erreur on peut commettre en mettant tous les symptômes fébriles qui surviennent chez un blessé, sur le compte du paludisme parce que l’on est en pays à malaria ou parce qu’antérieurement le blessé aura eu des fièvres d’accès. M. Grasset a signalé des accès intermittents dans le cancer de la rate ; Burdel a vu un accès pseudo-paludéen dans un cas de calcul des bronches, etc.
On a invoqué, pour distinguer les accès du paludisme de ceux de la septicémie, les heures auxquelles ces accès se produisent, le caractère fruste de ces accès, le frisson plus prolongé, etc., mais on sait que précisément dans le
paludisme chronique, les accès n’ont plus.de régularité, tant au point de vue du moment de la journée où ils se montrent qu’à celui de leur évolution; on ne saurait donc tirer de ces différences des éléments suffisants pour le diagnostic.
Comme pour les accidents puerpéraux, on peut alléguer que la quinine, s’appliquant au traitement des deux affections, devra toujours être donnée, maisencoi’e faut-il reconnaître que cette thérapeutique à double tranchant laisse bien un peu à désirer au point de vue de la rigueur.
liC diabète paludéen.
En 1859, Burdel, un des premiers, attira l’attention sur la fréquence de la glycosurie chez les paludéens chroniques : sur 40 cachectiques, il avait trouvé 52 glycosurique.-;. Selon lui, plus la cachexie s’était établie lentement et plus les urines renfermaient de sucre.
M. Verneuil reprit cette question de la glycosurie passagère ou permanente des paludéens et principalement des paludéens chroniques, il rassembla un assez grand nombre de faits en faveur de la thèse qu’il soutenait, et un certain nombre de médecins des pays à malaria lui ont apporté le concours de leurs observations.
Il faut toujours revenir au même mode d’argumentation. Nul ne conteste que dans les antécédents des diabétiques il ne puisse exister des accidents paludéens, mais c’est la relation pathogénique entre ces accidents et le diabète qu’il est difficile d’établir. Les arguments tirés de la statistique médicale de l’armée par M. le médecin inspecteur général Colin conservent aujourd’hui toute leur valeur.
En 1870, 1877, il y,a eu 52 000 cas d’impaludisme dans
l'armée française et l’on ne compte que 6 décès par diabète et 14 réformes, aucun cas en Algéi’ie.
Si relative que puisse être la valeur des statistiques, on est tout au moins forcé de reconnaître que la faible proportion des diabétiques en pays paludéens fait incliner plutôt vers l'hypothèse d’une coïncidence que vers celle d’une complication, qui, même en admettant sa réalité, serait si rare qu’on pourrait la considérer comme une quantité négligeable. D’autres médecins après MM. Colin et Leroy de Méricourt ont nié ce diabète paludéen : Gigon, Grall ne l’ont jamais vu à Cayenne; Mahé a montré que le diabète n’était pas fréquent à Rochefort ; Audubert (Thèse 82) n’a jamais rencontré de diabète paludéen; Rangé, sur 60 paludéens de premier choix, a trouvé 10 fois seulement du sucre, en quantité minime; Milliot, chez 29 cachectiques, a pu dans 5 cas seulement décéler des traces de sucre dans les urines. M. le médecin principal Sorel, dans 127 observations, n’a eu que des résultats négatifs, que le paludisme soit aigu ou chronique, et cet auteur, dont les consciencieux travaux sur divers points du paludisme sont connus de nos lecteurs, a fait observer avec juste raison qu’au lieu de chercher le paludisme chez les diabétiques, comme l’ont fait quelques médecins, il a, lui, recherché le diabète chez les paludéens, ce qui semble beaucoup plus logique. On a cité en effet des observations où un diabétique de soixante ans se souvenait avoir eu les fièvres étant petit, d’autres où un homme ayant eu la fièvre en 1850 devint diabétique en 1868,etc.
On peut toutefois admettre que le paludisme prédispose au diabète en affaiblissant l’organisme, c’était l’hypothèse de Cantani et l’on sait que le diabète figure dans les maladies par ralentissement de la nutrition.
M. U; médecin-major Calmettes croit que souvent le diabète est latent chez les paludéens; de plus, il porte la question sur un autre terrain : «Ilparaît conslant, dit-il, que dans les premières semaines qui suivent l’intoxication palustre, on trouve de l’oxalate de chaux dans les urines ; mais si l'intoxication persiste, l’oxalurie passe à l’état de diathèse lilhogène, des calculs se forment dans la vessie et on est obligé do les extraire. »
Cette fréquence de l’oxalurie consécutive à l’impaludismc établie, si l’on admet « un certain rapport entre la genèse du sucre et celle des oxalates dans l’économie )),on arrive ainsi de déduction en déduction à la glycosurie paludéenne.
A ces arguments un peu théoriques, M. Calmettes joint les affirmations du médecin de riiôpilal de Tunis, M. Kaddour, qui assure que le « Boni llaloua » (pissement de matière douce) ou diabète se rencontre très souvent à Tunis et plus encore dans les campagnes environnantes que dans la ville même. Nous aurions préféré quelques chiffres, d’autant que, comme l’a fait remarquer M. Calmettes, qui a vu le point litigieux, presque tous les diabétiques interrogés disaient avoir eu la fièvre intermittente à une époque plus ou moins éloignée du début de ce diabète.
Nous ferons encore une autre objection, c’est que peu de Tunisiens, surtout dans les campagnes, où le diabète se rencontrerait plus fréquemment encore, sont indemnes d’antécédents palustres. On pourrait dans ce pays faire ainsi attribuer le diabète à la syphilis, dont la fréquence a été signalée par maints auteurs et par nous-même [Arch. (leméd. milit., 1885, topographie de Medjcz-el-Bab).
Si l’on voulait invoquer les théories pathogéniques actuelles du diabète, on pourrait encore faire remarquer que le pancréas des paludéens est d’ordinaire indemne de
lésions, mais le diabète pancréatique n’a pas encore droit de cilé.
Sans donc vouloir rayer d'une façon absolue le diabète des complications du paludisme, nous pensons qu’il est sage d’attendre que des statistiques sérieuses nous aient montré une notable proportion de glycosüriques dans les pays paludéens, soit chez les indigènes, soit chez les Européens.
M. Mossé, qui récemment a repris cette question, croit que la glycosurie des paludéens est transitoire et no se présente qu’après certains accès; il nie ses rapports avec la cachexie.
Verneuil considère d’ailleurs la glycosurie malariale comme une forme bénigne du diabète, de plus elle atteindrait surtout les paludéens entachés d’arthritisme.
Gangrène. — Nous n’avons pas voulu parler de la gangrène, sur laquelle nous nous sommes suffisamment étendu en décrivant la cachexie aiguë.
Nous nous bornei’ons à dire que cette gangrène peut se rencontrer en dehors de la forme hydroémique, sous l’influence des causes banales, parmi lesquelles on remarque surtout le froid.
C’est presque toujours chez des individus déhilités non seulement par le paludisme, mais encore par la misère, l’alcoolisme, qu’on rencontre ces gangrènes.
Phagédénisme. — De même le phagédénisme compliquera souvent les plaies, les ulcères, les chancres des paludéens chroniques; il n’est pas besoin, je pense, pour expliquer ces accidents, d’invoquer une action spéciale des sporozoaires de la malaria, la débilité des malades rendant suffisamment compte de la pathogénie de ce phagédénisme.
Néanmoins M. Good (Thèse 1888) fait observer qu’à la
LU PALUDISME CIIROKIOUE.
Guyane les individus anémiés par le climat les fatigues, même la dysenterie n’ont pas de phagédénisme, d’où iS conclut à la spécificité. Au Sénégal, on voit les plaies dues à la chique se compliquer fréquemment de phagédénisme.
Nous arrêterons ici l’énumération des complications du paludisme chronique, il en est beaucoup d’autres qui oui été signalées, le paludisme en pays.à malaria étant le bouc émissaire delà pathologie.
En résumé, nous voyons que parmi ces complications iî en est de si fréquentes qu’on doit admettre un lien pathogénique entre leur éclosion et le paludisme, il en est beaucoup d’autres qui n’ont au contraire que la valeur do coïncidence. Enfin, un certain nombre trouveront peut-êiro dans l’avenir, les observations se multipliant, une place importante dans la symptomatologie de la malaria.
Nous pensons que la recherche de l’hématozoaire facilitera beaucoup ces classifications.