PREFACE XLV
limitées qu'il offre pour pourvoir à leur défense nationale. La concurrence universelle en est accrue; et comme les pays d'industrie plus faible ont coutume de se protéger par des tarifs de douane prohibitifs, un resserrement du marché s'ensuit inévitablement.
La croissance de l'industrie moderne entraîne un effort de chaque nation pour s'assurer des débouchés. Elle ne peut en trouver que dans des pays neufs ; et elle fait effort pour en exclure les autres nations industrielles. Toute la politique contemporaine des « sphères d'influence » vient de ces nécessités économiques.
On peut alléfi^uer que la « pénétration pacifique » suffirait, que le commerce p^agne toujours aux méthodes de douceur, et qu'il n'y a pas lieu de conquérir politiquement les pays neufs, dès qu'il y a des moyens de les ouvrir à l'exploitation industrielle et commerciale. Il en irait de la sorte, si la concurrence européenne et américaine ne suivait partout les industriels et commerçants qui ont ouvert les premiers un pays. Comment n'arriverait-il pas que les autorités indigènes songent à tirer profit de ces litiges entre peuples colonisateurs ? Comment les premiers colons industriels ne cliercheraient-ils pas, dans un régime de monopole plus ou moins avoué, la rémunération de leurs premiers sacrifices? Z^ commerce suit le pavillo/i, c'est un vieil adage de sagesse commerciale. Lue nation n'est certaine d'assurer un débouché à son industrie en pays neuf que si elle est en mesure d'y créer un régime de sécurité et de droit, et d'y prescrire les conditions économiques
qui écartent la pression trop indiscrète des concurrents étrangers. C'est pourquoi l'Alleuiagne, si insistante à réclamer la « porte ouverte <> pour son commerce dans les pays qui, successivement, se sont oaverts au trafic civilisé, s'est pourtant empressée de fermer cette porte dans celles de ses colonies, comme Kiao-Tschéou, qui avaient une valeur véritable. Elle a, dans ses territoires coloniaux, installé un droit politique et commercial allemand très prohibitif.
Puisqu'il ne restait plus guère de territoires où pussent grandir des « colonies de peuplement », et puisque l'industrie allemande absorbait provisoirement la population en excédent, que rAUemagne d'avant 1870 laissait se perdi*e dans le Far-West, au Hrésil. ou en Oceanic, le mot d'ordre dans le parti colonial allemand fut alors de réclamer des « colonies d'exploitation ».
Ces ao.ooo emigrants allemands que l'Empire déverse par an sur le globe ne sont plus, comme nombre, un encombrement. Mais ils seraient un embarras violent pour la métropole, si elle était obligée de leur chercher chez elle une occupation. Ce ne sont plus des paysans ou des artisans modestes. Ce sont des ingénieurs, des élèves diplômés des écoles tcchnicpies et commerciales, des économistes, des médecins, des professeurs sans plate, tout un prolétariat intellectuel, formé dans les universités 4't an contact de la nouvelle grande industrie et dn haut négoce nouveau. Ambilienx va-iH«pieds, (pii jouent des coudes, avec une impatienU; avidité. L'Allemagne ne se soucie pas de garder chez
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elle ces intelligences mécontentes. Elles y seraient fies ferments de révolte. Or, son système scolaire [)i'0(lnit par dizaines de mille tous les ans ces déclassés, munis de science et légers de pécnle. S'il est possible de les déverser sur l'étranger, les universités et les écoles techniques allemandes pourront continuer leur train intensif dont les frais supposent un énorme recrutement; et la discipline intellectuelle allemande a chance d'étreindre le monde.
Sans doute, cette pénétration pouvait être pacilique. L'Allemagne, peuflant de noud>reuses années, a fourni des professeurs, des ingénieurs, des directeurs d'industrie aux Ktats-Unis, à l'Amérique du Sud, à la Turquie. Mais il en résultait (pie les capitaux allemands venus à leur rescousse se dispersaient dans ces pays, comme faisait autrefois le Ilot de l'humble prolétariat qui émigrait. L'AUeuiagne actuelle procède selon des principes stratégiques. Elle entend garder ses forces groupées. Il lui faut donc des colonies oîi Hotte son pavillon national et oii l'œuvre capitaliste allemande, dirigée par des techniciens allemands, se construise comme im édifice massif et cohérent, destiné à abriter durablement les générations futures.
La politique coloniale allemande réalise ainsi la grande pensée économique de Frédéric List. Elle vise à créer un empire, au sens anglais du mot, c'est-àdire \\\\ tout qui se suffise économiquement. L'Allemagne a pu doubler sa population en cinquante ans, <;n passant du régime agricole an régime industriel. Mais sa population, group<''e maintenant dans les villes, a besoin d'une surface agricole doublée, elle
aussi. Son alimentalion lui vient à présent du deliors. Et si elle tire son blé surtout de Russie et de l'Argentine, pourquoi ne tirerait-elle pas de l'Afrique du Sud occidentale les viandes frigorifiées qui suppléeraient à l'insuffisance du troupeau national? Pourquoi les colonies allemandes, aptes à produire le café ou la banane, le tlié, le cacao, ne fourniraient-elles pas ces denrées nécessaires à une alimentation désormais plus exigeante dans son raffinement? Et mieux encore : les matières premières, le coton, le cuir, le caoutchouc, indispensables par millions de tonnes à l'industrie contemporaine, pourquoi les acheter à La Plata, en Australie, on Egypie, aux Indes, si l'Afrique occidentale ou orientale allemande peut les produire en abondance? Il y suffirait d'un meilleur aménagement des moyens de communication et d'exploitation : le rail allemand, le matériel roulant allemand, les routes frayées, un outillage agricole plus parfait ne manqueraient pas d'y pourvoir. L'industrie allemande Irouverail dans ces fournitures métallurgiques le débouché (pie commençaient à lui disputer les pays industriellcmenl croissants tels que les Etats-Unis. Cette livraison de machines et de produits fabriqués lui serait payée <;n matières premières et en denrées coloniales. Ce trafic se passerait entièrement sur territoire allemand ; c'est donc entre nationaux allemands que se partageraient les bénéfices. Nulle part l'or allemand ne sortirait des frontières pour l'achat de |>i'0(luils(pie l'Allemagne tirerait tous de son sol et de ses iLsines. Il n'y aurait plus cet écoulement du numéraire qui fait reft'ondrement périodi(pie des cours du ciiangc