IV. — LES ORGANISATIONS ET LES THEORICIENS DU PANGERMANISME COLONIAL
La résistance europénne a été provoquée par d'autres causes. L'Allemagne avait, dès 1894, un Empire colonial qu'elle ne réussissait même pas encore à
mettre complètement en valeur. Personne ne l'en jalousait. Ce dont elle avait peur, c'est d'être distancée par les nations coloniales plus anciennes et plus expérimentées, dans la répartition des terres qui restaient inoccupées encore par des Européens. Son industrie, qui avait prodigieusement agrandi par le libre jeu des échanges de peuple à peuple, n'avait pas encore besoin de ces marchés réservés que constituent les colonies pour une métropole battue sur le marché universel et qui. dans ses colonies, peut espérer, un temps encore, prévaloir. Mais l'Allemagne actuelle a coutume de voir grand et de voir loin. Elle ne souffrait pas d'une souffrance réelle : aucun pays européen ne pouvait se glorifier d'un essor économique pareil au sien. Elle souffrait d'une souffrance imaginaire, qui anticipait sur les dangers futurs et lointains. L'Allemagne n'avait plus de population en excédent ([ui, par centaines de mille hommes, quittait la mère patrie. Mais les temps de cette émigration ne reviendraienl-il^ pas, si le peuple allemand croissait d'un million d'hommes par an? L'industrie allemande, loin d'être évincée du marché du monde, refoulait de plus vieilles et puissantes nations industrielles. Pourtant, à mesure que la résistance de ces nations s'organisait, et (jue des pays nouveaux, comme la Russie ou la (^Jiine, naissaient à la vie industrielle, l'immense elfort allemand n'allait-il pas être enrayé? Or, le trait dominant du caractère allemand, tel que l'a formé la discipline prussienne, est d'être impatient de toute résistance. La stratégie prussienne prescrit d'altJKiner toujours les premiers.
PREFACE LI
Pour quelques années peut-être, les Heréros ont empêché toute expansion allemande trop soudaine. Ce peuple de pasteurs se révolta. Une infâme population de mercantis allemands s'était ijistallée chez lui, qui, pour une basse camelote de verroterie, lui achetait ses terres, et, à des prix usuraires, lui glissait de la quincaillerie rhénane. Sur tout le trajet du chemin de fer ([ui allait de la côte à Windhœk, les meilleurs terrains, les meilleurs points d'eau appartenaient aux intrus. Les naturels protestèrent. Les abus continuèrent de plus belle, malgré le plus Imifiain des tçouverneurs, Leutwein. En iQoS, tout le pays alors connut une explosion de fanatisme nègre, à la fois religieux et nationaliste. Les pays des Heréros et des Hottentots successivement furent à feu et il sang. L'Allemagne envoya un de ces généraux, comme elle en a depids envoyés en Belgique : von Trotlia. Après deux mois de campagne, il accula le gros des forces Heréros au massif de Waterberg, et, après une bataille rangée de deux jours (10-12 août 1904), l'obligea à se jeter dans le désert. Cent cinquante miUe honunes et femmes aimèrent mieux mourir de faim et de soif que de se rendre à discrétion ; tout un peuple fut extirpé du sol <iu'il n'avait pas voulu céder à des envahisseurs étrangers. Les Hottentots Bondelzwarts furent réduits à leur tour, après trois ans de guérilla habile (i()o3-o6). Le militarisme allemand se faisait la main. Mais, dans un roman célèbre du pasteur Frenssen, (|ui décrit l'expédition contre les Heréros, mi lieutenant allemand, commandant d'une patrouille qui explore le désert
oïl sont amoncelés les Heréros moribonds, éncmce cette doctrine morale :
I' Ces noirs ont mérité la mort, devant Dieu et devant les hommes, non parce qu'ils ont massacre deux cents iermiers et se sont soulevés contre nous, mais parce qu'ils n'ont pas bâti de maisons et parce qu'ils n'ont pas creusé de puits... C'est aux plus nobles, aux plus décidés que le monde appartient. Telle est la justice de Dieu (i). »
Est-ce une métliode coloniale? Dernburg, qui l'a glorifiée militairement, a osé en critiquer les résultats économiques. Quelle gestion d'une colonie que celle qui en anéantit à tout jamais la plus précieuse richesse, la main-d'œuvre? Mais les impérialistes allemands n'en sont pas d'avis.
« Tenaces et sournois, sobres, pleins d'un IVu't senlinienl deleur indépendance, j)leins d'astuce et d'imaj^inalion, endurcis et rendus intelligents par l'elFort éternel de la lutte pom' lavie, les indijîènes ne peuvent voir dans l'homme blanc que le concurrent. Les conquérir signifle les anéantir (a). •>
Au lendemain de la guerre, dans une brochure dont le duc Jean-Albert de Mecklembourg avait accepté la- dédicace, un ancien colon de l'Afrique- Occidentalc allemande avail dit la pensée profonde de rAllcmagne coloniale :
I' L'Klat mo<lenu', en tant que; puissance coloniale, conmiot vis-ù-vis d(! ses sujets le plus grand des criincs, lors<pu', se laissant hypnotiser et dominer par de confuses idées humauilaires, il épargne aux dt'pens de si's propres nationaux des.
I! l'"ni;.>sM'..\, /V/f/- Moors lùihrt tuicli Siid- West, njtAî, p. am). C.ilé diuiH K. ToMXKi.AT, L'oxiKinsioii (illenuiitdf hors d'Europe, p. »()'). (a Vi:n Vai.i.miv, Kithtninli^t'sihLhli' ilcr Xi-iizrit, i<)ir>. p. ao(}.