‹ Le pangermanisme colonial sous Guillaume II;Chapitre 21 sur 84 · PREFACE LUI · texte numérisé non relu

PREFACE LUI

races nègres vouées à disi)araître... C'est pourquoi il est nécessaire de faire dans le Sud-Ouest table rase (i). »

Ce tut l'esprit dans lequel l'Allemagne oflicielle et presque tout le peuple allemand entraient dans la uoiivelle période de politique coloniale militante qui venait de s'ouvrir; et il y avait bien des choses dont l'Alleniagnc ctait résolue à l'aire table rase, pour ne pas se laisser « hypnotiser par de confuses idées humanitaires ».

Une vieille, pensée était de grouper et d'organiser le germanisme épars par delà les océans. Beaucoup d'émigrés allemands étaient ouldicux de leur mère patrie. Mais on pouvait raviver leurs souvenirs. Parmi ceux que les nécessités du gagne-pain avaient poussés dans l'émigration, un grand nombre étaient (les aventuriers remplis de mégalomanie teutonique. Les habitudes de la sociabilité scolaire et universitaire, les mœurs de brasserie, le cérémonial des sociétés de gynmasticpie ou de musique, ne se conçoivent plus en Allemagne, depuis un siècle, sans les numilestalions d'un patriotisme hargneux et plastronnant. Ces coutumes persistent chez les Allemands de l'étranger. Il suffisait de faire durer aussi l'enseignement et le parler allemands. Personne ne se fût plaint ([ue les Allemands des Etats-Unis ou des rives du Pacitique eussent fondé des écoles pour y entretenir l'esprit de la grande culture allemande. Un programme comme celui que Friedrich Paulsen esquisse eu télé du Ifamibiicli des Dciitsclitiims im

(i) Cai'I Otto, Siïd-West- Africa; Wohin steuern uir? 1906, p. io4 {cité par Tonnklat, op. cit., p. 2()8).

Ausl^nde, édité en 1904 par l'Association scolaire }ré né raie pour le maintien du î>ermani.s'me à Vétran- <j^er, qui en prendrait ombrage? S'il s'agit d'éveiller entre les nations civilisées cette « noble rivalité », cette « bonne Eris », dont parle Hésiode, qui fait que chacune d'elles, en se fortifiant, se fait plus forte pour le service de l'humanité, qui n'y consentirait?

(■ 11 faut joindre la loyauté politiqu»' envers l'Ktat où ces Allcmantls du dehors sont établis, avec la (idélité envers leur nationalité d'origine et envers leur langue (i). ••

Rien de mieux. Mais ce peut être là le programme apparent qui recouvre une visée machiavélique plus profonde. Les Etats-Unis s'aperçoivent aujourd'hui de ([uel danger pour leur République sont ces Germano-Américains, parmi lesquels se jierpétue l'idoh\trie de la grandeur militaire allemande. Et comment, s'ils sont les postes avancés de la culture allemande, ne seraient-ils pas aussi les fourriers de sa pénétration commerciale? En entretenant parmi eux le goût et les mœurs de l'Allemagne, comment n'en ferait-on pas les clients de l'industrie allemande, seule adaptée à ces mœurs et à ce goût? Ainsi, de par leur présence, le commerce allemand, au plus profond du Far- West ou du IJrésil, a un monopole. Cela est peu de chose, et cela est légal en tout sens, n appartient à chacun d'acheter où bon lui semble. Mais i^renons garde. Souvenons-»-nous du discours de Ciuillaurae II, j)r()n()iir('' poiir le vinii:l-(in(|uiènic

Il llitnilhiuh lien Ih-lllschtnm: im \iisl,iinl,' i i.| , hmXI l'r.'Ijicc

ilc! l'aiilHon, p. XXIII

PRÉFACE LV

anniversaire de la fondation de l'Empire (i8 janvier 189(3) :

« Partout sur des contiuents lointains habitent des milliers de nos compatriotes. C'est par milliards que se chillrent les valeurs que l'Allemagne lait naviguer sur mer. Vous avez, Messieurs, le devoir grave de m aider à attacher fermement à notre Empire d'ici le plus grand Empire allemand (ij. i>

Ce réseau commercial tendu sur le monde, et dont les points d'attache sont constitués par les agglomérations allemandes répandues depuis les Etats-Unis jusqu'en Argentine, de la Suède au Transvaal, et de Kiao-Tschéou à Saigon, il était l'ébauche d'une i( Nouvelle Allemagne ». L'Europe était restée trancpiille à ces déclarations. Elle comprit que la Weltpolitik était toute commerciale. Le pangermanisme entendit autrement la phrase, grosse de sens divers et qui se sont- précisés à la longue. Dès 1894, la Ligue pang-ermanùile reprit là pensée de ne plu» laisser se perdre pour la nationalité et pour les intérêts économiques allemands ces emigrants que l'Allemagne d'autrefois jetait comme un lest incommode. Tout lopin de terre, toute usine qu'ils arrivaient à conquérir n'étaient-ils pas un morceau d'Allemagne nouvelle ajouté à la vieille patrie, pour peu qu'on réussît à leur conserver la nationalité allemande? Dans le passé, les droits civiques se périmaient au bout de dix ans, pour les Allemands qui négligeaient de se faire porter scrupuleusement sur les registres consulaires allemands à l'étranger. Façon sûre de

(i) On trouvera le texte in extenso dans notre Pangermanisme continental soiia Guillaume II, p. 96.

perdre cette flottante et insouciante population d'émigrés, qui recherche précisément les contrées neuves oîi aucune autorité consulaire ne les surveille. Il y avait aussi la préoccupation de ne pas accorder de privilèges à des déserteurs qui parfois fuyaient les obligations militaires de la métropole. Ernst Hasse et Karl Lehr s'etforcèrent de trouver des accommodements. Ils élaborèrent des textes législatifs. Ils demandèrent au (iouvernement de décider. Ce sont leurs efl'orts qui ont abouti à cette loi Delbrïick qui, depuis T()I'J, non seulement ne laisse plus prescrire pour les Allemands établis à l'étranger les droits de leur nationalité d'origine, mais qui les leur conserve même quand ils ont dû, par prudence, la cumuler avec une naturalisation étrangère. Ainsi s'établissent désormais, dans les pays étrangers, des agglomérations allemandes, qui jouissent de tous les droits civiques de leur pays d'adoption et qui, toutefois, restent citoyens allemands, délibérément.

Dans la poursuite de ce plan, la Ll^ne paiigernianiste, dès i8i)4, demanda la création d'un OJfice central d'émigration, vaste comme un ministère, souple comme une organisation commerciale, avec des autorités dans tous les ports allemands et des fonctionnaires dans tous les principaux pays d'émigration allemande. A côté de lui un Conseil (Vémig-ration (Ausivantirriingsraf), nommé, pour une moitié, par le Conseil fédéral (liundcsrtil), pai'ini les hommes (•onq)élenls de toute [)i()ression, armateurs, officiers de marine, géographes, ingénieurs: et, pour Tautrc moitié, élu par le Reichstag parmi ses propres

PUEl'ACE LVII

membres, avec un président nommé par l'empereur, aurait mis à l'étude les projets de loi et les mesures administratives les plus propres à assurer Jes liens entre la métropole et les groupements allemands du dehors. Œuvre jl'un immense intérêt, si elle se lût réalisée. On y reconnaît presque trait pour trait le Zollparlanienl de 1867, embryon du Reiclistag et du Conseil fédéral d'aujourd'hui, et où siégeaient aussi des représentants des gouvernements et des peuples non encore englobés dans la Confédération de l'Allemagne da Nord. Les délibérations douanières d'alors préparaient l'unité politique. Comment les délibérations coloniales du Conseil d'émigration n'eussent-elles pas tôt ou tard revèta un caractère politique, elles aussi? Le Bundesral pouvait-il éviter de désigner pour leur « compétence » les plus notoires Allemands du Brésil ou du Transvaal, d'autant qu'ils ne perdaient plus leur nationalité?

Il II faut déployer, disait le Congrès pangermaniste de 1894, toutes les ressources de la puissance militaire et i)aei(ique de l'Knipire pour la protection des Allemands à l'étranger (i). •>

Ainsi ce Conseil et cet OJJice d'émigration auraient eu comme la mission de désigner à la diplomatie allemande les points où devait porter l'effort des négociations ou la pression militaire. L'Q/fice d'émigration eût organisé des enquêtes vastes, dont il eût publié les résiUtats. Il eût distribué gratis des renseignements à tous les colons, à tous les voyageurs, à tous les commerçants. Il eût équipé,

(i) Zwanzig Jahre deutschev Kaempfe nnd Arbeit, p. 12.

LVni LE PANGERMANISME COLOXIAL

aux trais de l'Empire, ces expéditions que font aujourd'hui les grands syndicats d'armateurs et les trusts du grand négoce, et qui explorent à fond un pays tel que l'Argentine, et publient les statistiques de ses besoins, des denrées qu'il peut exporter, des produits manufacturés qu'il voudrait importer, avec des conseils sur les modalités financières les plus appropriées :

•< 11 faut envisager les territoires qui out d'emblée pour nous une im|>ortance politique et économiqiu^, tels qiie TAlrifpie du Su<l, l'Auiérique thi Sud, l'Asie Mineure, et, en Kurope même, les pays danubiens (i). •>

En attendant l'organisation impériale, qui est restée officieuse, les sociétés coloniales et la Ligne pangermanlste se mirent à l'œuvre. Il faut expliquer ainsi les brochures nombreuses que publia un groupe de professeurs et de publicistes affiliés à la Ligue /mn germaniste, sous le titre de Kampf uni das Deufsrhlum; ou par ceux qui, sous prétexte de Géographie appliquée [AngeiK'andte Géographie) mettent la science au service du germanisme. Les fascicules périodiques de Deutsche Erde {Lm Terre allenmnde^ rattachaient au patrimoine allemand toutes les parcelles du globe, grandes et petites, où des colons allemands s'incrustaient. Tne vaste littérature coloniah' naissait, minutieuse dans ses enquêtes, iriais agressive dans ses visées. Les séminaip<"* imivn-^ilaires et les <m'oI<'s (rairriculhii'c, en-

(l/ ConffrèH pHii)(iM-iiiiiiiistt> (!«• iSO'J. V. /tivu»://,'- Jalirr iillttealncher Ktwmpfe und Arheit, p. a«).

PREFACE IIX

seig^iiaient l'art d'acclimater les espèces végétales et animales ; de puissantes librairies se spécialisaient dans les affaires coloniales. Elles lançaient des magazines, tels que Bas Echo. Des Sociétés se fondaient pour propajj^er des revues techniques, telles que Der Tr(>i)CupJlai(Zcr\Le Planteur deft tropiques), organe du KolonialwirtHchafiliche Komitee (Comité d'économie coloniale)', la Koloniale Rundacliau, la Koloniale Zeltschrift ou la Zeitschrift fïtr Kolonialpolitik , Kolonialrec/U und Koloniah\'irtsehaft {Revue de politique, de droit et d'économie coloniale), organe de la Société coloniale allemande. De virulents périodiques locaux, tels que la Marokko-Zeitung- de Tanger, avaient leur rédaction et leurs bailleurs de fonds à Berlin, qui inspiraient leurs agressions. D'autres, plus méthodiques, la Deutsche Kolonialzeilung-, leJahrbuch illustré qui accompagne périodi- (pu'ment le Deutsvher Kolo niai atlas, publiaient des résultats de l'investigation lajjorieuscment poursuivie par les pionniers allemands. Il ne peut être question de dresser ici un tableau de ces enquêtes, il y faudrait un immense dépouillement (i). Elles sont utiles souvent à la science, même désintéressée. Mais le désintéressement n'est pas leur vertu. Un frénétique besoin d'activité les remplit. Arguments historiques ou arguments techniques, tout leur est bon. La vulgarisation inlassable, la répétition sans lin des

I) On IrouvPi"! une bibliographie djins Bhosk. Die deutsche KolonialUtcratur (nj«x)) conlinuée par Hexsc.h ; un appendice iml)oi'lant Znr lHhlioiirtiphir lU'v Dcutschknnde, par M. Paszkowskt, dans U- lîandbuch des Dentsthluiiis Un Aiislande, igoC» ; et une exceUenle orientation IVanvaise dans les coniptes rendus bibliographiques réguliers des Annales de Géographie .

mêmes leitmotwe d'actian y est aussi souvent représentée que l'exploration neuve, hardie, i)réoccupée d'ajouter à la somme des connaissances acquises. Et le souci du Deutschtum n'est jamais absent de cette prodigieuse entreprise de prospection coloniale.

Les vieux souvenirs de la j)remière colonisation allemande au Chili ou au Venezuela, ce sont ces enquêteurs qui les pé veillent. Ils humilient les Allemands actuels sous la comparaison de ce que firent leurs aïeux sous Charles-Quint. L'entreprise dont furent capables Augsbourg et Nuremberg sous l'impulsion de leurs grands financiers, comment ne serait-elle pas renouvelée avec une grandeur décuple par l'Empire unifié et soutenu par des capitaux surabondants? La longue torpeur, où ont langui les colonies espagnoles et portugaises jusqu'à leur affranchissement au xix" siècle, aurait-elle pu se produire, si des rois despotiques et bornés ne les avaient pas fermées à l'infiltration du Nord, et surtout à limmigration germani(iue? Cette misère ancienne a cessé. Mais l'évolution est lente, dirigée qu'elle est par ces médiocres populations issues du métissage des Hispano-Portugais et des Peaux- Houges. Laissera-t'On les Yankees les réduire dans un servage économique et politiipic? Nos voyageurs allemands leur montrent le danger. M. Johannes Unold insiste sur la variété des aptitudes des Allemands. II n'est j)as de peuple, (h'puis (jue Herder a traduit le romancero du (Jù/, tlonl h's aflinilés avec les Espagnols soient plus certaines. Faut-il iijouter que les .Français dimintu'iit en nombi'c à cause de

PIIEFACE LXI

leur corruption ? Ainsi les Allemands par leur force inorale et leur labeur sont désignés pour devenir les maîtres et les guides intellectuels, économiques et politiques de ces jeunes républiques américaines.

Unold compte surtout sur la propagande par les hommes et par les idées. Il imagine un plan d'éducation qui assurerait le retour à la mère patrie de toute la progéniture des colons allemands, au moins pour le temps des années d'études. Entre douze et vingt ans, tous les adolescents allemands nés au Chili, au Venezuela, en Argentine reviendraient dans les petites villes allemandes se retremper dans l'école allemande, dans la vie moralement saine de la famille bourgeoise allemande. Ils apprendraient les vertus allemandes au foyer allemand et les idées allemandes au foyer de lumière où elles se préparent, c'est-à-dire aux universités allemandes. Ils rapporteraient alors aux Américains du Sud la vraie culture germanique. Le libéralisme de façade qui recouvre dans l'Amérique latine tous les abus d'un égoïsme convulsif, toutes les incapacités administratives et toutes les plus flagrantes injustices, ils le transformeraient en y apportant les garanties nécessaires à un Etat moderne qui veut vivre libre et vigoureux, ordonné et juste, avec des finances probes. Cette libre probité s'établira par un gouvernement à l'allemande, pour peu que les Allemands y aient l'influence due à leur mérite.

Auront-ils l'influence ? Un Alfred Funke parmi les jeunes explorateurs, un Richard Krauel, parmi les vétérans, n'en désespèrent pas, si on les soutient par des capitaux allemands. Les « conquêtes

morales » sont une l>elle chose et préparent les conquêtes politiques. Un peu d'irrigation par la banque allemande ne nuirait pas à l'œuvre de la culture. La sympathie ne perdrait pas à être consolidée par la considération financière. Pour qu'on puisse élargir les points d'appui conquis, il convient que l'apport venu de la métropole soit p^énéreux. S'il est financier, et non pas seulement moral, une part des bénétices refluera sur rAllemai^ne. Les alFaires grérées sur place par des emigrants allemands seront mieux étudiées. Les. relations économiques seront plus promptement et solidement établies, si l'on fortilie la capacité d'achat de cette avant-garde allemande poussée aux pays d'outre-mer. Ces pays seront fournisseurs de matières ])remières pour Icfngtemps et acheteurs de produits fabriqués allemands, pour peu que ces produits y pénètrent. Ils y viendront avec le crédit allemand.

Il reste la déliance des pays où s'infiltre ainsi l'influence allemande. Ni les indigènes espagnols ou portugais ne se laissent aisément évincer des affaires par des concurrents plus entendus, ni les gouvernements ne sont sans alarmes. Au Rio- Grande-do-Sul, Funke fait observer (|uc les Allemands n'ont pas rinllucncc ]>olitiqne que devrait leur assurer leur notnhre. Presque jamais les listes électorales des municipalités ou des arrondissements ne portent de noms allemands. Le remède à cette situation ? C'est îi la diplomatie à le trouver. <x*s Liais de rAméri<|u<' laline, incapables d'exploiter leur propre palrinioine sans le secours do la science, de la teciinique, de la flnanoe allemandes,

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