‹ Le pangermanisme colonial sous Guillaume II;Chapitre 22 sur 84 · PREFACE L\HI · texte numérisé non relu

PREFACE L\HI

ne vont-ils rien donner en échange? Ils luttent avec des moyens allemands contre l'accaparement par les Yankees. Ne peut-on leur promettre l'aide militaire allemande contre une médiatisation probable par l'Amérique du Nord? Une telle assistance à la fois financière et militaire donnerait droit à un traité d'émigration. Le contenu de ce traité ? On peut le deviner. De vastes privilèges économiques ; une part à rAllemagne dans tous les travaux publics, dans toutes les Iburnitures de l'Etat ; des concessions de terrains ; une parlicipation eifective des Allemands aux administrations publiques et au pouvoir législatif, que sais-je encore (i)? On dira que ce ne sont pas là des traités faciles à rédiger. Ils seraient sans exemple. Peu de pays se laissent réduire à la suJjaiternité que ces traités supposeitt,. Alors il reste la menace. Il reste « l'emploi sans ménagement {riicksichtslos) de toute la force allemande », dira Friedrich Lange. Ces « républiques loqueteuses », le Brésil, l'Argentine, tout le Sud Américain, entendront raison, si on sait parler le langage qu'il faut.

Mais cette besogne {|ue l'Allemagne accomplit contre les Ltats-Unis dans l'Amérique du Sud, elle peut l'accomplir au cœur des Etats-Unis euxmêmes, à leur détriment. Ils étaient pacifiques et attachés à leur nouvelle patrie, ces Germano-Américains, débris de toutes les révolutions ou de toutes

(1) On U'ouvera les principes d'un tel traité d'émigration dans J.-L. Rkimer, luii pan germanise lies Deiitseliland, et dans A. FrxKE. V. plus bas, p. 91.

les crises économiques allemandes, et que les Etats- Unis avaient recueillis dans leur naufrage. « L'Allemagne est notre mère, l'Amérique est notre fiancée, » avait écrit la Ne^K'-York Slaatszeitung, lors du voyage en Amérique du prince Henri de Prusse, l'année 1902 (i). Les pangermanistes se chargèrent d'empoisonner la source pure de ce loyalisme ancien. Un Friedrich Grosse, un Julius Goebel, réveillaient en eux le sentiment et l'orgueil de la race allemande :

<< Le destin de noire peuplé ne peut pas, disait Grosse, borner son hori/on aux limites étroites de l'Empire allemand. Son histoire, sa civilisation, sa valeur propre lui donnent des droits à une situation mondiale. »

Ainsi, comme dans le discours fameux de Guillaume II à Brème (1896), les groupements allemands aux Ktats-Unis étaient un fragment de la Wcltpolitik allemande. Ces Allemands, qui autrefois se fondaient sans résistance dans le milieu anglosaxon, voilà qu'ils veulent à leur tour le transformer. Ou plutôt, la transformation est déjà accomplie, disait unGœbel. Les Ktats-l'nis n'ont plus face anglosaxonne. Par l'immigration allemande, la pensée et les mœurs allemandes ont fait leur onivre salutaire. L'avenir du monde est à l'Amérique du Nord ^ mais, par l'Amérlcjuc du Nord, il esta la nationalité allemande (|ui a alimenté la Héj)ul)li([ue des Ktats- Unis d'un afllux ininterrompu de sang nouveau, de forces et d'idées organisatrices. Or, ce que l'AUe-

(i) V. K. ToNNBi.AT, L'expansion allemande hors d'Europe, p. 78 sq,.

VlUîrACIÎ LXV

iiiaiçiie a pu faire aux Etals-l'nis, elle peut le faire en Océanie. Sur tout le pourtour du continent australi<'n et (les grandes lies, des ;»roupements allemands, vestiges des grandes émigrations qui ont suivi les crises religieuses ou politiques de l'Allemagne, ont fondé des villages et des villes. Il faut que ces conquêtes du labeur allemand restent allemandes.

L'aflluence de nouveaux colons, frais émoulus de la discipline impériale et glorieux de la grandeur de l'Allemagne nouvelle, maintiendra la continuité de la tradition. In jour peut-être verra la crise de l'Empire britannique. L'énergie anglo-saxoinie peut connaître des défaillances. Le lien qui maintient dans une autonomie large et tidèle toutes les colonies anglaises réunies autour di^ la métropole, peut se relâcher, en un temps de défaite économique, sociale ou militaire. Le xx" siècle qui apportera des problèmes nouveaux, où se tlissimulent des fatalités, en apportera à l'Océanie. Il faut, ce jour-là, que l'Allemagne soit sur place, c avec toutes ses forces », pour recueillir les continents qui manquL'raient de maillées.

Cette œuvre de longue haleine demande mieux que de l'organisation; elle demande la foi dans le Deiitsclitiim. La sociologie moderne nous apprend que les sociétés se font des représentations coUeetives, oil elles puisent une chaleur, une vie, une exaltation de toute leur activité mentale, et (jue ce sont là les religions. Le pangermanisme, à ce compte, est religieux. 11 projette hors de lui une image embellie (le la nationalité allemande, et devant cette image il cuire en extase. Dans le contact avec cet esprit

collectif, tout Allemand sent croître sa force et son orgueil. Mentalité très primitive sans doute. Elle donne au peuple assez simple de sentiments et assez dénué de critique pour y persévérer, une vip^ueur opiniâtre. Pour Johannes Unold, le premier devoir de la nation allemande est de coloniser le globe. Car il serait impie de laisser dépérir une race civilisée aussi pure et aussi hautement douée que la race germanique. Des peuples aiTaiblis par une infâme prudence, tels que le peuple français, peuvent abdiquer devant ce devoir sacré. Pour un peuple sur de sa mission et convaincu de la supériorité physique el morale qui le rend capable d'y suffire, la prolificité, l'émigration et la colonisation ont une importance non seulement nationale, mais métaphysique. Tout son enseignement et toute son éducation viseront à construire pour lui cette i^cience de la vie large et claire, cet art de i'àvr, vrai et sage, qui conviennent à an peuple de « maîtres de la terre ». Le peuple allemand veut vive un tel peuple.

Si la mission du peuple allemand est de peuplei' le globe, alors qu'il tendait, dans sa richesse nouvelle, à garder dans les limites de I'lunpire l'excédent entier de sa population, le vieux problème des théoriciens revient : « Il faut des colonies de peuplement. Oil les trouver? » Il n'y a pas un explorateiii" allemand <pii ne s<' la |)os('. Aloys Sprenger. philologue el oricintaliste, avait vir ([iialoi/.<' ans an service du Gouvernement britanni(pie, aux Indes :

PRKFACE LXVII

au retour, voyageant en Babylonie, il n'a souci que d'installer dans ces pays, les plus riches du monde à l'époque antique, des colonies allemandes qui seraient une menace mortelle sur le flanc de l'Inde britannique. Cela se passait il y a trente ans. Mais ce n'est i)as une autre pensée que l'opinion allemande attachait au voyage du kronprinz aux Indes, en 1910.

• Que peut l)ieii avoir en tête le futur empereur d'Allemagne? Voilà ce (jue demande l'Inde entière. Et la réponse que de Cachemire au Cap Comoriu on se chuchote à l'oreille ne saurait être douteuse... (i) »

Il s'agit d'ébranler par un cataclysme de guerre, qui aurait sa répercussion jusqu'aux passes de Khaïber, la puissance de l'Angleterre.

Sitôt qu'une population se soulève contre ses maîtres traditionnels, il y a donc des Allemands pour lui proposer la tutelle allemande. La Crète et l'Arménie étaient en feu vers 1898 : sans tarder un Amicus Patriœ lance un libelle, tiré à un nombre prodigieux d'exemplaires, pour demander que dans le démembrement de la Turquie, présagé par l'insurrection, l'Allemagne ait sa part, la part du lion. Elle y a droit, étant le peuple par excellence colonisateur. Le paysan allemand « qui, il y a 800 ans, a refoulé le Slave par sa pesante charrue, par son labeur assidu, par sa piété et sa sobriété, » saura refouler aussi le Turc, qui ne sait créer que le désert. Le voyage de Guillaume II à Jérusalem, en 181)8, stimula ces folles espérances, qui dégénéraient facilement en menaces.

(1 W plus bas p. 167.

Vienne un nouveau Bismarck, disait Ain Uns Patriœ, un iioinine qui sache administrer au peuple allemand cette « cure par le fer et par le feu » dont il a besoin, et les puissances hostiles n'auront qu'à se terrer. L'Allemagne grandit. S'emparer de ce ([u'il lui faut pour sa croissance est pour clic un droit :

« Celui qui ne veut pas lu'accordtT mon droit do j)l('iii gré, je l'y contrains... Dieu n'abandoiuio aucun bon Allemand (i)! >)

Ainsi se prolongeaient vers la fin du ministère Hohenlohe les rodomontades mystiques. Elles avniicnt le grave inconvenient de dévoiler trop vite des ambitions trop massives et impatientes. Ce fut l'embarras que ces publications pangermanistes causèrent souvent au (Touvernement allemand. Biïlow, quand il prit le pouvoir, y porta remède. Il enseigna une méthode plus subtile et tenace, avec des visées secrètes et lointaines. Sardoniciucment, il tant'ait son Reichstag mécontent :

« I.u question d'Orient est un peu connue le serpent de Hier. On n'en aperçoit jamais (pi'uu nion-eau à la fois... D'ailleurs il n'est pas nccessjiire «pie Ions les ^-rands problènies soient résolus demain. Nous ilcvons laisser à nos enfanls et à nos (^)elil.s-cnrants quelques noix à casser...

<• Sa Majesté le sultan est un souverain beaucoup trop cbiirvoyant, pour avoir pu adnu'llre, uï^Mue un instant, ({ue l'empereur Guillaume II ail voulu, eu Orient, suivre les Iraces de Bohémond et dv. 'l'ancrèdc et arracher à lu Tur<|uie, la Syrie, la l'ulfsliue et Dieu sait «jucls aulres pays. Le moyen Ag-e est loin (3j. »

(r V. plus l»is. p. i50.

O' liiJLow, DiHcours prononces ati lltùolislitg, les la cl i.*> lU-c.

PKKKACK

La politique allemande, avant sa mainmise snr les Etats dont elle fait des vassaux, les consolide pour s'en servir militairement. Entre la Russie et l'Angleterre, Biïlow louvoyait au début de son ministère. Il ne se souciait pas d'afficher sur l'Asie Mineure des prétentions de démembrement qui eussent rejeté les Turcs sous l'influence anglaise ou dans l'alliance franco-russe. Cela ne veut pas dire que, pour lui, la question d'Orient, le « serpent de mer », ne fût pas la question principale. D'ailleurs sur aucun point du globe, si des litiges territoriaux étaient engagés, 41 n'entendait céder. Mais il jeta son dévolu d'aborti sur le Maroc.

Tout est dit sur cette aflaire marocaine, à présent transparente dans tous ses détails. Un traité était passé entre la France et l'Angleterre, le 8 avril 1904, qui liquidait toutes leurs querelles ])assées. Un traité complémentaire, entre la France et l'Espagne, cédait à cette dernière puissance, pour le cas d'un partage du Maroc, la plus belle partie de l'Empire chérifien, le Rilf. Il rendait à la nation espagnole, si gravement éprouvée [)ar sa guerre contre les Etats-Unis, le moyen de reconstruire un Empire colonial digne d'elle. La prépondérance française était d'autant moins à eraindi'e que l'Italie était approuvée par nous dans ses vues sur la Trîpolitaine. Quel danger courait l'Allemagne, tenue au courant jour par jour de ces négociations? Les pangermanistes aussitôt manifeslèi*ent; le comité exécutif de la Ligue pang-er niants te, le 9 et le 10 avril 1904, réclama :

" Si l'Kiupire allpinand (exigeait niaiiitenaul de la France une stati<»n navale cl une sphère d'intérêts sur la cùtc atlantique

LXX I.K PANGF.IOIAXISMK (OLOMAI,

dii Maroc, la France ne serait pas en mesure d'opposer une résistance à cette exigence, et il ne viendrait pas à l'idée de l'Angleterre de s'engager dans une guerre pour des intérêts français (i). »

L'explorateur Theobald Fischer accourait à la rescousse. Il décrivait dans les Alldeiitsche Blaetter les richesses du Maroc; ses ressources aj?ricoles; sa ceinture de steppes propres à nourrir d'innombrables troupeaux; ses forêts d'arbres fruitiers qu'on pouvait créer au pied de l'Atlas : ses ports qu'on pouvait transformer sans grandes dépensçs en points d'appui pour les Hottes commerciales et militaires de l'Allemagne :

« L'Empire allemand, concluait-il, à moins d'abdiquer comme grande puissance, à moins de renoncer à être ce qu'il est devenu presque à contre-cœur, ime puissance mondiale, ne peut tolérer qu'une source de prospérité économi(pie qui vient d'être ouverte avec de grands sacrifices par queUpics commerçants allemands énergiques, soit comblée; cpi'une puissance, disposée, semble-t-il, à demeurer irréconciliable, se crée ime situation nouvelle, dont la force massive s'uriirmera bientôt à notre détriment (2). »

M. de Hiilow, parlant de l'accord franco-anglais, le 12 avril i})o4, avait dit simplenKînt :

<( Nous n'avons, an point de vue des intérêts allemands, rieu à y objecter. »

Au comte UcventloNv, qui avait porté à la tribune du Reichstag les plaintes retentissantes du pangermanisme, il avait objecté :

I. Votre plaiiile signifie (pie nous devons nous-mêmes exiger une j)arlie du Maroc. Qn'aurie/,-vous à me conseiller si une exigence de ce geni-e se heurtait ù wnv résistanceV »

(l) V. '/AK'anzi^ Jahve alldentscher Arbcil iiiid lûvnipfe, p. u38. ta) Ibitl., p. aao, ^

PREFACE

Or, le comte lleventlow se tut. Le pangermanisme lui-même n'allait pas encore jusqu'à vouloir déchaîner la guerre européenne pour le Maroc ; et Billow moins encore. Les pangermanistes à vrai (lire croyaient l'Europe assez intimidée pour que la puissance allemande n'eût qu'à formuler des revendications. Billow savait qu'il n'en était rien. Au reste, ces arrangements de la France avec l'Angleterre, avec l'Espagne, avec l'Italie n'existaient encore que sur le papier. Il serait temps, pensait Bidow, d'intervenir quand ils se réaliseraient. L'intervention eut lieu brusquement, le 3i mars 1906, par le débar- ([uement et le discours de Guillaume II à Tanger. ()ue s'était-il produit dans l'intervalle? Comment le traité franco-anglais, dont Bidow avait dit au Ueichstag que l'Allemagne n'avait pas à en prendre ombrage, portait-il atteinte, par le seul fait d'être publié, à la Convention de Madrid signée en 1880? Quel est ce plan de « tunisiiication », d'accaparement économique du Maroc, qu'on atti'ibue à la France, alors que, très explicitement, la « porte ouverte » est garantie pour trente ans à toutes les nations dans la Convention franco-anglaise, et que cette clause pouvait être regardée comme renouvelable? Ce n'est pas juridiquement qu'il s'est produit une nouveauté. Ni le dépècement du Maroc, ni le protectorat franco-espagnol sur le sultanat ne sont proches. Le parti de la <■<- pénétration pacilique » reste prédominant en France. Le fait nouveau qui s'est produit est d'ordre militaire. C'est la défaite russe à Moukden. La Russie est hors de jeu pour longtemps. Bidow, dès le 11 décembre 1899 au

LXXII l.E PANGERMANISME COLONIAL

Reichstag, avait prévu « une de ces a^randes liquidations qui ont lieu une fois par siècle, pour répartir à nouveau rinlluence, la puissance et la possession dans le monde ». Cette liquidation, Biïlow estimait qu'elle était ouverte depuis l'annexion du Transvaal et de rOranp:e par l'Anurletcrre. La diplomatie allemande, battue dans ses intrigues transvaaliennes, était décidée à ne pas se laisser devancer une fois de plus :

Il Rester à l'écart comme des rêveurs, taiulis <jue d'autres se partagent le gâteau, c'est ce que nous ne pouvons pas et ne voulons pas (i). ■

Un partage admirable s'annonçait dans le Nord de l'Afrique. Biilow décida que rAllemagne en aurait sa part ou que le partage n'aurait pas lieu.

La Russie réduite à l'impuissance provisoire, il fallait voir si l'Angleterre sç résignerait à une guerre européenne, uniquement pour soutenir les intérêts de la France. Ce fut le sens de la démarche de M. de Radolin auprès du Gouvernement de la Republic jue à Paris, lui signiliant tpie « T Allemagne était derrière le sultan du Maroc av<'c toutes ses forces ».

Ce qui suivit est dflns toutes les mémoires. Cette longue série de litiges qui, de la conférence d Algésiras à travers les accords de ij)ot), ahoii lissent à la grand(^ crise de H)Ii, est \c maximum de ce qu'a pu imaginer jamais la mauvaise voU)nt<'' la pUis tatillonne, la plus astucieuse et la |)lus absurdement

(l) Btilow, clJNOonis lin RriclislnK, le ii Doc. iSi(<)

I 'UK FACE

butée dans l'idée qu'on pouvait brutaliser sans fin une grande puissance pacifique, dans une région où il lui fallait revendiquer les droits de police les plus efficaces sous peine de renoncer à son empire algérien lui-même. Plus que jamais les pangermanislcs s'agitèrent. Ernst Hasse, au congrès de la Ligue, à Worms, en njoTy, triomphait de voir le Gouvernement allemand obéir enfin aux principes de la politique pangermaniste :

<• Les voilà qui délilent, les raisons que dès longtemps nous avons produites ])Our motiver une politique marocaine active... Après des anuées et des jours nous voyons, connue il est arrivé si souvent, que le Gouvernement (allemand) se place après coup à un point de vue <jue nous avons (h'-itMidn avant lui et plus résolumeut...

L'incident marocain a montre quel langaj,^' ne peut être un langage muet) il Tant parler à la France, pour la convaincre de son impuissance (i). »

Dans ces fumeuses cervelles germaniques, revendiquer pour l'Allemagne « sa place au soleil », c'était fournir à la France, par coups brutaux, la démonstration de son « impuissance >. C'est pourquoi on poussait la diplomatie impériale, en la bafouant. Elle se cantonnait, après Algésiras, dans cette astucieuse politique de la « porte ouverte » au Maroc qu'elle ne trouvait jamais assez largement béante. Elle eût volontiers confisqué jusqu'aux clefs de la maison. Le pangermanisme ne se contentait pas encore :

" Quelle importance attacher à celte « porte ouverte »,

11) Zwanzig Jahre alldeutscher Kœmpfe iind Arheil, pp. 260, 26'i.

LXXIV LE r.VXGERMANISMK COLONIAL

S 'écriait liasse, si nous n'avous jdus de possibilités d'avenir (qui comportaient des acquisitions terriloriales) ? Nous sauverons au Maroc nos intérêts comniereiaux, et ce sera tout (i). »

Pour Hasse, ce n'était pas assez. Il lui fallait un morceau du Maroc. Reclamation sans doute difficile à produire, quand Guillaume II avait formellement promis d'en sauvegarder l'intégrité. Trois chanceliers, avant et après Tanger, avaient assuré que l'Allemagne n'élevait pas de prétentions territoriales au Maroc. ()u'était-ce alors que celte « évaluation des intérêts allemands au Maroc », au sujet de laquelle Guillaume II, dès 1898, avait de si fréquents entretiens îivecM. de Noailles? Après Tanger, l'Allemagne ne pouvait j)lus parler que d'intérêts « politico-commerciaux »' Notons cela, qui est la manière nouvelle de M. de Biilow. Il en transmit le secret, ([uand il s'en alla en 1908, à ses successeurs, M. de Bethmann- Ilolhveg, aidé d'abord de M. de Scliœn, puis de M. von Kiderlen-Waecliter, ministres des Alfaires étrangères.

Il s'agissait, dans cette manière nouvelle, de consolider l'empire marocain par des réf(n'mes financières profondes, par une gestion scientifnpie de ses richesses minières et agricoles, par des ports, par des chemins de fer de pénétration. Inunense besogne. On espérait que bi métalbirgic allemanch', la navigation allemande en tireraient un bénéfice innnédiat. Des colons allemands sans nond)re, ingénieurs, eonnnerçants, agronomes, paysans, s'installeraient dans ces

I //>/»/. p. -jIJo.

I'UIil'ACK LXXV

piailles fertiles. La France aurait beau fournir provisoirement les instructeurs militaires et placer des emprunts à haut intérêt. Elle n'avait pas l'effectif (l'immigrants instruits qu'il fallait pour cette vaste réforme. Quel emploi un Maroc enrichi, militairement fort, et infiltré de colonisation allemande feraitil de son « indépendance » ? Ne serait-il pas très certainement, avec toutes ses ressources, un auxiliaire de l'armée allemande, une menace dangereuse sur le liane de l'Algérie? C'était "là le plan réduit de la chancellerie allemande. Il motivait l'interprétation judaïquement impatiente qu'elle faisait des accords de i<)09, constamment modifiés par des démarches renouvelées cl imj)érieuses. Un moment vint, en 191 1, oîi une sommation définitive parut opportune. Le général Moinier entra à Fez, appelé au secours par le sultan. Ce n'est pas que Moulaï-Hafid eût de grandes sympathies pour ces Européens de Fez, contre les- (piels se tramait une sorte de Saint-Harthélemy marocaine. Il avait lui-même attisé ces haines, de complicité avec M. Vassel, ministre d'Allemagne. A présent il était pris de terreur devant le soulèvement qu'il avait lui-même préparé. Il ne pouvait plus enrayer la conspiration, sans riscpier d'être assassiné dans nue révolution de palais. Et si elle éclatait par un massacre d'Européens, la France, chargée avec l'Es- |>a'j:ne de la police au Maroc, n'avait-elle pas de l'Europe entière mandat d'intervenir et, celte fois, des raisons valables de le détrôner? Dans l'embarras, Moulaï-Hafid invoqua notre aide. Dans le litige qui ne manquerait pas de naître entre la France et rAllemagne il trouverait, il y comptait

LXXVI Li: PANGEaMAMSME COLONIAL

bien, des occasions nouvelles de tergiversations fructueuses.

L'attitude allemande répondit à son espérance. Quand des Européens hommes et femmes, par cinquantaines, étaient massacrés à Fez, — les Allemands seuls restant indemnes, — la diplomatie allemande joua ce jeu déshonorant de soutenir que la France, en envoyant ses troupes, dépassait ses droits de police. On peut relire dans notre recueil les preuves du chantage d'alors. M. de Jîïilow y est mêlé. Il était retraité, sans doute, mais consulté souvent par M. de Kiderlen - \\ aechter. La KonscîvatU'c Korrespondenz, qui recevait de lui ses confidences, nous dit ses conditions. Aux troupes du général Moinieicampées à Fe/, elle accordait un délai « pour souiller ». Après quoi la cloche de Berlin sonn("rait « la douzième heure », celle du recul détinitif de la France; c ou une grande terreur traverserait le monde, qui finirait par un grand cliquetis d'armes (i> ». Théodor Schiemann n'avait pas tort, dans la KreuzzciUui^- {Gazelle de la droix), de soutenir que « toute la nation allemande approuvait le coup d'Agadir » ; et la nation réclamait imanimement « pour une situation modifiée, des solutions nouvelles (a) ». La (iazellc de />7/m/ô// ajoutait les clameurs de la haute linance libérale à celles des milieux conservateurs, pour conjurer la diplomatie allemande de « tenir ». Quelle est la responsabilité du (louverncmènt allemand dans le déchainemenl des fureurs <ral(»rs?

Il V, plu» l»uK, j). i;a.

ai V. plus bas, j». 177, 178,

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