‹ Le pangermanisme colonial sous Guillaume II;Chapitre 3 sur 84 · I. — L KVEIL DES AMBITIONS COLONIALES EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

I. — L KVEIL DES AMBITIONS COLONIALES EN ALLEMAGNE

Il ne peut être question ici de retracer l'histoire coloniale de l'Allemagne depuis l'ère bismarckienne (i). Ce qu'il importe de définir, c'est l'esprit qui a inspiré ces tentatives depuis l'origine. C'est un esprit de prodigieuse jalousie. Comment se fait-il que l'Allemagne n'ait pas eu de part dans la grande œuvre de colonisation de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Asie que, du xv' au xviii" siècle, poursuivent les grands peuples latins et anglo-saxons? Les Portugais, nation inliniment moins nombreuse, ont su fonder un immense Empire colonial. La science allemande a coutume d'idéaliser son peuple. Elle allègue le décliirement religieux de la Réforme, et cette grande paralysie idéaliste que le souci des problèmes éternels jetait, depuis le xvi' siècle, sur l'énergie allemande. Il faut se garder d'accepter aveuglément cette légende. L'émigration de William Penn et des presbytériens anglais lient aussi à des déchirements religieux. Pourtant les ICtats-Unis sont sortis de là. Les luttes intérieures qui ont mis aux prises les princes d'Allemagne pendant la Réforme avaient des raisons très séculières. Ce n'est pas un

(i) On en trouvera plus bas les dates principales d'après l'ouvrage d'Alfred Zimmkrmann, Geschichtc dcr deiitschen KolonialputitUi, I9i4- — Voir aussi : Paul Matteh, liisiiiank et noii temps, t. III, 1908, et ma propre esquisse dans mon Prince de Bismarck, 1899, p. 269 sq.

rV LE PANGERMANISME COLONIAL

intérêt religieux qui décida les Suédois à se créer une base d'opérations en Poméranie, ni leur coreligionnaire, le Grand -Electeur, cent cinquante ans après, à les rejeter à la mer. La vérité est que les Hanses colonisaient le long de la Baltique; que le Brandebourg colonisait en Prusse et en pays wende; que l'Autriche colonisait en Hongrie, et essayait de conquérir les pays slaves soumis aux Turcs.

Ces ellorts suflisaicnt à absorber les forces de l'Allemagne, n n'est donné à aucun peuple de faire, en grand, de l'expansion à la fois continentale et maritime. L'Allemagne n'a pas pris part à la grande œuvre de colonisation trans-océani(iue qui a marcjué la Renaissance parce qu'elle s'attardait dans son particularisme, et parce que les plus grandes de ses dynasties, l'Autriche et le Brandebourg, se querellaient avant tout pour s'agrandir sur le continent. De ce fait, la situation de rAustro-Allcmagne au centre de FLurope est devenue plus redoutable. Mais ses ambitions coloniales avaient passé à l'arrière- plan, dej)uis que rAlleinagne ne faisait plus partie de l'Empire de Gliarles-C^uint (i). L'Autriche, sous (Charles VI, avait fait un ellort ; ce monarque avait fait de Ti'ieste un grand port de guerre. H avait, à grands frais, construit une Hotte. Marie-Thérèse la lit vendre aux enchères.

On a vu, dans un autre recueil, combien lui vive en Allemagne la douleur au sujet de ce long relard histo-

(l Cfî iiinruii'(|iie iivait aticordti «les rharles à dr puisNiinls iiniiineier» alleoumds, aux Fti^Krr d'.Va^Hltoiirg, pour la (;onr|n(Ue lie.s pnyn au nord du diUroit de Maf^cllan , aux VVt'IstM- d'AuffshourK:, pour la runqucU^ du Vcuc'2U«'lu.

PREFACE

rfqne, quand ses historiens et ses hommes politiques s'en sont pendu compte (i). Le Parlement de Francfort a vécu dans cette douleur. La flotte qu'il avait créée et qui a été revendue en 1849, H"^"*^! ^^ * ^^^ dissout, était faite en principe pour soutenir de vastes projets. Il n'est pas nécessaire de penser que tous les parlementaires allemands de 1H48 aient rêvé, comme le poète ^^'ilhelm Jordan, secrétaire d'Etat de la marine, une AUemai^ne future, étendue jusqu'aux Balkans et baignée par les flots de la Mer Noire. Mais qu'ils voulussent l'union de l'Allemagne et de l'Autriche, comme les « (irands Allemands », ou une Allemagne unifiée sans l'Autriche sous l'hégémonie prussienne, d'immenses ambitions de conquête les animaient tous ; et une part de ces ambitions étaient maritimes. Ce n'est pas le goût des colonies, c'est la Hotte nécessaire qui a man(iué à la Confédération de l'Allemagne du Nord pour évincer les puissances rivales.

Une occasion toute naturelle sembla se trouver en i8;7i. On n'imagine pas la richesse de la littérature coloniale allemande d'alors. 11 était sur qu'on dé|)Ouillerait la France. Beaucoup d'Allemands se demandaient s'il ne valait pas mieux la dépouiller de ses colonies que de lui enlever TAlsace-Lorraine. ()uelques-uns ne trouvaient men d'excessif à lui arracher l' Alsace-Lorraine à la fois et ses colonies. Des projets en foule affluèrent au Reichstag ou furent discutés dans la presse. Les uns se seraient

(i) Voir Les Originea du Paiigennanif'tnie, aux cluipitres sur E. M. Arndt (p. 98, io3,' et sur ¥. Li-st p. i34, 188).

contentés de Saigon ; d'autres réclamaient toute la Cochinchine et nos îles du Pacifique et de l'Océan Indien. Les plus goulus ne voulaient pas se contenter à moins d'une annexion de l'Algérie à r Allemagne. Les plus modérés se bornaient à demander l'acquisition amiable des Philippines espagnoles ou de la Nouvelle-Zélande anglaise, ou croyaient le moment venu de coiupiérir des terres sans maîtres européens en Tripolilaiiie, en Tunisie, à Madagascar ou au pays des Zoulous. Ces rêveries se dissipèrent devant la ferme volonté de Bismarck, qui ne pensait pas (|uc la pauvre Allemagne de iSji put se donner le luxe d'un empire colonial.

Il est resté longtemps rétif. ^ Ic/i u^ar von Jlaus aus kein Kolonialinensch. » {Je nui pas été colonialiste à l'orii^ine.)

C'est la nation allemande qui a entraîné le (louvernemeiit allemand aux conquêtes coloniales. Ou plutôt ce sont des groupes de commerçants ambitieux et de hardis aventuriers. Dès i8;7G, un commerçant de IJrèine, Ludcritz,avec quchjucs amis, était allé trouver Bismarck. Ils lui expliquèrent un plan tout entier inspiré des pangermanisles anciens, Arndt, List, Paul de Lagardo. Il s'agissait de dirigei* sur une vaste colonie allemande de peuplement l'émigration allemande (jui, par cimtaine de mille hommes, se perdait dans des nationalités étrangères. Par la même occasion, on créerait à l'industrie allemande un dél)Ouelié protégé par des tarifs de <louanes rfticaees et (jui, par i allachciiu'iil des colons à la métropole, serait ù l'abri de toute concurrence étrangère.

PHEFACE VI r

Liideritz pensait à s'appuyer sur la République du Transvaal, dont la population hollandaise a des affinités ethniques notables avec les Frisons d'Allemagne. Il voulait donc qu'une compagnie coloniale allemande prît possession de la baie de Delagoa ou de Sainte-Lucie. Un chemin de fer relierait la possession allemande à Pretoria, ce qui lui assurerait à la fois un Innterland commercial et une ligne de ravitaillement en cas de danger extérieur.

Ces projets ont été repris depuis; ils ont échoué en 1876, parce que l'engouement national, en un temps oil l'Empire se construisait économiquement et administraliveuient au dedans, n'allait pas à ces xioùteuses expéditions. En 187G, Bismarck, ne pouvant compter sur le vote du Reichstag, refusa des subsides pour la conquête de Delagoa.

Mais il ne refusa pas la protection de l'Empire au même Liideritz, quand, en i883, il projeta d'installer des factoreries sur la côte ouest de l'Afrique. Aussi bien Liideritz, sans même attendre cette protection, s'était assuré par des traités avec des roitelets nègres Angra Pequena et toute la côte depuis l'Orange jusqu'à 26' de latitude avec une bande de terrain de vingt lieues de largeur. Dans l'Afrique du Sud, l'hostilité était ancienne et croissait d'intensité entre Boërs et Anglais. Le Transvaal avait espéré du voisinage d'une colonie allemande un appui de l'Allemagne en cas de visée britannique sur son indépendance. La colonie du Cap se mélia d instinct de cette installation allemande, qui posait des ventouses tantôt sur la côte orientale et tantôt sur la côte occi-

dentale de l'Afrique (i). L'Angleterre n'avait pas de titres positifs à la possession de cette côte qui s'étendait entre la colonie du Gap et rAng:ola portus^ais. Elle n'occupait qu'un point de la côte, à Wallish-bay, et quelques îles. Mais elle rcAcndiquait une sorte de « droit général » (a sort of g-eneral l'ig'ht) sur la côte entière. Lord Derby s'ouvrit de cette prétention à une délégation d'armateurs anglais, qu'il essayait de rassurer. Bismarck télégraphia sans plus à Liideritz et au consul général allemand au Gap (pi'ils eussent à considérer la côte africaine, depuis l'Orange jusqu'à l'Angola, comme se trouvant sous la protection allemande. Le (îouvernement anglais accepta le fait accompli.

Gette année de i883-H4 fut vraiment pour l'Allemagne l'année coloniale. Ses petits croiseurs et ses corvettes couraient les côtes et plantaient le pavillon allemand. A peine la Sophie, le Leipziic, le WolJ eurent-ils débarcpié leurs équipages dans l'Afrique occidcnliile allemande qu'ils se montrèrent au Togo. A la tin de la même année, YOl^a et le Bismarck, après (juelques coups de canon envoyés aux Doualas révoltés, déclarèrent le proleclorat allemand sur le Gameroun .Tonte une pléiade d'explorateurs, Schweinfurdt. Uohlfs, Leiiz, Pogge, Schiitt, Theobald Fischer, viiiul ;nitres, sillonnaient l'Alricuie en tous sens. Nachtigall fut le réalisateur (pii eut la conlianee de Bismarck. Le Togo et le Giimeroun furent allemands grAce à ce bavant et énergique commissaire impé-

(I) Voir lo drlail i\v la n<-){'iiri)iti<iti dniis le rorncil (lociiiiionâairc i»ul»lir pur Haiin v.i\\ wvxmm Ans, h'iwHt Uinnutrck, l. V. 1891.

PREFACE IX

rial. Par les travaux de ces voyageurs, le goût de l'aventure lointaine, méthodiquement conduite, descendit peu à peu dans les milieux cultivés. Leurs comptes rendus devant les sociétés savantes, soigneusement mis en i-eliel' dans la presse, désignèrent au peuple allemand des proies qu'il n'avait un peu semblé oublier, depuis 1S70, que parce qu'il les jugeait inaccessibles. Son appétit se réveilla formidable quand, a[)rès avoir tàté le terrain par ses explorateurs, il réussit ses premièrrs conquêtes par l'énergie avec lac[uelle son Ciouvernement avait bravé la jalouse hégémonie coloniale anglaise.

On se trompa en Allemagne sur le désagrément que ces conqucles causeraient à l'Angleterre. Le ministère anglais en 1884 était libéral. 11 entretenait de longue date en Gra\ide-Bretagne un esprit tout pacilique. Le libéralisme anglais se doutait bien que la France diminuée, mais aussi le jeune et insatiable Em[)ire allemand, ne resteraient en paix que si on les laissait dépenser leur activité da^is des conquêtes coloniales. Pour la paix de l'Europe, il sacHtia quelques andjitions anglaises. (îladstoue en personne monta à la tribune le 12 mars i885 et déclara :

(t L'AiigloteiTC ne doit pas regarder de mauvais œil les eftbrts coloniaux de l'Kiiipire allemand. Il ne faut pas gloser dans nu esprit mercantile sur l'occupation de tel ou tel point du globe, et considérer d'un reganl jaloux tout ce qui n'échoit pas à la (îrande-Iîretagne. Si l'Allemagne devient une puissance coloniale, j'ai»i>eUe la bénédiction de Dieu sur ses efforts. Elle sera l'alliée et l'amie de la Graude- Bretagne pour le salut de l'humanité. »

Telle est la tradition de la politique libérale anglaise à l'égard de l'expansion coloniale allemande.

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