X LK PANGERMANISME COI.OMAI
Elle est conforme à riiumanitarisme le plus pur. Cette vieille bienveillance libérale anglaise ne s'est jamais dcmenfie. C'est pourtant le cabinet libéral de M. Asquitli, et quand il comprenait des hommes d'un pacifisme aussi éprouvé que sir Edward Grey et M. Lloyd George, qui a du déclarer la guerre à l'Allemagne en 1914» alors qu'il restait fidèle, en tout, à la tradition gladstonicnne. C'est ce prodigieux revirement que nous avons à exidiquer.
La fondation de la colonie de l'Est africain allemand nous sera un échantillon de l'état d'esprit nouveau (jui s'em})arait des Allemands vers i883. C'est l'cL'uvre de la Société de colonisation allemande (Gesclhchajt Jiir deiitsche Kolon'isation). Friedrich Lange a raconté de façon humoristique l'étrange aventure (i). Ils étaient un tout petit nombre de jeunes gens, qui avaient à leur tète le comte Behr- Bandelin. Ils menaient grand bruit dans la l\vgliche Rundschau. Ils avaient réuni eu tout un magot de 17.000 mark, qui grossit peu à peu jusqu'à 200.000, avec lesquels ils étaient résolus à fonder une colonie. Oil la fonderaient-ils? C'est ce qui était indill'érent. Pourtant un IciiinotiK' revenait dans leurs conversations de brasserie : les Boërs appelaient les Allemands.
i^es Boi'i's t;omplaient (pie les Alli'inands apporteraient au Transvaal leurs elfeclifs paysans et industriels. Ce n'était pas le compte de ces jeunes cl aventureuses tètes «le la Société allemande de eolonisa-
r F. LAN(ii<, Ht'iiu's Dritisrhitim, a* ««lit. Cluipilrc : Koloninl poUtlnrhe Krinnfriinffcn .
PREFACE XI
tlon. Ils ciiteiiclaieni coloniser pour rAUemaj^no, noil pour le Transvaal. Une arrière - pensée plus ambitieuse déjà germait en eux. Ils eoniptaient s'installer sur les Irontières du Transvaal. Qui sait ce que l'avenir réservait à la colonie nouvelle, le jour oîi la République boëre, serrée de près par les Anglais, aurait besoin de l'appui allemand ?
Sur l'atlas scolaire qui était leur unique oulillage, ils elierchaient des terres vierges. Ils n'étaient pas trop scrupuleux sur les droits d'autrui. Il leur sembla que V hinterland de Mossamédès p; .'sentait beaucoup de blancs sur la carte. Ils allci v nt consulter Bismarck. Il ne promit aucun appui. Ils n'en continuèrent j>as moins leurs conciliabules d'eslaminet. Fallait-il se rapprocher du Transvaal par un tentacule avancé de l'ouest, ou par une grilTc allongée de l'est? C'était entre eux la grande querelle. Le comte Pl'cil, (]arl Peters, Friedrich Lange. Krnst von Weber. c'étaient là les fortes tètes du lénacle. Le plus l'anatiquc d'action était un philosophe manqué. Cari Peters, lia écrit un livre sur le pessimisme, et (pii est un des types les plus achevés de ce que comporte de cynisme et de ce qu'engendre d'énergie la philosophie du désespoir poussée à bout. Ou plutôt celte philosophie est l'expression même de ce frénétique vouloir allemand, pour qui l'intelligence n'apporte plus de mobiles d'action, mais pour qui rintclligence elle-mèiiK^esl l'instrument de la volonté. Les négociations lurent difficiles. Friedrich Lange eût conseillé de reporter jusque dans les monts Houmpatta ou sur le Kouango, dans Vhlnterland
Xn LE PAXGERMA?JISME COLOXIAL
portiifrai^, la première tentative de pénétration. Peters, plus ambitieux, aurait a-ouIu le Zambèze, puis se rabattit sur le Souaziland, îi l'arrière de la baie de Delas^oa, Lres Portugais seraient mécontents, mais on se rapprochait du Transvaal. Le hasard 4it que le comte Pfeil eiit lu le livre de Stanley : Comment J'ai retrouve Lwini>'stoiie. Ce fut décisif. On décida de coloniser V hinterland de Zanzibar. Cari Peters Jiddke et le comte Pfeil furent chargés de l'expédition. Ils prirent le paquebot à Trieste comme simples passagers. Le aS février 1884, leur collaborateur Friedrich Lange, resté à Berlin, reçut un télégranune chiflré, que les postes téhn^raphiques anglais laissèrent passer sans défiance, et qui signifiait que les trois conquistadores et leur colonne avaient conquis des terres dans la région de l'Ousagara. C'est un blulf allemand de s'étonner qu'en trois |«ui»s Peters ait pu achever un débarquement ipii pour tout autre eut pris plusieurs semaines. La vérité est que son expédition était tout à fait légère de bagages, lue pacotille de verroterie, de ([uincaillerie et surtout un lot de vieux doliuans de hussards étaient toute sa mise de fonds. Ayant franchi \c bras de nier qui sépare Zanzibar dn continent, il avait foncé atissitôl dans l'intérieur, à mu' distance où il avait chance de trouver des chefs assez émancipés du sultan. Il usa d<^ niejiaoe et de séduction. 11 leur présenta des traités h signer do«t la lettre, inintelligible ])0»ir eux, les obligeait à céder des terres à la Société alleiuaiid«' inlitise. Ce que distinguaient ces T>t»}çrvs illettrés, c'est qu'cui pouvait, <'n meltnnt une eroix hiii- un |>apiei', (>bl<'nir un beau dolinan cita-
PIUil'ACK XIII
mari'é de hussard prussien (r); et ils liirciil (lualie a dcjioseF leur IVusle signature. (]e tut le germe humble de l'Est Africain allemand.
Ce fut une étrange surprise pour le conseiller intime, délégué aux affaires coloniales à Berlin, quand il sul par Friedrich Lange que trois Allemands très- « nouvelles couches », insolents et bluffeurs, avaient mystifié un sultan à Zanzibar, et qu'ib^ olfraient une colonie à l'Empire. Il chercha quelque temps sur l'unique atlas dont disposai l'administrarlioii allemande des colonies: ne sut pas d'abord si les conquêtes nouvelles étaient situées sur la côte occidentale ou sur la côte orientale d'Afrique; gronda, lit prévoir des difficultés diplomatiques, se plaignit que la méthode suivie s'écartût des habitudes de la bureaucratie; mais il céda, quand il eut repris ses esprits. Hismarck, quand on lui présenta les traités signés par Petei'S avec les chefs de l'intérieur, accorda une charte impériale qu'il fil ratifier par h" Reichstag, (^uand, vers la fin de i885, la Société de colonisation, à bout de ressources, dut veodre sou privilège à une Société par actions qui s'intitula « (iOmpagnie de l'Esl Africain >. elle sut en obtenir le prix de 5<X).()oo mark, ce qui équivalait à loo €>/o de l)t4ié lices.
La méthode suivie dans d'autres colonies ne fut pas moins scandaleuse. Vingt-trois chefs Douallas
II) Ces procédés ont donné lieu à des plaisanteries réitérées de Eduard Bamberger et d'Eugen Ricliter, députés progressistes au Reichstag. Voir en particulier la séance du i3 mars 1896 où s'est déroulé devant le Reichstag ce procès rétrospectif des méthodes coloniales allemandes.
avaient mis, en 1884, leur nom sous un document qui cédait aux maisons Woermann, Jantzen et Thormàlîlcn « tous leurs droits de souveraineté, de législation et d'administration ». Pour quelques barils de rhum, la même année, les chefs de Bimbia cédèrent ime ba,nde de terre de cinq lieues de profondeur depuis le 3Ioiiniofellé jusqu'à King-William- Town. Ainsi s'est fondé le Cameroun allemand. L'origine du Togo n'est pas plus pure. Quelques contrebandiers allemands qm opéraient sur la frontière de la Côte de l'Or anglaise, s'étant pris de querelle avec les indigènes, invoquèrent l'appui du CTOuvernement. Une canonnière, la Sophie, survint, mit fin au litige manu înilitari, et enmiena les chefs nègres en Allemagne comme otages. En leur absence on découvrit au village de Togo un vieux bocliiman, (pie l'on décida à se déclarer le chef unique, détrôné par des usurpateurs, et à affirmer que tous les nègres de la côte étaient des immigrés. Il accepta le protectorat allemand (i). Voilà comment naquit la colonie allemande du Togo.
Toutes ces possessions s'élargissaient par les procédés (|ui les avaient fondées. L'Est-Africain allemand n'a fait, depuis, que s'étendre en long et en large. Dès i885, Weiss et Juehl poussaient jusqu'au Kilimandjaro au nord-ouesl : lliu'ueeke el Anderlen jusqu'à la Somalie. Le sultan de Witou avait demandé la protection de l'Empire. 11 Irahissait ainsi son suzerain, le sultan de Zan/ibar. qui (il marcher ses troupes. I ne inolestalion ilu cousnl,
I V. Vii;Ton, Die ICntwU'ftellunfi nnscrrr Srhiilif(fbiele, 191.3.
prefac:e XV
allemand et une escadre allemande, embossée devant Zanzibar, sous les ordres de l'amiral Knorr, mirent à la raison le suzerain mécontent. Pangani et Dar-es- Salam furent cédées à l'Allemagne alors, et le sultanat de Witou passa provisoirement sous son protectorat.
Ainsi Bismarck, de plus en plus, mettait l'appui de la force militaire de l'Empire à la disposition de ces annexions faites par le dol et par l'exploitation de l'ignorance nègre. 11 s'est vanté (juand il a mis en parallèle la méthode allemande et la méthode française de colonisation. Conquérir des territoires, y hàtir des casernes, y établir des garnisons, construire des villes sans habitants, creuser des ports sans commerce et y attirer ensuite des colons, ce lui paraissait le propre de cette médiocre « méthode française » cpi'il ne voulait pas imiter (i). A cette méthode factice, il prétendait en substituer une naturelle. 11 voulait être le tuteur d'entreprises qui auraient germé et grandi, comme des plantes déjà enracinées. Il ne se pouvait que l'Kmpire fût juge d'avance des chances de succès d'une colonisation encore à fonder. II aiderait seulement à prospérer les colonies intelligemment gérées par l'initiative privée. Des Compagnies, munies de Cliartes impériales, comme celles qui firent la grandeur de l'Empire colonial anglais depuis le wii" siècle, telle était la méthode qu'il préconisait. Il leur eût confié la souveraineté territoriale entière, administrative et judiciaire, sur les terres exploitées par elles. La Charttr
(I Bismarck, Discours au IVeichstag, 26 juin i884-
impériale n'était qu'une barrière opposée à des velléités d'annexion chez des puissances étrangères. Quelques lignes de Messageries rapides, subventionnées par l'Empire, suffiraient à créer le réseau d'informations et de transports nécessaire à faire prospérer le commerce; et le commerce une fois prospère appellerait de lui-même la colonisation.
On distingue dans ces professions de foi le travail de seconde main, les idées suggérées par des Geheim^ rœthe érudits mais inexperts aux allaires. Il était ingénieux et patrioti(pie d'opposer une méthode anglaise, c'est-à-dire à tout prendre germanique, à une méthode française, c'est-à-dire latine. En fait, la méthoile française remontait aux Romains et aucune grande nation coloniale n'a pu s'y dérober. Sous l'Ancien Hégime lînissant, en un temps de coi*porations et de jurandes, le commerce extérieur aussi fonda des compagnies privilégiées; (juoi d'étonnant? Mais le commerce mobile d'aujourd'hui et la liberté d'aujourd'hui ne supportent plus ces entraves.
Par contre, notre colonisation exige de la sécurité et la liherté des mouvements. Des concessions bien délimilées en matières de mines; un cadastre bien établi; une protection suffisante contre le brigandage et contre le soulèvement des indigènes : c'est tout ce cpi'il lui faut pour y fonder ses premières exploitations de minerais, pour y élever ses moutons et ses bestiaux, pour iusialler ses plantalions d(r coton, iW (caoutchouc ou de bananes. X\\ demeurant il suflil <pie la concurrence étrangère ne tue pas le commerce de la colonie, lue pi'oleclion