ORGANE DU PRINCE DE BULOW
Il y a en Allemagne une sorte de périodiques intininient plus répandus et plus influents que leurs aiuilogues de France : ce sont les Correspondances conlidenlielles organisées parles grands partis politi(iues. Nous connaissons aussi en Frane<" drs agences, situées généralement à Paris, et (pii rournissent à la j>resse provinciale ties iiitomiations, des télégranuiies ou «les articles de fond tout <'liclu''s. Mu Alli^nagne, ces correspondances sont de vrais journaux (pii, sans être dans le connnerce, fournissent des directions aux honunes ])oliti(pies, aux comités électoraux, Ti la presse <piotidienne ou pério<lique. Klles constituent un pouvoir oc<'ult<» redoutable et assurent, mieux qu'eu tout autre pays, la discipline^ intérieure des partis et la transniisHion instanlanc'e de leurs consignes.
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Lu honseivative Korrespondciiz, ainsi dénommée d'un terme abrégé, mais usuel, s'appelle en réalité Neue Politische Korrespondenz. Elle est éditée à Berlin par le baron Paul von Roëll. Ce hobereau bismarckien a rédigé autrefois, de 1876 à 1882, la Deutsche Vo/kswirtschaftlic/w Korrespondeiiz des ZentrtU- Verbandes deutscher Industrietler (Correspondance économique du Syndicat central des Industriels allemands). Il avait contribué puissamment à créer, en 1882, le mouvement des Corporations nobiliaires allemandes, et publiait, depuis 1873, Das deutsche Adelsblatt (Gazette nobiliaire allemande), destinée à raviver le souvenir des traditions et à appuyer les prétentions politiques des bobei'eaux de Prusse et d'Allemagne. Après une carrière administrative, policière et préfectorale, qui s'est déroulée en Prusse orientale de 1884 à 1892, le baron von Roëll s'est fait rédacteur en chef de la Correspondance conservatrice occulte, (jui assure la liaison entre les diverses organisations du parti conservateur prussien.
L'ai'ticle que nous en extrayons, d'après une citation in extenso de M. Albrecht Wirlh, passe pour être écrit par un ami intime du prince de Bûlow. Il nous montre quelles sortes de conseils M. de Kiderlen-Waechter allait chercher auprès du chancelier démissionnah'e, à l'époque du coup d'Agadir.
Dans son livre sur la Politique allemande (Deutsche Politih, 1914), le prince de Bulow a exposé de sou côté, depuis, les grandes lignes de sa politique marocaine. 11 prétend avoir eu à sauvegarder au Maroc d'importants intérêts et le prestige national de l'Allemagne. L'état de choses existant au Maroc reposait sur le traité de Madrid, conclu en iSSo par toutes les {)uissances intéressées, et sur le traité de commerce germanomarocain de 1890. Ces deux traités supposaient l'indépendance du Maroc. Le traité de Madrid ne pouvait être modifié sans le consentement de toutes les puissances signataires. Le traité germano-marocain jirotégeait des intérêts commerciaux qu'aucun traité nouveau ne pouvait mettre en (piestion sans qu'il en fût référé à l'Allemagne. M. de Biilow soutenait que " le sans-gêne croissant de la France » au Maroc mettait en l>éril la souveraineté du sultan, et que l'accord franco-anglais de 1904 négligeait à la fois le traité de Madrid de 1880 et le traité germano-marocain de 1890.
C'est là une contre-vérité double et qu'on a maintes fois signalée. M. de Bûlow, chancelier, n'a point protesté contre la convention franco-anglaise quand elle lui fut soumise, c'est-à-dire dès sa signature. Mieux encore, il a affirmé luimême au Reichstag, le 12 et le 14 avril i<)o4, qu'il connaissait les accords de la France avec l'Angleterre et avec l'Espagne , et qu'il n'en prenait pas ombrage. Il savait que ces accords
1^0 LE PAXGKUMANISME COLONIAL
étaieat conditioanels et n'entreraient en vigueur que par un changement dans le régime marocain, dont il n'était pas encore question alors, et pour lequel l'Allemagne aurait été consultée.
Il y eut toutefois une réorganisation de la police marocaine ; une banque d'Etat l'ut fondée sous une direction française ; des concessions de travaux publics furent accordées à dos Français. Ce sont ces mesures que l'Allemagne a qualifiées de tuiiisifècation progressive du ^laroc. La vérité est que la rapacité allemande se trouvait mal satisfaite. Ce n'est pas la « porte ouverte » qui était menacée par les accords anglais, franco-espagnols et franco-marocains. Ces conventions accordaient, au contraire, la » porte ouverte » à toutes les nations. Toutefois, dans la concurrence, l'Allemagne, dont le commerce était peu déveloj)pé au Maroc, se sentait battue. Ses commerçants et ses industriels invoquèrent l'appui de leur Gouvernement. Ils l'eurent par la manifestation de Guillaume II à Tanger, par la Conférence d'Algésiras, par l'ensemble, des accords franco-allemands de igot), qui assurèrent aux Allemands des parts essentielles dans la banque et dans les travaux publics marocains.
L'indéj)endance menacée du Maroc était, comme le dit le prince de liulow dans son livre (trad, française, p. 104), le « grelot que l'on pouvait agiter » en cas de besoin. On va voir par le texte ci-dessous qu'en 1911, lors du coup d'Agadir, ce grelot était devenu \\n tocsin. La métaphore de Billow a grossi : elle n'a pas changé.
La question du Maroc et l'attitude du gouvernement allemand.
On vaque à ses affaires, on s'amuse, on parle d'un acci dent d'avion, on fait des projets de Pentecôte, et pendant ce temps, à l'horloge de l'univers, là-bas au Maroc, l'aiguille continue à avancer, battement par battement. Le sphinx allemand respire tranquillement et clignote à peine à travers les cils de s^is paupières à demi fermées; le « monstre » dort, ae disent les Français, et a quand nous serons à Fez, nous y resterons », écrit V Aurore. IN»ur tout le monde frivole de la presse parisienne, la
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chose est déjà absolument considérée comme faite ; il ne se donne plus du tout la peine de la motiver par des raisons quelconques ; il avoue même, en toute quiétude d'esprit, que, depuis le ii mai, il n'y a plus eu, en somme, aucune espèce de combat devant Fez. Donc, réduite à néant l'affaire du siège, du débloquement, de la délivrance des Européens !
Le sphinx allemand continue à garder le silence, et le Secrétaire d'État au ministère des Affaires étrangères reste ostensiblement en vacances. Il y a chez nous des gens qui croient — la durée d'un battement de cœur — qu'on a, en effet, tout oublié à Berlin, et qu'on est plongé dans un sommeil d'été. Mais, au même moment, ils ont honte de leur peu de foi. Ce Kiderlen est un Allemand comme nous tous, dont la colère ronge le cœur en secret, quand il lit aujourd'hui que, pour l'honneur de la France et la confusion de l'Allemagne, les légionnaires étrangers Hoffmann, Meissner, Langerhans, Sclioosmacher, Drews, Becker, Jansen, Burchard, Hollmann, Klauck ont arrosé de leur sang le sable brûlant; c'est un Allemand qui pèse ses paroles, mais aussi qui y reste fermement attaché quand une ibis il les a prononcées. Il a qualifié la question marocaine de question sérieuse et il a dit aux Français que, s'ils restaient à Fez, ils auraient rompu leurs traités avec nous et que nous aurions recouvré notre liberté. Maintenant, nous attendons la fin en toute tranquillité, car nous sommes nerveux ; et si les choses vont jusque-là, notre ministère des Affaires étrangères saura parler autrement — et agir.
La question marocaine a jiris pour nous un caractère d'acuité, dès l'instant où les Français commencèrent à violer les droits légitimement acquis des Allemands et à fermer la porte ouverte, non seulement aux frères Mannesmann, mais aux maisons allemandes. Nous tous, nous savons encore comment ces frères énergiques.
ces Wikings entreprenants, ont remué ciel et terre j^our se faire rendre justice. Depuis quelque temps, ils se taisent et restent presque introuvables, même pour la presse. Une brochure qu'ils avaient préparée en automne a été mise au pilon. La Maroh/co-Korrespondenz, qu'ils subventionnaient, ne paraît j)lus. Qu'est-ce que cela veut dire? Celui qui a des yeux pour voir, s'aperçoit que, partout, les tentes de campement sont levées. De grandes choses sont imminentes. De petites forteresses, comme la politique de cabinet do Tannée précédente, n'ont plus besoin d'être attaquées.
Et le sphinx continue à cligner des yeux, mais nous n'avons plus besoin de penser qu'il dort. La question marocaine est ouverte et exige impérieusement une réponse — elle l'aura aussi. Alors, suivant la conduite des Français, ou bien une grande terreur traversera le monde, finissant par un violent cliquetis d'armes, ou bien une profonde satisfaction ; mais même dans ce dernier cas, qu'on n'aille pas s'attendre à la satisfaction d'un recul — de l'Allemagne. D'ici vingt-quatre heures, les Français seront devant Fez. Qu'ils prennent, s'ils le veulent, le lemps de souffler quelque peu à Fez même. Alors, à Berlin, la cloche sonnera à nouveau, d'un son calme, clair et distinct, la douzième heure. Cette douzième heure peut annoncer la solution pacifique de la question marocaine, l'Allemagne recevant une ])articipation pleine et entière à la vie économique du Nord de l'Afrique, ou bien : Mars sera le maître de V heure.
iN" du aa mai loii.)
Theodou SGHIEMANN
le colonialisme de la « gazette de la choix '
On appelle l'amilièrement Gazette de la Croix (Kreiizzcitung), la Xeiie Preussîsche Zeitiuifc {Nouvelle Gazette priistiieiine). La dénomination laniilière (lui remplace ce litre est empruntée à la croix de fer prussienne qui (Igfure dans le titre du célèbre journal conservateur. La Gazette de la Croix ("ut fondée en 1848, pour consolider en l'russe le vieux parti conservateur de la féodalité as:rarienne, protestante et militaire, ébranlée par la révolution de mars. Le premier rédacteur eu clief (i848-5'î) fut le fameux Hermann Wagener, économiste socialisant et piétiste,(iue liismarck, plus tard, a attaché au ministère des allaires étrangères et qui a disparu dans un scandale linancier. Le directeur politique a été, depuis une vingtaine d'années, le comte Finck von Finckenstein. Les derniers rédacteurs eu chef, ont été, île iBtyi à 190G, le professeur Kropatscheck et le D"' Hermes.
Les pages qui suivent sont empruntées au collaborateur le plus notoire que le journal se soit attaché en matière de politique étrangère, dans les dernières années. Le ])rofesseur Schiemann est Balte. Il est né à Grobin (Livoniei, en 1847. H a lait ses études à Dorpat et à Gôttingen. Il a débuté obscurément comme professeur de gymnase dans la petite ville livouienne de Tellin, en 1875 ; puis dirigea les archives de Ueval (1883-87). Vers la quarantaine, il émigra en Allemagne, ne pouvant supporter la j)erséculion russe dans les provinces balti(iues. Il a raconté cette persécution dans Die Vergen'alliffung- lier Ostsee-provinzeii (Oppression des proi'itices de la Baltique, 1887). Nous avons dit, dans notre volume sur le Pangermanisme continental, p. 5, le sophisme qu'il y a dans les revendications des Baltes allemands. Nous ne sommes
pas d'avis qu'on les persécute. Mais eux-mêmes, qui sont une minorité de colons hanséaliques établis dans les villes de la côte et de hobereaux installés sur dos paysans lettons et eslhoniens, n'ont-ils pas violenté séculairement les masses rurales qui n'étaient ni de leur race ni de leur langue ? La haine anti-russe des Allemands de la Baltique est profondément ancrée. Mais, parmi ceux qui émigrent en Allemagne, y en a-t-il beaucoup qui se rendent compte que les Allemands maltraitent les Polonais, les Danois du Sleswig, les Alsaciens- Lorrains, comme la Russie a maltraité les Allemands baltes vers 188; ?
Théodor Scliiemann n'est pas de ces âmes délicates, dont fut Julius von Eckardt. Allemand rebelle à l'oppression russe, il trouva naturel que les Allemands oppriment d'autres peuples. Son enseignement, son œuvre historique, sa propagande par le journal respirent la haine et l'insolent orgueil. L'Université de Berlin l'accueillit, en 1887, comme privât- docenl, puis, en 1902, comme professeur honoraire. EUe l'a titularisé en 1906. 11 s'est spécialisé dans l'histoire de Russie, ce pour (juoi le qualiliait sa grande connaissance du pays et de la langue russes. La Geschichte Russlands, Polens iind Livlands I Histoire de la Russie, de la Pologne et de la Livonie, 3 vol., 1885-89); sa Geschichte Russlands iinter Ni/iolaus I {Histoire de Russie sous Nicolas P'', 2 vol., 1904-08) sont utilisables et considérés pour le patient labeur qu'elles condensent. Depuis i()oi, Théodor Scliiemann public dans la Gazette de la Croix des articles qu'il recueille dans des volumes in-8'' annuels sous le titre de Deutschland und die g-rosse Politik {L'Allemagne et la grande Politique, 12 volumes parus, ,1901-1912.) Ce titre grandiloquent signitio que M. Schiemami retrace, au fur et à mesure des événements, l'hlstoirediplomatique allemande.il le fait sans impartialité, sur un ton rogue et supérieur et de façon à complaire au Gouvernement allemand. C'est M. Schiemann qui, lors de la tension qui se produisit entre l'Angleterre et l'Allemagne, il y a quelques années, inventa ou vulgarisa la formulé fumeuse (jui affirmait que, dans la guerre angloullemaudc, la France, neutre ou non, servirait « d'otage » à l'Allemagne. Ou se souvient que c'est là le langage que M. de Kitlerlen-Waechter a tenu»\ M. Cambon ai)rt>s l'incident d'Agadir, ('ne mission conlidenlielle, dont M. Schiemann crut pouvoir se charger à Paris en 1912, après avoir tenu ce langage, a'eul, bien cnteD4u, aucun succès.
TIIEODOR SCHIEMANN lyS