‹ Le Pangermanisme en AutricheChapitre 16 sur 37 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SoMxViAiHE. — Schmerling. — Sa politique : à l'intérieur, gagner les sympathies allemandes en faisant de la politique allemande en Autriche, en y assurant à Félément allemand la suprématie. — En Allemagne, politique qui tient compte du sentiment national allemand, non pour le servir, mais pour s'en servir. — Ses succès au début. — Schmerling et Rechberg, — Le Congrès des princes (1863). — Son échec. — La chute de Schmerling. — Le ministère des trois comtes. — Sadowa.

Le 13 décembre 1860, Anton von Schmerling, l'ancien ministre de l'archiduc Jean, l'ancien plénipotentiaire autrichien à Francfort, le chef da parti des « Gross Deutsche », remplaçait comme ministre d'Etat Goluchowsl^i^. Cet événement significatif était amené par l'opposition que, tout naturellement, les Allemands avaient faite au diplôme du

1. Goluchowski (Agénor, comte de), né en Galicie, le 8 février 1812, mort le 3 août 1875. Lieutenant-gouverneur de Galicie de 1849 à 1859, ministre de l'Intérieur (22 août 1839-13 décembre 1860), nommé membre de la Chambre des Seigneurs, gouverneur de Galicie au mois de septembre 1866, relevé de ses fonctions en 1867 par le ministère dit des Bourgeois, redevient gouverneur de Galicie en 1871 sous le ministère Hohenwart, mort le 3 août 1875.

20 octobre 1860, et cela en s'appuyant sur leur programme, resté le même qu'en 1848 : « Place prépondérante pour les Allemands en Autriche et place prépondérante pour l'Autriche en Allemagne. » L'arrivée de Schmerling au ministère annonçait donc, en même temps qu'une réaction allemande en politique intérieure, une nouvelle tentative de l'Autriche pour conquérir l'hégémonie en Allemagne. Le nom seul du nouveau ministre en était une garantie. Schmerling n'était-il pas, en eflet, le représentant par excellence, l'apôtre attitré de Tidée de la Grande Allemagne? N'avait-il pas, en 1848, été un des partisans les plus acharnés de l'empire de 70 millions d'âmes ? Sa nomination allait-elle donc être l'annonce d'une action vigoureuse, à main armée, contre la Prusse? N'était-ce pas la guerre qui allait résulter de ce changement de ministre? Eh bien! non, et cela parce que les dispositions de l'empereur François-Joseph, encore sous le coup des défaites d'Italie, et du roi Guillaume ^, qui, ré-

1. Guillaume I" (Frédéric-Louis), roi de Prusse de 1861 à 1888, empereur d'Allemagne de 1871 à 1888, né à Berlin le 22 mars 1797, meurt à Berlin le 9 mars 1888. Second fds du roi Frédéric-Guillaume 111 et de la reine Louise, officier le 1"' janvier 1807, capitaine le 30 octobre 1813, i3rcnd part aux campagnes de 1814 et 1815, lieutenant général en 1825, et commandant des gardes du corps; le 11 juin 1829, il épouse la princesse Augusta de Saxe-Weimar: prince de Prusse à la mort de son père (7 juin 1840). Gouverneur de Poméranie et général de l'infanterie, siège à la première Diète de Berlin, se réfugie en Angleterre lors de la révolution de 1848, rentre à Berlin en juin 1848. Elu député à l'Assemblée nationale, il ne prend pas part à ses travaux; commande en juin 1849 les troupes envoyées par la Prusse contre les révolutionnaires de Bade et pacifie le pays. Au mois d'octobre 1849, il devient gouverneur militaire des provinces rhénanes et de Westphalie. En 1854,

gent depuis 1858, ne monte sur le trône que le 2 janvier 1861, sont alors encore franchement pacifiques. Aussi l'activité de Schmerling s'exerça-telle d'abord en politique inlérieurt,et la patente du 26 février 1861, présentée comme n'étant que le complément du diplôme du 20 octobre 1860, alors

Selle en était en fait l'abrogation, aiguillait de Liveau la politique intérieure de T Autriche dans une voie germanophile, masquée, il est vrai, cette fois, par une apparence constitutionnelle.

En réalité, et sans examiner dans le détail cette patente du 26 février 1861, qui ne rentre pas par elle-même dans le cadre de notre étude, elle donnait au Gouvernement le moyen de rendre artificiellement aux Allemands la prépondérance qu'ils avaient cru perdre au mois d'octobre précédent, en jusqu'elle fut suivie d'une répartition géographique ^^ sièges, très habile et très favorable, bien entendu, à l'élément allemand. Ajoutons, pour donner une idée sommaire de l'œuvre entreprise, que, fort adroitement, tout en créant trois catégories de gymnases, c'est-à-dire de lycées ou collèges, M. de Schmerling établissait en même temps l'allemand comme langue unique de l'enseignement supérieur.

^mlonel général de rinfanterie, feld-maréchal et gouverneur de la forteresse fédérale de Mayence. Grand-maître des francs-maçons prussiens. La maladie de son frère l'amène au pouvoir au mois d'octolare 1851 ; il devient régent le 7 oetobre 1858, et roi à la mort de son frère, le 2 janvier 1861. La suite de son histoire est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la rappeler ici.

De cette façon, par cet ensemble de mesures très habilement prises, la première partie du programme de 1848 : « Place prépondérante pour les Allemands en Autriche! » était donc en train de se réaliser à nouveau.

N'était-il pas dès lors tout naturel que, conséquents avec eux-mêmes, M. de Schmerling et son parti essayassent de réaliser la seconde partie de leur programme : « Place prépondérante pour l'Autriche en Allemagne ! » Un fait nous montrera d'ailleurs mieux que tout le reste quelles étaient alors les dispositions de la gauche ministérielle; ce sont les dénominations des groupes qui la composent et les noms de leurs chefs que nous empruntons à un ouvrage fort intéressant du D' D. Rauter K Quels sont, en effet, ces groupes? Ce sont les « Gross OEsterreicher » (Grands Autrichiens) du D*^ Mûhlfeld, les « Unionisten » (Unionistes) du D'' Herbst, les « Deutsche Autonomisten » (Allemands autonomistes) du D'" Wieser, puis du D"" von Kaiserfeld. Sans doute, ces étiquettes significatives se rapportent, en premier lieu, à la politique intérieure, mais elles ont, malgré tout, aussi un sens en politique extérieure et, à défaut même des indications très nettes qu'elles nous donnent, les noms, en partie déjà connus, de ceux qui les dirigent en disent assez long sur les intentions de la majorité ministérielle

1. D"" D, Rauter, Geschichte (Esterreichs von 1848 bis 1890, Wien, 1891 .

en matière de politique allemande pour nous dispenser de tout autre commentaire. D'ailleurs, si l'on veut se reporter à ces autres symptômes politiques si importants que sont les discours, l'on trouvera deux discours, fort curieux et très signilicatifs, prononcés l'un par M. Giskra, dont le nom a déjà paru dans le cours de cette étude, le 11 mai 1861, l'autre par M. Berger^, également un des plus éminents représentants des groupes allemands, le 25 juin 1863, tous deux prononcés à F « Abgeordneten Haus » (Chambre des députés). De ces discours on trouvera des extraits, en contenant l'essentiel, dans l'ouvrage siutile,où leD'^GustavKohn^ a rassemblé les passages principaux des discours prononcés de 1860 à 1887 au Parlement autrichien. Cet ensemble de symptômes, dénominations des partis, noms de leurs chefs, discours prononcés par leurs principaux orateurs, dénote clairement l'état d'esprit de la majorité ministérielle de 1861 1^1863.

I^p Tournons maintenant à nouveau nos regards vers I l'Allemagne! Que s'y passait-il? La Prusse, depuis

1. Berger (Johann-Nepomuk), né en Moravie le 16 septembre 1816, mort à Vienne le 9 décembre 1810, fait ses études à Olomouc (Olmûtz) et à Vienne. Député de la ville de Schœnberg (Moravie) au Parlement de Francfort, redevient ensuite avocat, député de Vienne au Landtag de Basse-Autriche (1861), au Reichsrath (1863), fait partie du ministère dit des Bourgeois (1867), quitte le pouvoir en 1869. Meurt à Vienne le 9 décembre -1870.

2. D' Gustav Kohn. Von Goluchowski bis Taaff'e. Tausend Redefragmente sammt einem Anhany geflilgelter parlamentarischer ^A/orte, ans den Prolokollen des Reichsralhes gesiclUet und nach Kategorien geordnet, Wien, 1888, p. 171-172.

6'8 LE PAiN(iERl\lAMSME EN AUTRICHE

1853, n'y était pas restée inactive, et elle poursuivait une politique très nette, dont le nom de politique de l'union restreinte suffit à marquer le caractère et la tendance. Schmerling, de son côté, ne négligeait rien pour contrecarrer cette politique, et, à force d'habileté et de ténacité, il parvenait à amener la Bavière, la Saxe, le Wurtemberg, le Hanovre, la Hesse-Darmstadt et Nassau, c'est-àdire tous les principaux Etats de l'Allemagne, à protester contre cette politique par des notes qui furent remises à Berlin le 2 février 1862. C'était là une action intelligente et adroite, un véritable succès, qui devait llatter le sentiment national allemand, sur lequel le ministre autrichien paraissait ainsi s'appuyer. Presque simultanément se produisait néanmoins un fait difficilement conciliable avec cette politique, nous voulons parler du commencement de coopération de la Prusse et de l'Autriche dans la question des duchés, qui s'esquisse à peu près à la même époque et qui paraît, en effet, cadrer assez mal avec le plan conçu par Schmerling. Ce fait s'explique cependant, car la politique autrichienne subit alors une double influence, presque contradictoire, celle de Schmerling et celle du comte Rechberg^, successeur de Buol-Schauenstein

1 . Rechberg( Johann-Bernard, comte de), né àRatisbonnele 17 juillet 1806, internonce à Gonstantinople (1851), adjoint à Radetzky pour les affaires civiles du royaume lombard-vénitien (18;J3), délégué auprès de la Confédération germanique (1855), ministre des Affaires étrangères (17 août 1859-27 octobre 1864), et président du Conseil des ministres (août 1859 à décembre 1860).

aux Affaires étrangères depuis 1859 et qui partageait avec Schmerling, ministre d'Etat, la direction de la politique extérieure de TAutriche.

■Les deux ministres étaient, d'ailleurs, en désacrd sur presque tous les points, et c'est ainsi qu'on lit attribuer à l'influence de Schmerling la police anti-prussienne suivie en Allemagne, et à Ile de Rechberg l'entente avec la Prusse dans la festion des duchés. Désaccord funeste pour la politique autrichienne qui, dès lors, tiraillée entre deux conceptions différentes, manquera fatalement d'unité, de suite, et est, par cela seul, déjà vouée à l'insuccès.

Ainsi dans le calme apparent et sous le couvert d'une entente illusoire entre les deux grandes rivales, la Prusse et l'Autriche, se préparait dans

É coulisses le second acte de la lutte pour l'Allegne. Le rideau, d'ailleurs, n'allait pas tarder à se er.

i^n effet, dès les premiers jours de l'année 1863, Schmerling entamait avec beaucoup de décision la campagne.

11 proposait à la Diète : 1° l'adoption d'un code uniforme de procédure civile ; 2° la convocation d'une assemblée, qui serait chargée spécialement de ^.travailler à la réforme de la Confédération. l^ftCes deux propositions, d'une importance inégale, f^ans doute, sont néanmoins bien imbues du meaie esprit et semblent indiquer clairement que l'Au-

triche songe sincèrement à faire de Tunité allemande une réalité. Cependant, les leçons du passé n'avaient pas été oubliées; l'Allemagne, ne sachant trop à quoi s'en tenir sur les desseins véritables de l'Autriche, montra instinctivement de la méfiance ; la Prusse, de son côte, intrigua contre l'Autriche, si bien que le 22 janvier 1863, par 9 voix contre 7, les propositions autrichiennes étaient repoussées. C'était un échec, mais un échec honorable qui n'enlevait pas tout espoir de réussite ultérieure. Aussi Schmerling ne se découragea-t-il pas, et le 31 juillet 1863, six mois après cette première tentative infructueuse, l'empereur François-Joseph convoquait un « Fûrstentag » (Congrès des princes), qui devait se réunir à Francfort vers le milieu du mois d'août, c'est-à-dire à très bref délai. Ici encore, l'Autriche semblait faire preuve d'un désintéressement absolu, n'obéir qu'à l'intérêt allemand et n'avoir en vue, toujours et uniquement, que l'unité allemande ; nous verrons un peu plus loin que les apparences étaient trompeuses et qu'il n'en était rien. Quoi qu'il en soit, l'idée du Congrès des princes était certainement heureuse ; elle aurait, d'après Friedjung^, été inspirée à l'empereur François- Josepb par Frobel et le prince de Thurn et Taxis et fut, en tout cas, vigoureusement appuyée par Schmerling, tandis que Rechberg, prudent à l'excès

1. Heinrich Friedjung, Der Kampf um die Vorherrsc/iof'l in DçutschUnid, 1859 bis 1.SG6, 1897.

cl diplomate de la vieille école, craignant avant

tout les complications éventuelles, y faisait une

opposition non moins énergique. Sur le moment,

^^chmerling l'emporta cependant, et c'est ici le mo-

l^pent de se demander quel était, au juste, le des-

I sein de cet homme d'État.

b^B Schmerling ne pensait certes pas sérieusement h I^H guerre avec la Prusse. Non. La guerre devait, à IH|n avis, être évitée autant que possible, et il ne ^Tenvisageait donc qu'à défaut de toute autre solution. Ce qu'il voulait obtenir pour l'instant, c'était, au contraire, l'adhésion de la Prusse au Congrès. Cette adhésion eût, en effet, été pour l'Autriche un réel succès, car l'Autriche, en réussissant à se l'assurer, se montrait capable de réunir, pour ijne discussion qu'on Voulait courtoise et pacifique, I^Bus les princes allemands sous sa présidence à elle, Autriche. Seulement, cette adhésion de la Prusse n'était pas aisée à obtenir et le ministre autrichien s'en rendait bien compte. Il crut cependant, calcul qui d'ailleurs faillit réussir, qu'on pourrait Farracher au roi de Prusse par surprise, sans lui laisser le temps de réfléchir aux conséquences de l'acte qu'on lui ferait ainsi accomplir. Tel fut le but de la fameuse entrevue que Schmerling machina à Gastein entre l'empereur Françoisseph et le roi Guillaume (2 août 1863). Seulement, au même instant, surgissait dans tte partie d'échecs si serrée, en face de l'homme

d'Etat autrichien, un adversaire nouveau et de taille à lui rendre des points, si habile qu'il fût luimême. M. de Bismarck 1, en effet, veillait au grain et sa seule présence à Gastein suffit à déjouer le plan, si ingénieusement conçu par Schmerling. On n'arriva donc point à escamoter le consentement du roi de Prusse qui, prévenu du danger, refusa son adhésion. Schmerling avait ainsi perdu la première manche. Mais il n'était pas homme à se décourager et à se tenir pour battu sans avoir même essayé de prendre sa revanche.

Le refus de la Prusse était un fait ; c'était donc maintenant ce fait qu'il fallait essayer, si désagréable qu'il pût être pour l'Autriche, d'interpréter en sa faveur. Or l'explication était relativement facile. La Prusse, en refusant d'adhérer au Congrès réuni pour donner une solution définitive à la question

1. Bismarck (Otto-Eduard-Léopold, prince de), né le 1" avril 1815 à Schœnhausen, quatrième fils de Guillaume-Ferdinand de Bismarck, chef d'escadrons en retraite, et de Louise-Guillemette Menken : étudiant à rUniversité de Gœttingue (1832-1833), référendaire à Aixla-Chapelle et à Potsdam, volontaire en 1838 dans les carabiniers de la garde, il s'établit en 1839 àKniepliof où il exploite le domaine paternel (1839-1847); il épouse, le 13 juillet 1847, Johanna von Puttkammer. Député suppléant àla Diète fédérale prussienne (1846) ; après 1848, député du Brandebourg à la deuxième Chambre prussienne; adjoint au lieutenant général de Rochov^ à la Diète de Francfort, envoyé à Vienne en 1852 pour les négociations du ZoUverein, ambassadeur à Saint-Pétersbourg (1857), refuse la présidence du Conseil que lui offre Guillaume I" à son avènement (2 janvier 1861), ambassadeur à Paris (1862), rappelé pour devenir président du Conseil (1862). Le reste de sa carrière est trop connu pour avoir besoin d'être rappelé ici. On sait, en effet, comment il devint chancelier de l'empire allemand en 1871, et le resta jusqu'au jour où Guillaume II le remercia: dès lors sa carrière politique est finie, et il meurt en 1898.

allemande, ne refusait-elle pas, en effet, de coopérer à l'œuvre d'unification de l'Allemagne? Eh bien, l'Autriche, elle, ne se laisserait pas détourner de sa tâche, elle tenterait cette œuvre et si elle échouait, mon Dieu, ne serait-il pas tout naturel d'accuser la Prusse de ce nouvel échec dont elle serait seule responsable, tout comme on avait rendu l'Autriche seule responsable de l'échec de 1849-1850? Le plan était adroit ; il pouvait réussir, il devait même réussir à une seule condition : c'était qu'on ne démasquât pas le but réel de la politique autrichienne et c'est là malheureusement ce qu'en Autriche on ne sut ou ne \\3ulut pas comprendre.

Le Congrès s'ouvrit donc le 17 août 1863 sans la Prusse, et tout de suite l'Aulriche lui soumit ses propositions. En ce faisant, elle se perdait d'ailleurs, car les Allemands, prévenus par l'expérience de 1848-1849, ne devaient guère éprouver de peine à voir clair dans son jeu. Que proposait donc l'Autriche ? Voici, en résumé et considéré seulement dans ses grandes lignes, le projet autrichien. Il tendait à la constitution d'un Directoire de cinq membres , dont trois permanents, qui siégerait sous la présidence perpétuelle de l'empereur d'Autriche. Si un hasard quelconque venait une fois empêcher le souverain autrichien de remplir ce rôle, alors seulement la Prusse occuperait la présidence comme suppléante de l'Autriche. Le projet autrichien assurait en môme temps à l'Autriche la majorité tant

dans ce Directoire qu'au Conseil fédéral lui-môme. Telle était la première partie du projet autrichien. On était loin d'y constituer Tunité allemande, mais enfin, à tout prendre, c'était certes un pas, un bien petit pas peut-être, mais enfin uq pas tout de môme, dans la voie qui mènerait un jour à l'unification de l'Allemagne. En même temps, etc'étaitlace que l'Autriche cherchait principalement, et en somme c'était bien son droit aussi, par là l'Autriche voyait en tout cas son hégémonie absolument assurée en Allemagne. Seulement, il y avait dans ce projet autrichien une seconde partie et une seconde partie, oii l'Autriche démasquait nettement ses batteries et où la balance, qui, dans la première partie, maintenait à peu près l'équilibre entre l'intérêt allemand et l'intérêt autrichien, penchait absolument du côté de ce dernier. L'Autriche, en effet, y demandait qu'en cas de guerre entre un membre de laConfédération, ayant des possessions en dehors de la Confédération (catégorie dont le type était précisément la monarchie autrichienne) et un Etat étranger, le Conseil fédéral pût, à l'instigation du Directoire (où l'Autriche, nous l'avons vu, aurait toujours la majorité), décréter la participation de la Confédération entière à la guerre. Pour plus de sûreté, l'Autriche demandait aussi que l'unanimité des voix au Conseil fédéral ne fût plus comme auparavant nécessaire pour décider la participation de la Confédération à la guerre. Ce projet admirablement combiné, où aucune précaution

n'était négligée, n'était que trop clair. Que signifiaitil, en edet, au fond? Tout simplement ceci : la garantie de la Confédération pour ses possessions extérieures à la Confédération, voilà ce que l'Autriche avait en vain essayé d'obtenir en 1848, en tentant de faire admettre l'ensemble de ces possessions dans Ja Confédération. Elle avait échoué, mais quinze ans n'avaient pas changé ses projets, et c'était bien toujours cette précieuse garantie qu'en 1863 encore elle cherchait à s'assurer, d'une manière détournée cette fois, en se procurant ainsi le moyen de forcer la Confédération, en cas d'attaque venue de l'extérieur,, à défendre, bon gré malgré, par les armes, ces possessions, cette fois-ci laissées en dehors de la Confédération avec un désintéressement apparent.

Oui, mais l'idée de l'unité allemande, mais le sentiment national allemand, qu'en faisait-on dans cette dernière partie du projet ? Rien ! On les laissait de côté comme des instruments désormais inutiles, et la politique de Schmerling, dont cette seconde proposition était le couronnement, révélait ainsi clairement son véritable, son seul but ; inféoder l'Allemagne à la politique autrichienne. La politique de Schmerling (et c'est là une simple constatation, non pas du tout un blâme, au contraire) est une politique autrichienne et nullement une politique allemande. Sans doute, Schmerling avait été adroit, fort adroit. L'équivoque, l'incertitude sur ses des-

seins avaient pu se maintenir pendant longtemps. En effet, quand, en Autriche, Tancien ministre de l'archiduc Jean suivait une politique germanophile, quand il consacrait ses efforts, son ingéniosité à y assurer à l'élémentallemandune suprématie durable, sans compter qu'il était, en ce faisant, dans son rôle en tant qu'Allemand d'Autriche, il flattait en même temps le sentiment national allemand, il gagnait les sympathies allemandes. Quand il faisait encore une fois appel à ce même sentiment national allemand, que rien n'endormira plus, pour obtenir la réunion de ce fameux Congrès des princes qui doit réorganiser l'Allemagne, il réussissait à faire illusion à l'Allemagne sur les véritables desseins de l'Autriche. Mais, une fois ces desseins révélés, le voile chatoyant qui aveuglait l'Allemagne se dissipait brutalement. Tout se découvrait, l'Autriche perdait sa dernière arme contre sa rivale prussienne. Gomment pourrait-elle, en effet, accuser encore la Prusse d'avoir, par son abstention du Congrès, fait échouer l'unité allemande, puisque, dans les propositions autrichiennes, il n'était, en somme, plus du tout question de cette unité allemande. En un mot, M. de Schmerling avait joué du sentiment national allemand, il l'avait invoqué, fort habilement d'ailleurs, mais nullement pour s'en faire l'humble esclave, tout au contraire pour en faire l'instrument principal de sa politique, nullement ^jo?^?' /^ servir^ mais bien au contraire pour s'en servir.

Il n'est d'ailleurs que juste de remarquer qu'au point de vue purement autrichien, c'était sans doute la bonne politique ou tout au moins que c'eût été la bonne politique, si elle avait été couronnée de succès. Mais, pour nous qui tîtudions la question en nous plaçant au point de vue purement allemand, pour nous qui recherchons ici quelles peuvent être dans l'histoire les causes du mouvement de désaffection, qui amena d'abord l'exclusion de l'Autriche de l'Allemagne et qui pousse aujourd'hui certains Allemands d'Autriche à regarder du côté de Berlin, pour nous qui essayons de nous rendre compte des raisons du mouvement pangermaniste anti-autrichien, il est incontestable que ce second désaccord entre la politique autrichienne et les intérêts allemands est un fait d'une importance capitale. Il est impossible de se dissimuler qu'il a dû et qu'il doit encore peser d'un certain poids sur les décisions de tous ceux qui, en Allemagne, où c'est leur droit et même leur devoir, et en Autriche, où c'est en quelque sorte presque un crime de haute trahison, font passer l'intérêt allemand avant l'intérêt autrichien.

C'est là toute la conclusion que nous voulons tirer de cette fort curieuse histoire du Congrès des princes. Le Congrès, en effet, désormais éclairé sur la véritable portée des propositions autrichiennes, rendu prudent aussi par l'abstention maintenant explicable de la Prusse, se séparait au début du

mois de septembre 1863 sans avoir rien fait. On se contentait, pour la satisfaction de la galerie, de remettre la solution des questions soulevées à des conférences ministérielles qui n'auront d'ailleurs jamais lieu.

Dès lors les événements se précipitent. Rechberg qui n'avait, bien entendu, éprouvé qu'assez peu de regrets au sujet de l'échec de ce congrès des princes qu'il avait toujours vu d'un mauvais œil, en prolita, en effet, pour engager l'Autriche de plus en plus dans la question des duchés, où elle marchait d'accord avec la Prusse, politique d'ailleurs impopulaire en Autriche. Schmerling, nullement découragé par son échec du Congrès, la combattait de toutes ses forces et, en fin de compte, le désaccord entre Rechberg et lui s'accentua tellement que Rechberg dut se retirer le27 octobre 1864. Schmerling semblait donc l'emporter nettement, d'autant plus que Rechberg était remplacé aux Affaires étrangères par le général comte de Mensdorff-Pouilly^ brave homme d'une complète incompétence en la matière,

1. Mensdorff-Pouilly (Alexandre, comte de), né à Gobour^' le 4 août 1813, mort en Bohême le 15 février 1871. 11 accompagne l'archiduc François-Joseph en Italie en 1848, et devient son aide de camp lors dé son avènement. Major général en 1850, commissaire de la Confédération en Ilolstein jusqu'en 1852, envoyé extraordinaire à Pétersbourg (1852-1853), il prend part à la guerre d'Italie ; envoyé extraordinaire en Suède au couronnement de Charles XV en 1860, puis à Gobourg, auprès de la reine Victoria. 11 commande en Serbie et en Galicie, devient ministre de la maison de l'empereur et des Affaires étrangères en 1864, il abandonne le portefeuille le 30 octobre 1866. Gouverneur de la Bohème en 1870, il y meurt le 15 février 1871.

destiné, semblait-il, à être un simple instrument d'exécution. Ou croyait de plus que ses idées personnelles, si tant est qu'il en avait sur ce sujet, se rapprochaient plutôt de celles de Sclimerling.

Tout paraissait donc sourire à nouveau à l'entreprenant ministre ; mais, en réalité, son échec en Allemagne l'avait, malgré tout, beaucoup affaibli et de plus, au ministère venait d'entrer, en qualité de ministre sans portefeuille, le comte Maurice Eszterhazy. Or Eszterhazy était l'ennemi déclaré de Schmerling, et Mensdortr, peu fixé sur la ligne de conduite à suivre, allait devenir l'auxiliaire docile du nouveau ministre. Malgré les apparences brillantes, Schmerling était donc sérieusement menacé, et il était visible que son ministère était en pleine décadence. La question hongroise, surgissant alors à nouveau, lui porta le dernier coup, et, après une session fort agitée du Reichsrath, close brusquement le 24 juillet 1865, M. de Schmerling démissionnait.

Dès lors, du jour au lendemain, la politique dont il avait été le représentant autorisé était complètement abandonnée ; le ministère dit des trois comtes arrivait au pouvoir, ainsi appelé parce qu'il comprenait le comte Richard Belcredi^ ministre d'Etat,

1. Belcredi (Richard, comte de), né le 12 février 1823. Commissaire d'abord en Moravie, puis administrateur enSilésie, vice-présideat et lieutenant impérial à Prague (1864), il fait partie des Diètes de Silésie et de Bohême et est député au Reichsrath ; ministre d'Etat et président du Conseil à la chute de Schmerling (juillet 1865), il

le comte Larisch, ministre des Finances, et le comte Mensdorff, qui restait aux Affaires étrangères. Sur tout le ministère planait d'ailleurs l'influence du comte Eszterhazy, le grand triomphateur qui, cependant, n'avait pas voulu prendre le pouvoir luimême. C'était un ministère slavophile, imbu d'idées absolues, à tendances foncièrement aristocratiques, presque môme féodales, en môme temps que fédéralistes. Sa politique intérieure allait donc certainement être peu sympathique à l'élément allemand et nullement dirigée par une conception constitutionnelle de la monarchie. A l'extérieur, cette politique, n'émanant plus d'un homme à idées bien arrêtées, sera une politique incohérente, sans suite, et une politique de coups de tête irrélléchis. En un mot, c'était la réaction absolue contre la politique de Schmerling. La slavophilie manifeste du ministère ne constituait cependant peut-être pas en ellemême une mauvaise politique, surtout si elle eût été dirigée avec intelligence et pondération. Mais en tout cas, l'effet produit en Allemagne, par l'arrivée aux affaires d'un ministère aussi anti-allemand, fut désastreux.

Néanmoins, malgré toutes ces incohérences de la politique autrichienne, l'Autriche comptait encore beaucoup de partisans en Allemagne, et l'ambition

démissionne au mois de février 1867. Président du tribunal administratif de Vienne en 1881 et membre de la Chambre des Seigneurs.

chaque jour grandissante de la Prusse, en inquiétant de plus en plus l'Allemagne, contribuait aussi à conserver à l'Autriche les sympathies allemandes. Ceci se montra clairement le jour où, le conflit austro-prussien en Allemagne étant arrivé à l'état aigu, l'Autriche se décida à faire appel à la Diète contre la Prusse. Ce jour-là, malgré le peu de garanties que donnait à l'Allemagne le ministère Belcredi, malgré toutes les fautes commises par l'Autriche depuis cinquante ans, l'Allemagne ne resta pas sourde à son appel. Le 14 juin 1866, 9 voix contre 5 se déclaraient en faveur de l'Autriche, et lorsque la guerre éclatait entre l'Autriche et la Prusse, la grande majorité des Etats allemands se rangeait sous l'aigle double des Habsbourg.

Tout cela, malheureusement, devait être inutile. La supériorité de la Prusse se manifesta, de suite écrasante et vengeresse. Le 9 juillet 1866 sombraient, sur le champ de bataille ensanglanté de Sadowa, toutes les espérances de l'Autriche, toutes ses prétentions à l'hégémonie en Allemagne, et le 23 août, par le traité de Prague, l'empereur François-Joseph se voyait obligé de reconnaître la dissolution de la Confédération et de déclarer qu'il ne s'opposerait pas désormais à la constitution d'une Allemagne dont l'Autriche ne ferait plus partie.

Le second acte du drame était joué ! L'Allemagne, entraînée elle aussi dans la débâcle de l'Autriche

qu'elle avait soutenue, vaincue donc, et voyant d'ailleurs que la force matérielle et la suite dans les idées étaient dans le camp prussien, l'Allcmagne, déjà imbue de l'idée que seule, désormais, la Prusse pouvait faire l'unité allemande, consentait facilement à l'exclusion de l'Autriche qu'elle n'aurait pu empêcher, et qui, d'ailleurs, avait perdu, sinon sa sympathie, tout au moins sa confiance. Le troisième acte va maintenant commencer. Et ici, tandis que la Prusse cherchera, pour transformer la Confédération de 1866 en un empire alleaiand constitué par et pour elle, à noyer toutes les petites divergences particularistes dans un grand mouvement national dirigé contre l'ennemi héréditaire, la France, l'Autriche, elle, va tenter un ultinif effort pour reprendre pied en Allemagne. Pour réussir dans cette tâche difficile, elle va adopter une politique habile et vigoureuse, directement inspirée, cette fois, par le sentiment national allemand, et qui aurait peut-être été couronnée de succès si, d'une part, elle ne s'était pas heurtée à un adversaire terrible en la personne de M. de Bismarck, et si, d'autre part, la crise franco-allemande, l'atout le plus redoutable dans le jeu de la Prusse, eût pu être retardée de quelques années. La politique de l'Autriche, en effet, pendant la période qui suit 4866, est irréprochable au point de vue national allemand, et si les pangermanistes d'Autriche n'étaient animés que par ce sentiment-là qu'ils pro-

clament sans cesse et qui serait tout au moins empreint d'une certaine grandeur philosophique, même chez eux, ils n'oseraient certes pas reprocher au Gouvernement autrichien d'avoir échoué dans cette politique de revanche que nous allons étudier rapidement dans les pages qui suivront.

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