Bertrand Auerbach, op. cit. ^ p. 15G
Allemands. Pour donner une idée du ton exaspéré qui y régna, nous ne pouvons mieux faire que de mettre sous les yeux du lecteur la traduction d'un passage du discours d'ouverture qu'y prononça le député Siegmund, maire de Teplitz. Voici Tappel fort significatif qu'il adresse à Tassistance: « Avonsnous donc cessé d'être un rameau toujours frais et verdoyant de notre grande nation sœur, la nation allemande qui réside au delà des montagnes qui forment la frontière * ? {Émotion profonde dans P Assemblée.)
Plus signilicative encore est la grande réunion nettement pangermaniste, qui se tient en Allemagne, à Dresde, en ce même mois de mai 1897, sous la présidence et la direction de Schœnerer lui-même, assisté de ses lieutenants, réunion ouvertement encouragée par des députés prussiens et surtout par le célèbre historien Mommsen '^. Ne touchons-nous
1. Voir texte allemand, Die Sprachenverordnungen vom 5^" april 1897. Prag, 1897, p. 10.
2. Mommsen (Théodor), nc' à Garding le 30 novembre 1817. Etudia au Gymnase d'Altona de 1834 à 1838, à l'Université de Kiel de 1838 à 1843, voyage en Italie et en France de 1844 à 1847. Rédacteur, puis directeur du journal de Srhleswig-IIolslein. Professeur de droit à TUniversité de Leipzig en 1847, destitué l'année d'après pour des raisons politiques. Professeur de droit à l'Université de Zurich en 1852, de Breslau en 1854, de Berlin en 1858. Ses démêlés avec Bismarck après la guerre sont célèbres. Bismarck le fit condamner à quelques moisde prison, mais le gracia. Député nationallibéral, puis libéral, de 1873 à 1882. Secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, et de nouveau professeur à l'Université de Berlin après un court séjour à celle de Leipzig. 11 fut le grand historien de Rome et le savant le plus célèbre de l'Allemagne, en même temps que le représentant le plus intransigeant peut-être de ridée nationale allemande. Sa mort, il y a peu de temps, fut un événement européen.
là à l'instant suprême, où, contre un Gouverne- :it slavophile, les Allemands d'Autriche vont e appel à l'Allemand d'Allemagne et travailler, t le cas de le dire, pour le roi de Prusse? On le lit presque, mais Theure n'a pas encore sonné où majorité des Allemands d'Autriche commettra e folie, et il faut souhaiter ardemment qu'elle sonne jamais.
Cependant, les rfSunions succèdent aux réunions, jours plus virulentes et plus enllammées. Les tis allemands sont, une fois encore, réunis dans position, et ne se distinguent plus que par le plus moins de violence de leur langage. Voici, par mple, pour ne citer que le manifeste le plusinissant, le 15 juin 1897, le député D''C. vonGrabyr, qui prononce, dans une réunion tenue à *an, un discours très étudié, assez modéré dans termes, quoique fort énergique quant au fond, il attaque vigoureusement les ordonnances et eint de couleurs fort sombres la situation polile. Ce discours a d'ailleurs été publié*, et c'est tainemeut un des meilleurs exposés de la ques- 1 du point de vue allemand qu'on puisse lire. Intre temps, d'ailleurs, tous les partis allemands ient,en désespoir de cause, recouru à la Chambre, 'arme suprême, à la tactique de l'obstruction à rance. Cette manœuvre était même jusqu'à un
D' C. von Grabmayr, Die Sprachenverovclmingen und die iische Lage. Innsbruck, 1897.
certain point couronnée de succès, car le Parlement était prorogé (juin 1897). Le comte Badeni espérait que l'absence pendant quelque temps de cet élément d'agitation perpétuelle, que constituaient les séances de la Chambre, permettrait aux esprits surexcités de se calmer un peu. Son calcul, quelque vraisemblable qu'il pût être, devait se montrer absolument faux. En effet, pendant cette soi-disant période d'accalmie, les réunions populaires, les congrès se multiplièrent h Tinfini, de plus en plus violents. Après le Congrès de Teplilz, dont nous avons parlé plus baut, c'est le « Volkstag » ou Congrès de Reichenberg, puis celui d'Eger, puis celui de Klagenfurt. Les esprits, au lieu de se calmer, se montent de plus en plus; l'effervescence grandit encore.
Aussi, lorsque le Parlement reprit ses séances et son travail, était-on, si possible, encore plus éloigné de l'apaisement tant souhaité qu'au mois de mai, lorsque l'obstruction avait amené la cessation de toute vie parlementaire. Il eût été puéril de croire que cette obstruction obstinée allait disparaître par enchantement ; elle reprit, au contraire, plus intense que jamais. Ce qu'il y a môme de particulièrement grave, c'est qu'elle n'était pas seulement l'œuvre des partis que leur tempérament habituel et leur clientèle électorale portent tout naturellement aux moyens violents, comme c'est le cas pour le parti pangermaniste. 11 convient, en effet, de noter qu'un des discours les plus fameux
nonces à cette époque, et qui avait pour but prinil d'augmenter encore Tobstruction, de rendre te discussion impossible et d'amener un arrêt ipletdans la marche des affaires, est le discours ! tintàlaGhambre,àlaséancedu8novembrel897, éputéD'AloïsFunke. Or qui est ce député Funke? des chefs pangermanistes, un de ceux que nous avons toujours partout où le scandale et le vame sont déchaînés ? Nullement! M. Funke est le Jer réputé et respecté de la « Deutsche Fortsittspartei » , c'est-à-dire de ce parti habituellement déré, parti d'ordre et de gouvernement par excelce,que forment les Allemands progressistes. C'est 3ien un discours d'obstruction que ce manifeste isidérable, où l'orateur allemand prône la mise accusation du ministère, et qui dura six heures, ensuite publié (comme nous avons déjà eu Tocca- IX de le dire plus haut, en en citant un passage aiif au ministère Ilohenwart) sous Je titre clair significatif de : « Der Sprachenkampf in Bœhmen. structionsrede gehalten in derSitzung des (Estcrchischen Abgeordneten Hauses vom 8^*"* novemr 1897, herausgegeben zu Gunsten des nationalen hutzvereines, « Deutsche Wacht » in Leitmcritz», 'St-à-dire « la Lutte des langues en Bohême, scours d'obstruction, prononcé à la Chambre des pûtes d'Autriche, à la séance du 8 novembre 1897, iblié au profit de l'Association de protection natiode « la Sentinelle allemande » de Leitmcritz ».
L'obstruction se maintenait donc irréductible, et sur elle vinrent bientôt se greffer des scandales de plus en plus violents, des scènes de plus en plus tapageuses dans Tenceinte môme du Parlement.
Dans ces véritables charivaris, d'une véhémence jusque-là inconnue, le parti pangermaniste se retrouvait dans son élément et jouait, bien entendu, avec une remarquable maestria, le rôle principal. Des batailles incroyables, des pugilats effrénés se produisirent sur les bancs de la Chambre ; on vit M. Wolf, un des meneurs pangermanistes, le fougueux lieutenant de Schœnerer, se battre en duel avec le comte Badeni. Enfin, un beau jour, le scandale fut tel que la police dut intervenir et franchir le seuil inviolable du Parlement. Alors ce fut bien pire; l'immixtion de la police servit d'arme nouvelle aux violents; Pagitation se répandit hors du Parlement, se transforma en émeute, Pémeute presque en révolution, et l'empereur, revenu en toute hâte à Vienne, s'empressa d'accepter la démission que le comte Badeni, tout étonné du grand tapage causé par sa politique, incapable de tenir tête à la capitale en ébullition, s'inclinant vaincu devant la révolution grondante, se vit forcé de lui offrir le 28 novembre 1897.
Le comte Badeni parti, la situation n'en restait pas moins critique ; il fallait, atout prix, constituer rapidement un nouveau ministère. C'est ce que l'empereur comprit, et, deux jours après la démis-
a du comte Badeni,le 30 novembre 1897, il appelait pouvoir un fonctionnaire, le baron Gautsch de inkenthurm^ Celui-ci forma aussitôt un ministère is couleur politique bien déterminée, unministère transition, destiné uniquement à apaiser la teme déchaînée par son prédécesseur, et à ramener, aire se pouvait, la paix et la tranquillité dans le s, en attendant qu'on pût songer à faire autre »se. La première tâche qui incombait au nouveau listère était donc de rétablir le plus vite possible dre. Or le désordre avait été causé principaleut par les fameuses ordonnances Badeni, habitent exploitées ; il fallait donc avant tout les e disparaître. Aussi le baron Gautsch étudia idement et édicta, h son tour, toujours sous forme rdonnances, de nouvelles dispositions qui modient les ordonnances Badeni (24 février 1898). ordonnances, d'ailleurs, ne furent publiées dans Wiener Zeitung^ en quelque sorte le journal ciel autrichien, que le 6 mars 1898, c'est-à-dire 'S que le ministère Gautsch n'était déjà plus on étions. C'étaient des ordonnances qui n'avaient i de révolutionnaire; elles étaient essentielleit provisoires et avaient simplement pour but ablir un modus vivendi possible, jusqu'au
^iautsch von Frankenlhurm (Paul, Freihen*), né à Vienne J51. Docteur endroit, entre au ministère des Cultes, direcleur ^lieresianum en 1881 et //o/Va/// (conseiller de la Cour) en 1883. stre de l'Instruction publique en 1885, président du Conseil novembre 1891-5 mars 1898).
190 LE PAKGERMAtiTSME EN AUTRICHE
règlement définitif de la question par une loi. Elles sanctionnaient, néanmoins, un principe, celui de la création en Bohôme de trois zones linguistiques, une zone allemande, une zone tchèque et une zone mixte, et n'exigeaient plus la connaissance des d(»ux langues que dans la zone mixte.
On avait ainsi voulu ménager tout le monde. Le résultat, comme souvent dans des cas pareils, fut (juo personne ne s'estima satisfait. Les Tchèques, en ollVt, protestaient, au nom de Tunité historique (»l traditionnelle du royaume de Bohôme, contre cette dissection sacrilège, et les Allemands, de leurcôté, exigeant que la question fût réglée sur-le-champ par une loi, ne voulaient pas entendre parler d'ordonnances, fussent-elles m(>me seulement provisoires. Les ordonnances Gautsch eurent donc ^"^ succès très relatif. Cependant, l'ordre étant à p*^^ près rétabli, on estima que le ministère de transi' tion avait accompli sa tâche et que le moment éta-^^ venu de reprendre une politique active. Le baro^ Gautsch démissionnait donc et cédait la plac^ le 5 mars 1898, au comte François Thun-Hohen^ tein K
Le comte Thun-Hohenstein constitua aussitôt u^ ministère de fonctionnaires encore, à tendance^
1 . Thun-nohenslein (Franz-Anlon, comte), né le 2 septembre 1841 Un des chefs du parti f«''odîil de Bohême, administrateur d^ Bohême (iSS9-18%), il tenta de concilier Tchèques et Allemands ministre de Tlntérieur et président du Conseil (mars 1898 — sep^ tembre 1S99).
évidemment plutôt tchèquophiles. Cependant sa politique ne devait pas être une politique de combat ; il allait, au contraire, tenter un supn^me essai de conciliation, possible, croyait-on, maintenant que le gros de Torage s'était apaisé. G*6tait, en eilet, bien Tannonce publique d'une politique de conciliation que la présence, dans le même ministère, par exemple, de M. Baernreither, du parti des grands propriétaires allemands fidèles à la constitution, et de M. Kaizl, du parti Jeune-Tchèque.
Pendant que se succédaient, dans l'accalmie relative qui suivit la démission du comte Badeni, tous ces changements de personnel, que faisait le parti pangermaniste? 11 était bien loin de rester inactif; l peine, en effet, les ordonnances Gautsch du 24 fé- •^rier 1898 étaient-elles connues, que M. Schu»nerer léposait, au nom de son parti, une proposition tcnlant à leur abrogation immédiate. Il demandait, tn môme temps, reprenant ainsi plus ou moins la Proposition Wurmbrand de 1884 ou celle du baron le Scharschmid en 1886, que l'allemand fût offiîiellement rétabli comme langue d'Etat, sauf excepions éventuelles en Dalmatie, en Galicie et en îukovine. Ce n'était pas tout; le leader pangermaliste exigeait, en outre, que de nouvelles ordonlances relatives à la question des langues fussent soumises à la Chambre, et que Ion décidât que la majorité des deux tiers de l'assemblée serait nécessaire pour ce vote en môme temps que la pré-
sence des trois quarts de ses membres, le jour du vote. Quel est le véritable but de cette réglementation inusitée, draconienne et presque illégale? C'est de reprendre la vieille tactique de Tobstruction. 11 était, en ellet, impossible, et M. Schu»nerer ne pouvait l'ignorer, vu la situation bien nette des partis à la Chambre en 1898, de réunir cette majorité des deux tiers, dans un sens ou dans Vautre. La proposition Schœnerer se révèle alors sous son véritable jour, comme un acte dont le seul but est d'augmenter le désordre, d'embrouiller les choses davantage, de tout arrêtera nouveau, de ramener, en un mot, les temps bénis du ministère Badeni, où la rue, apanage des partis extrêmes, faisait la loi au Parlement.
Non content de cette idée géniale, M. Schœnerer en tira encore une seconde de son esprit fertile et soumit aux autres partis allemands une proposition, très évidemment destinée à contribuer à l'apaisement poursuivi. C'était, en efl'et, tout simplement la mise en accusation du ministère Gautsch. Mais la montre de M. Schœnerer retardait; le gros danger était passé, et le pacte tacite, inavoué, qui, un instant, en 1897, avait uni tous les partis allemands, était rompu et bien rompu. Aussi, avec beaucoup de sagesse, non seulement la « Deutsche Fortschriltspartei» (parti allemand progressiste), mais aussi la « Deutsche Volkspartei » (parti allemand dit des populistes), à tendances pourtant assez nettement
ationales-allemandes, refusèrent de s'associer à la roposition de M. Schœnerer. Bien plus même, pprobre et trahison aux yeux des purs du pangerlanisme, la « Deutsche Fortschrittspartei » était ssez habile pour conclure avec les Jeunes Tchèques n compromis relatif aux élections aux Délégations, ui devait avoir pour premier résultat d'exclure es dites Délégations les radicaux de M. Schœnerer. >n peut aisément se figurer quel concert d'impréations souleva parmi eux ce compromis si gênant our leurs desseins.
Ce double et sanglant échec exaspéra le grand hef du pangermanisme autrichien. Les autres ►artis allemands ne voulaient pas de son alliance t préféraient pactiser avec Tennemi national. Soit. )n avait repoussé son appui; on verrait ce que pouvait être sa haine, et, à une réunion tenue à Boden- )ach, M. Schœnerer déclarait, en conséquence, .olennellement, la guerre aux gauches allemandes, ■«'idèle à cette déclaration, il commençait aussitôt es hostilités à la séance du 30 mars 1898. De tous îôtés, en effet, dans les partis allemands, on désirait s'expliquer nettement, et pour en avoir l'occasion :ous déposèrent des propositions d'urgence. Lorsque Vi. Schœnerer eut, à son tour, la parole, il se livra k une attaque à fond contre la gauche allemande, soutenu par les applaudissements enthousiastes, mais un peu ironiques peut-être, de la droite cléricale et tchèque, dont il se trouva ainsi, lui le grand
patriote allemand, lui le prophète de ranticlérî^^* lisnie autrichien, faire le jeu, nouvelle preuve ^^ ce fait qu'en politique les intérêts personri^^s priment le plus souvent TintérAt du parti et, àpl^^^ forte raison, l'intérêt du pays.
Mais le temps était passé où, sous les violen tes tirades de M. Schœnerer, tout le monde courb^i*^ plus ou moins la tête, où personne n'osait répon-clre au tribun pangermaniste : M. Schœnerer dut cotxiprendre que quelque chose était changé lorsq u '^ entendit les réponses très vives des députés Gr^^^ss et Kaiser, et même du chef oflicieldu parti nation^'" allemand, M. Steinwender. Ce qui dut lui ôtre particulièrement pénible, ce fut de les entendre railler d'abord, flétrir ensuite la politique, sia^^i* Hère chez un teutomane comme lui, qui consist-^*^ à semer ainsi, comme à plaisir, la division dan^ l^ camp allemand. Ce fut une belle joute oratoire, ^^ cours de laquelle le grand agitateur, qui se fai^^Jt appeler modestement par ses partisans « derb^ste Mann im Lande » (le meilleur homme du pays)^ f^wt loin d'avoir toujours le dessus.
La scission s'accentuait ainsi de plus en plus - Be tous côtés on répudiait les violences de M. Sch^iînerer, et h Meran notamment, le député Grabiaayr, un des membres les plus distingués de la « Deutscfce Fortschrittspartei », prononçait, dans une réunion importante, un véritable réquisitoire contre Schcenerer, Wolf et les autres Radicaux-Allemands. Peu-
riant toute cette campagne, dès le mois d'avril, l'éternel sujet de discussion revenait encore une fois sur le tapis; le 27 avril 1898, le débat sur la question des langues recommençait en effet. Chaque parti, tant soit peu important, tint h honneur d'y aller de sa proposition, et il y eut ainsi neuf propositions déposées, dont cinq tendaient à l'abrogation des ordonnances et h la solution définitive de la question par une loi. A ce moment, la rupture entre les partis allemands modérés et le groupe Schœnerer est à peu près complète. M. Schœnerer, un peu par nécessité, fait de plus en plus bande à part, et une de ces cinq propositions, la plus violente bien entendu, émane de lui, et est déposée au nom du groupe allemand-radical.
Cette rupture, désormais accomplie, a, en effet, modifié assez sensiblement le classement des partis allemands. D'une part, la majorité des membres de Tancien parti national-allemand (la Deutsch-Natioriale Vereinigung) est allée se joindre à un autre groupe national-allemand, à tendances relativement modérées, qui s'appelle la « Deutsche Volkspartei » (parti allemand du peuple ou populistes allemands). D'autre part, la fraction Schœnerer, légèrement accrue, comptant désormais 8 membres au lieu de 5, a abandonné définitivement, elle aussi, le titre de « Deutsch-Nationale » (Nationaux- Allemands), pour prendre celui qu'ont adopté en Bohême, depuis 1895, les groupes allemands extrêmes, le titre de « Deutsch-
Radicale » (Radicaux-Allemands). Quant à la vieille étiquette de National-Allemand, il n'y a plus que 1 député sur 425 qui ait tenu à la conserver. Le parti Schœnerer recrute alors ses adhérents surtout parmi les Allemands de Bohême et de Moravie, que les luttes nationales, plus âpres encore qu'ailleurs dans ces deux provinces, prédisposent souvent à donner leurs voix au candidat le plus ouvertement national-allemand. Il faut, néanmoins, reconnaître, qu'à côté de la Styrie, où le parti pangermaniste se maintient en assez bonne situation, le mouvement a aussi commencé h entamer, très légèrement il est vrai, les régions des Alpes, où les paysans s'étaient, jusqu'alors, montrés à peu près complètement réfractaires a l'agitation nationale-allemande. A ce moment, en somme, c'est-à-dire à la fin de 1898, nous ne croyons pas pouvoir mieux résumer l'attitude respective dos partis allemands qu'en nous servant, en leur donnant un sens plus large, de certaines qualifications données par M. Hugo Schuchardt, correspondant étranger de l'Institut de France ^ . Et alors nous pouvons dire qu'à la fin de 1898 nous nous trouvons en présence de la « Deutsche Fortschrittspartei », qui a définitivement adopté la formule « Nur CEsterreicher » (seulement Autrichiens), delà « Deutsche Volkspartei », avec la devise « Auch Deutsche » (aussi Allemands),
1. Hugo Schuchardt, Lettre à M***. Tchèques et Allemands, Paris, 1898, p. 18.
LA CRISE : LE PANGERMAiNlSME ACTIF 197
^t enfin du groupe Schœnerer, des Radicaux- Allemands, qui ne connaissent que le mot de ralliexnent : « Nur Deutsche » (seulement Allemands).
Pendant que s'effectuait définitivement, au milieu <les accusations et des récriminations réciproques, ce classement nouveau et fort important des partis allemands, le président du Conseil, comte Thun, nouveau Sisyphe, s'évertuait en vain à concilier Tchèques et Allemands, et, malgré tous ses efforts, était incapable de soulever le rocher qui oppressait TAutriche.
De cet échec, le parti pangermaniste porte, il faut le reconnaître, une bonne part de responsabilité, par l'obstination irréductible qu'il mit à refuser de prendre part à toute conférence de conciliation, quelle qu'elle pût être. Sans doute il ne fut pas le seul à refuser; mais il fut un des plus entêtés dans son refus et un de ceux, en tout cas, dont le refus, en l'espèce, tel du moins qu'il était motivé, se justifiait le moins. Il est, en effet, tout au moins curieux de voir un parti de violence, comme le parti pangermaniste, invoquer, pour refuser d'entrer en rapports même avec le ministère, l'emploi par ledit ministère du fameux paragraphe 14, et pousser de hauts cris, lui parti inconstitutionnel au premier chef, h la conduite plus ou moins inconstitutionnelle du ministère Thun.
Enfin, lassé de tant d'efforts inutiles, se sentant incapable de dénouer la crise, le comte Thun démis-
sionnait au mois de septembre 1899. La raison particulière, qui, en venant se greffer sur la situation générale, motivait cette détermination, était en réalité celle-ci : le comte Thun ne parvenait pas k obtenir une majorité qui assurât l'élection indisl)ensable de la Délégation autrichienne, et il n'y parvenait pas parce que le parti dont Tappui lui était nécessaire pour se constituer ladite majorité, le « Verfassungstreuer Grossgrundbesilz » (le parti des grands propriétaires fidèles à la Constitution), persistait à se cantonner dans une opposition de principe. Telle était la raison véritable, mais, en apparence, il sembla que c'était Tattitude intransigeante du parti radical-allemand de Schœnerer et de Wolf qui renversait le ministère; on put d'autant mieux le croire, que, se parant des plumes du paon, ledit parti s'empressa d'entonner, avec sa discrétion et sa modestie habituelles, un bruyant chant de victoire. Le ministère Thun ayant ainsi disparu, la succession n'était guère alléchante. Un moment il fut question d'un ministère Liechtenstein. Mais, à ce seul nom, la gauche allemande poussa de hauts cris, et ce projet, à peine conçu, fut abandonné. L'empereur se décidait enfin, le 2 octobre 1899, à confier la lourde tâche de dompter les partis ennemis, acharnés à se combattre, au comte Manfred Clary-Aldringen. Le 14 octobre, le comte Clary retirait les ordonnances Gautsch. Cet acte important et grave, accompli en toute hâte, avant la ren-
l'ée des Chambres, convoquées pour le 28 octobre, 5 tait incontestablement destiné à désarmer, tout au moins à apaiser, l'opposition allemande. Il s'ex- >lique, en tout cas, suffisamment par ce désir, sans l^u'il soit nécessaire de l'attribuer à une pression liplomatique exercée sur Tempereur par le (îouver- :iement allemand, et qui est, à notre avis, fort douteuse. Toujours est-il que si le comte Clary s'était :iaïvement imaginé qu'il ramènerait ainsi du premier coup, par cette décision, la paix et la tranquillité au Parlement, il se trompait singulièrement. L'obstruction se transporta, en effet, tout simplement d'un côté de la Chambre à l'autre. Sans doute l 'obstruction allemande disparaissait; mais à sa place surgissait, également redoutable et également irréductible, l'obstruction tchèque.
Et tout continua à marcher aussi mal que par le passé. Une fois encore, pour obtenir du Parlement l'élection pourtant indispensable de la délégation autrichienne, il fallut avoir recours à un expédient, comme toujours en pareil cas, de valeur plus que Telative. En tout et pour tout, le comte Clary se lutait à une obstruction de principe de la part des Tchèques, comme autrefois ses prédécesseurs de la part des Allemands. Pour se maintenir au pouvoir, il eût fallu être capable de gouverner; or ceci était matériellement impossible, à moins qu'on ne se décidât de nouveau à employer le trop célèbre paragraphe 14, ce paragraphe élastique auquel on fait dire tout ce
qu'on veut. Mais le comte Clary, constitutionnel dans Tàme, avait formellement promis de ne pas recourir à cette arme suprême. Pris, par conséquent, dans un dilemme rigoureux, obligé ou bien de manquer à sa parole, ou bien de se démettre faute de pouvoir gouverner, le comte Clary, avec une belle loyauté, préféra renoncer k ce pouvoir, si peu agréable à exercer, et démissionna à son tour le 21 décembre 1899. Ce ministère, avec lequel on avait voulu faire de la politique active, ayant ainsi échoué, on revint aux ministères neutres, passifs, provisoires, et c'est ainsi qu'un ministère de transition, ministère de fonctionnaires, remplaça, le jour même de sa démission, le cabinet Clary; ce fut le ministère Wittek.
Laissant le cabinet Wittek considérer à loisir et sans grand plaisir la charge qui lui incombait, arrêtons-nous un instant ici, et, revenant à nos vieux amis, les pangermanistes, voyons ce qu'ils devenaient, pendant que Clary succédait à Thun et Wittek à Clary. Le parti pangermaniste avait éprouvé un chagrin sérieux de l'arrivée aux affaires du comte Clary. Ce ministère devait, en effet, sans doute, lui donner à peu près satisfaction. Donc, impossible de continuer à jouer au Parlement ce rôle d'opposition forcenée où il se complaisait, qui seul pouvait lui convenir. Plus de grandes séances, plus de vacarme, plus de charivari, ou plutôt tout cela encore, mais non plus mis en scène et dirigé
par Schœnerer et G''. La vie parlementaire perdait désormais pour eux tout son charme. Il allait falloir s'occuper d'autre chose, et c'est ce que fit le parti, qui, dès lors, porte toute son attention d'un autre côté, et va travailler de toutes ses forces à développer en Autriche le mouvement de conversion au protestantisme.
r>'où venait subitement ce zèle de propagande ^ va.îigélique, qui enflammait d'une sainte ardeur les Pangermanistes autrichiens? C'est ce que nous allons rechercher. Ce mouvement de conversion au Pï*otestantisme, connu sous le nom de « Los von *^orn Bewegung » (mouvement de séparation de *^orïie), avait, en Autriche, un caractère beaucoup ïï^oins religieux que politique. Les convictions religieuses y jouaient, en efl*et, en général, un rôle *^^^ez mince, et le mouvement répondait en somme ^ l^idée suivante. Avouant par là très clairement que ^ 'attitude du Gouvernement allemand n'était pas ^^ssi encourageante qu'ils le souhaitaient, les S^^snds chefs du pangermanisme autrichien avaient ^^mpris la nécessité absolue de tâcher de faire ^^tnber les préventions très réelles, très judicieuses ^t de plus en plus marquées qui existaient en Allemagne contre l'annexion de l'Autriche allemande. Or ces préventions étaient basées principalement ^Ur un double fait : d'abord, on reconnaissait, en ^BFet, en Allemagne, dans les milieux éclairés, 4^'entre Allemands d'Autriche et Allemands du
Sud existait une sympathie beaucoup plus grande (elTctde causes très nombreuses et trop longues à développer ici) qu'entre Allemands du Sud et Prussiens ou entre Prussiens et Allemands d*Autricbe. Ensuite, les Allemands d'Allemagne qui raisonnaient froidement, se disaient aussi que leurs frères d'Autriche étant presque tous catholiques, les annexer éventuellement, ce serait augmenter, dans des proportions formidables, l'élément catholique, déjà fort important en Allemagne, ce serait y constituer une masse catholique puissante, un jour, peut-être, dangereuse. Toutes ces perspectives, le Gouvernement allemand, prussien avant d'être allemand, et protestant par essence, ne pouvait les considérer que d'un mauvais œil. Par conséquent, puisqu'il était difficile, sinon impossible, de dissiper immédiatement la première crainte du Gouvernement allemand et de faire naître, du jour au lendemain, des sympathies Ik où elles n'existaient pas, il fallait, tout au moins, tenter d'écarter la seconde. Et comment l'écarter plus complètement qu'en amenant peu à peu, par une propagande habile, les Allemands d'Autriche à abandonner ce catholicisme qui les rend suspects à la Prusse, pour se convertir au protestantisme qu'elle protège? Ainsi, on aura trouvé aussi le moyen de créer à la longue entre Allemands d'Autriche et Prussiens, des liens de sympathie basés sur la communauté de religion, et de faire tomber, un jour, la première prévention du Gou-
vernement impérial allemand contre le mouvement pangermaniste autrichien. En somme donc, et toutes réserves faites, bien entendu, pour ceux (et il y en a certainement), qui ne poussaient à la séparation de Rome que mus par leurs convictions religieuses, c'était un mouvement politique, et pas autre chose. Quelle est son importance? Quelle extension a-t-il prise? Quelles sont ses chances de succès? Voilà ce qu'il convient de se demander maintenant. Désirant, avant tout, faire preuve d'impartialité, et ne voulant pas qu'on puisse nous reprocher d'amoindrir le mouvement, nous allons faire aux pangermanistes la partie belle, et nous en tenir, sans les discuter, aux chiffres qu'ils nous donnent eux-mêmes. Tout ce qui va suivre, tant chiffres que passages de lettres, destinés à nous renseigner, chose toujours intéressante, sur les sentiments des apôtres du mouvement et des nouveaux convertis, nous l'empruntons à une brochure quasi-officielle du parti pangermaniste, dont le pasteur P. Braunlich est l'auteur*. C'est un homme compétent en la matière, un des plus énergiques partisans du mouvement, et sa brochure, parmi toutes celles qui traitent la question, nous a paru la plus intéressante, précisément par son caractère de bulletin pour ainsi dire officiel. De plus, elle a trait plus particulièrement à la
1. Das Fortschreileii der « Los von Hom Bewegung-» in Œslerreich. Buhmen. Berichfe ilher tien Forlgang der « Los vo7i Honi Bewegiing*> Ilerausgegeben von Pfarrer Lie. P. Bniunlicli, Heft 5. Munchen, 1900.
Bohi^mo, et, de toutes les provinces de la Cisleithanie, la Bohème est celle où le mouvement est le plus intense et le plus intéressant; nous trouvons, d'ailleurs, en môme temps, dans cette brochure spéciale, tous h»s renseignements utiles relatifs aux autres provinces autrichiennes.
l.e chef du parti en Bohôme, Tapôtrc de la « Los von l{om Bewe{i:ung » dans cette province, estincontestahlement le fameux député Iro, qui représente Eger. On le vit bien lors de la lutte acharnée qui se livra autour de sa réélection, et qui fut principalement portée sur le terrain religieux. Partout, en effet, les adversaires du fougueux lieutenant de M. Schirnerer Tattaquèrent en le qualifiant de (( protestant et d'apôtre de Tapostasie ». La bataille fut rude, mais malgré tons les efforts de ses ennemis, M. Iro fut réélu par 598 voix contre 461, et c'était bien comme représentant de Tidée « Los von Roïï^ ^^ qu'il triomphait. Le 29 décembre 1899, l'^^^ detitsclip Rtindschau, le journal de M. Wolf, d^t^* le titre significatif veut, en effet, dire Revue ^^ l Allemagne de l'Jist, entonnait au sujet de la ï^' élection de M. Iro un bruyant chant de victoire -
Quelques exemples montreront d'ailleurs micîi^^ combien, dans ce mouvement en apparence r^"' gieux, le point de vue religieux est primé par J^ point de vue politique, et Tidée protestante p^^ ridée pangermaniste. Voici d'abord, par exempl^^ une idée émise par un habitant de Karbitz dans
le lettre du 22 février 1899, où il écrit cette irase significative que nous traduisons ici aussi actement que possible : « Chaque ville impornte de l'empire allemand devrait prendre une rconscription judiciaire autrichienne sous sa proction spéciale ^.. » Voilà ce qu'on imprime et les ées qu'on émet dans une brochure qui n'a soisant qu'un caractère religieux.
Plus curieuse encore est la lettre d'un habitant iTurn, qui est d'ailleurs un des foyers du mouîiïient, puisqu'il y a eu là 577 conversions au 'otestantisme en 1899. Les promoteurs du mouveent h Turn venaient de recevoir, au mois de illet 1899, le premier don venu d'Allemagne, don sez coquet, puisqu'il se montait à 2.000 marks, est à la suite de la réception de cette offrande que labitant dont nous parlons écrit la lettre où figure passage suivant : « Des cœurs allemands doivent fe réunis, quelque puisse être l'emplacement des teaux qui indiquent les frontières ~. »
Mais ceci n'est encore rien. Voici maintenant le manifestation qui n'émane pas de particuliers lUsou moins isolés, mais de la communauté évan- -■lique de Karbitz elle-même. Cette communauté, 1 effet, dans une proclamation officielle en date u 28 novembre 1899, adresse ouvertement à l'Aliniagne l'appel suivant : « L'œuvre que nous
1- Voir texle allemand : P. Braunlich, op. cil., p. 32. 2. Voir texte allemand: P. Bniuniich, op. cil.^ p. 50.
avons entreprise, nous ne pouvons la mener à bien sans Taide de nos frères allemands, de nos coreligionnaires évangéiiques^ » Ici encore, notons-le, car c'est un fait curieux, on a eu soin de conserver fi ridée pangermaniste son masque évangélique, mais on le lui a bien mal appliqué, et Tidée politique passe visiblement avant Tidée religieuse, puisque ces Allemands, à qui Ton fait ainsi appel, sont considérés sous le nom de frères avant de l'être sous celui de coreligionnaires.
Le caractère politique du mouvement étant maintenant, croyons-nous, assez nettement établi (il y aurait (railleurs encore bien d'autres textes qu'on pourrait citer à Tappui de ce que nous avançons^), quelle est Tétendue de ce mouvement de séparation de Rome? Pour que Ton ne puisse pas nous accuser de partialité, nous allons chercher la réponse à cette question dans les chiffres que nous donne le pasteur Bniunlich. Ces chiffres, que nous admettrons sans les discuter, lui ont été fournis par M. Schœnerer lui-môme, qui avait prié tout nouveau converti de lui faire savoir sa conversion. Ont, du 15 janvier 1899 au 31 mars 1900, annoncé à M. Schœnerer leur sortie de TEglise catholique romaine et leur conversion au protestantisme^ :