I. L'élément celtique dans le mélange du sang- européen
C'est en France que l'élément celtique reprit le dessus le plus vite et avec le plus de force, après avoir été submergé, lors de la migration des peuples, par l'invasion germanique des Francs.
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Toute riiistoire de Frame, depuis Louis XI, doit être regardée comme une « reeellisation » progressive de ee pays, comme l'élimination systématique de l'élément germaiio-rranc, et les dynasties francfues elles-mêmes n'y ont pas contribué pour une petite part.
Louis XI s'appuya sur le peuple, sur la bourgeoisie, ou, si nous y regardons de plus près, sur la masse gallo celtique. Il se fit d'elle un instrument, dans la lutte qu'il entreprit contre les Francs de sa race, pour semparer de leurs droits et les mettre sous sa dépendance.
Il inaugura ainsi la politique que les Bourbons continuèrent plus tard avec un succès plus grand encore : il fit appel à l'élément celtique contre les Fi-ancs pour allermir la prédominance de sa dynastie et lui assurer un pouvoir despotique. La lutte entre Louis XI et Cliarles le Téméraire, le chef des nobles groupés en « Ligue du Bien Public » a, de ce fait, une liaute signification : elle est le début de l'agonie de la race germanique, agonie qui prend fin à la Révolution. Lorsque Louis XI brisa la puissance de la noblesse française, il porta le premier coup aux racines de la haute noblesse franque, dont l'alTaiblissement devait avoir, trois siècles après, de fatales conséquences pour la dynastie régnante, mais lui avait permis d'acquérir dans l'intervalle une j)uissance passagère peu commune.
Le prototyj^e du Franc et du souverain français tel qu'il reparut sans cesse dans la suite, c'est le grand Mérovingien, Clovis I". Véritable fondateur du royaume franc, il en porta les limites bien au delà de ses fi-ontières naturelles du côté de l'est. La cruauté, la perfidie de ce souverain ne sont surpassées que parcelles de certains tyrans de l'Asie, comme un Mithridate, roi du Pont. Il a, en effet, dans sa nature, comme les Francs en général, quelque chose d'« asiatique » ; c'est par là que ce peuple se distingue nettement de tous les autres Germains.
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Les grands hommes d'un peuple réunissent en eux, renforcés et plus accusés, les traits qui constituent l'ensemble de son caractère, bien et mal. La nature du peuple se concentre, et s"ex[)rime, pour ainsi dire, toute en eux^ tandis que les individus ordinaires n'en représentent qu'une parcelle. Ils incarnent le prototype, l'idéal, ou, si l'on ose s'exprimer ainsi, l'idée platonicienne dont ce peuple est la manifestation et qui ne cesse de servir de directrice secrète à son développement progressif. Ainsi le « type Clovis » perce toujours chez les souverains francs qui se firent remarquer plus tard par leur supériorité. Louis XI ne fut qu'un petit Clovis ; il n'eut pas la même puissante personnalité, et sontemj^s d'ailleurs n'était plus tel qu'il put faire venir à lui les ennemis dont il voulait se débarrasser pour les tuer de sa propre main — mais ce rusé renard sut les faire tomber dans ses pièges avec d'autant plus de perfidie.
Le véritable Clovis ressuscita en Louis XIV, qui sut élever la puissance de sa dynastie jusqu'au prestige de roi-soleil, et réduisit toute la noblesse franque à servir à sa cour ; il laissa ex^iloiter le pays sans ménagement par ses courtisans, et prépara ainsi le suprême, le fatal contre-coup celtique que fut la grande Révolution française, dans laquelle devaient périr et sa famille et le reste des seigneurs francs.
Richelieu avait brisé seulement le pouvoir politique des Huguenots. Par la révocation de l'Edit de Nantes, Louis XIV compléta son œuvre. Cette mesure chassa du Nord de la France en jjarticulier les bons éléments francs qu'y avait laissés la Saint-Barthélémy, et jjar les dragonnades, acheva dans le Sud la dégermanisation, préj^arée par hi guerre des Albigeois.
Louis XIY fut le roi le plus éti'oit d'esprit (witzlos) qui monta jamais sur un trône. Il ne comin-enait absolument rien à ce qui a un caractère populaire, libéral, indivi-
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dualiste, idéologique, en un mot à tout ce qui est spécifiquement germanique. Avec lui périt l'esjjrit germanique, fondement de la popularité des princes au moyen âge, et de l'attachement des j)eui)les aux dynasties régnantes. Ce fut lui qui porta le dernier coup au a moyen âge » en France, au germanisme, au gothique. Il creusa un abîme infranchissable entre le prince et le peuple, détruisit les racines d'amour et de respect que les anciennes maisons régnantes d'Europe avaient implantées dans le cœur de leurs peujjles, pour les remplacer \iav l'étau de fer de la toute-])uissance princière et de l'ambition des courtisans. Louis XIV fut l'ennemi le plus dangereux du germanisme : celui-ci lui était antipathique au point qu'il traitait d'hérétique quiconque soutenait que les Francs étaient d'origine germanique. Voilà qui est bien caractéristique! Il n'y avait en lui aucune ti*ace de la façon de sentir germanique, et il l'annihila pour des siècles dans toute la haute société moderne ; aujourd'hui encore le ton qui y règne est celui qu'a donné la cour du roi-soleil. De même que Maximilien 1*' fut le dernier « chevalier », le dernier roi empreint du germanisme médiéval, de même Louis XIV fut le ])remier prince moderne et, depuis lui, les rois ne furent plus que des reflets plus ou moins accentués de ce monarque.
Comme chez tous les peuples incapables de fonder leur existence sur des j^rincipes virils, incai)ables de discipline politique, incapables d'une organisation sociale fondée sur des lois rigou»'euses, et qui même opposent de la résistance à cette organisation, l'élément féminin a chez les Celtes aussi une influence absolument prépondérante. Leur politique fut de tout tenii)s une « politique de jupons ».
On peut déjà considérer comme tel le servage consenti à la femme dans les romans chevaleresques des Celtes, et c'est là que nous devons chercher les germes
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de toute la vie ultérieure de la société française et de la politique de nos voisins occidentaux... Qu'un Louis XIV, un Directoire, ou un Président occujicnt le trône, n'importe, la puissance décisive fut toujours une influence féminine, exception faite pour le seul Napoléon Bonaparte. De même la littérature et l'art français procèdent, aujourd'hui encore, de l'ancien culte gaulois de la femme. Dans les romans français les plus modei'nes, tout comme dans leurs précurseurs, les anciennes lég^endes celtiques, se retrouve régulièrement ce thème constant : l'homme courant à sa inerte pour une femme, pour un sourire d'elle, pour un gage de sa faveur, et ne connaissant pas d'autre félicité que de s'être sacrifié ou d'avoir sacrifié sa fortune à celle qu'il aime. Les héros des légendes celtiques versaient leur sang en combattant des dragons et des monstres de toute sorte; le Français moderne prodigue sa fortune pour l'amour de sa dame : ce ne sont que deux formes dilférentes d'une même conception de la vie. qui élève la femme au rang de souveraine absolue, et abaisse l'homme à celui de valet, pour lequel les caprices de la bien-aimée sont des commandements divins. Chaque fois que nous rencontrons, dans la littérature européenne, un tel culte de la femme, nous pouvons conclure avec certitude à une origine celtique.
La nature celtique, inconsistante, déjîourvue d'idées, rebelle à l'idéologie, a produit le naturalisme et le classicisme, dans le domaine de la vie religieuse aussi bien que dans le domaine de la vie artistique. Il y a certains polyx^es en forme de sacs, qui peuvent ou se retourner ou être retournés, et dont l'existence continue dans cet état nouveau sans en être troublée. On peut fort bien comparer les Français à ces polypes : pour eux ce n'est rien de se retourner du catholicisme le plus orthodoxe à l'athéisme le plus radical — et vice versa — et pourtant dans chacun de ces états ils restent les mêmes. Ainsi
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pourrait-on dire que les Zola, les Daudet, les Maupassant personnifient l'envers des Corneille, des Ratine et des Molièi'e; que ceux-ci incarnent la nature opposée de ceux-là; que c'est la iiu-uie nature française, qui tantôt présente sa lace extérieure, unie, bien ijroportionnée, souple, tantôt sa l'ace interne, rugueuse, dilFornie et massive.
Nous ne nous attarderons pas aux deux premiers éléments de ce parallèle, mais nous explicpierons seulement, en considérant le dernier, que nous trouvons, inutatis mutandis, du Molière dans Maupassant et du Maupassant dans Molière. Quel comi([ue déchirant nous trouvons chez Molière quanti nous l'étudions de plus près, quelle horreur comique se dévoile à nous dans Maupassant! On raconte que Phalaris, tyran d'Agrigente, possédait un taureau d'airain que l'on chauITait au rouge après y avoir enfermé les condamnés, et où tout était disposé de façon à ce que les cris des victimes en sortissent mués en musique exquise, pour l'amusement du tyran. Celui qui ne j^ei'Coit pas, dans le Misanthrope de Molière, au milieu des francs éclats de rire, quelque chose comme les cris de douleur des victimes de Phalaris, ne sait pas pénétrer la profondeur d'où émanent les accents vrais que la vie inspire au poète. Et celui qui n'est pas frappé par le comique surhumain qui se dégage des tableaux déchirants de Maupassant est encore, en face de la vie véritable et de sa transcription dans l'art, comme devant un livre fermé. De méuie que Molière et Maupassant incarnent les deux faces sous lesquelles peut nous apparaître la nature française, de même nous voyons se révéler clairement en eux le mélange de sang des deux peuples qui habitent la France. Chez tous deux l'élément geruianique est mêlé à l'élément celtique. Chez Molière, les sentiments profonds propres aux Germains, soumis à l'ascendant de l'esprit léger et sociable que nous
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trouvons dans la natui^e celto-romaine, ne purent venir au jour qu'en un composé tout différent. Chez Maupassant au contraire, ces sentiments, dégagés de tout lien et empruntant seulement des ailes à la vivacité celtique, s'élancent avec une nouvelle force vers l'éther bleuissant et mystérieux.
En d'autres termes, l'élément celtique prédomine chez Molière, l'élément germanique chez Maupassant. Mais c'est ce dernier qui est le plus grand : il est la manifestation la plus élevée et la plus parfaite de l'esprit français ; avec lui nous arrivons au sommet de l'art français. Toutes les aspirations de la nature celto-franque trouvent leur expression en lui, et s'il est permis de considérer le « shakespearien » comme le plus haut degré auquel puisse atteindre la vie actuelle de l'âme et de l'esprit, c'est ce « sauvage ivre », de l'ivresse d'une vie dont il savourait toutes les jouissances, qui a été le premier et le seul Shakespeare de la France.
Kulturgeschichte der Rasseninstinkte (Histoire de la civilisation expliquée par les instincts de race), t. I, 1899, p. n-i3, i5- 16, 20, io5, 3i3.