‹ Le pangermanisme philosophiqueChapitre 109 sur 135 · Le Germain · texte numérisé non relu

Le Germain

Il existe entre Celtes et Germains une parenté frappante : l'affinité des tendances profondes de l'esprit manifeste, dans leur histoire, la ressemblance de ces ti'aits délicats qui constituent la personnalité. Croit-on, pour aller tout droit au fond des choses, que ce soit par hasard que saint Paul adresse son épître sur la délivrance par la. Joi, sur l'Évangile de la liberté en opposition avec le joug tyrannique de la loi ecclésiastique, sur la religion fondée non sur les œuvres, mais sur la noiiçelle naissance, croit-on, dis-je, que ce soit par hasard

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qu'il adresse aux Galates, à ces Gallo-Cirocs il'Asie Mineure restés des Celtes presque purs, cette épître où l'on croit entendre Martin Luther parlant à des Allemands, trop faciles à abuser, mais incomparablement doués pour l'intelligence des plus profonds mystères? Je ne crois pas, pour ma part, qu'une telle matière soit sujette au liasard;... d'ailleurs, notre jugement ne se fonde pas sur une simple hypothèse; il ne se fonde pas seulement sur la parenté entre la religion mythique primitive des Celtes et des (lormains, mais encore sur l'ailinité générale entre leurs facultés intellectuelles, affinité attestée par l'histoire de la culture eurojîéenne jusqu'à nos jours, partout du moins où le Celte a conservé la pureté de sa race.

C'est ainsi que nous voyons naître très tôt, dans les contrées de l'Irlande où s'était conservée la pureté de la race celtique, au cours du demi-millénaire qui va du Celte Scot Erigène au Celte Duns Scot, des théologiens admirablement doués pour la philosophie, auxquels leur tournure d'esprit indépendante, leur audacieuse recherche du vrai attirent les persécutions de l'Eglise chrétienne. C'est au cœur de la Bretagne que naquit ce grand esprit initiateur, Pierre Abélard, et, fait digne de remarque, ce qui le caractérise, lui comme les autres, ce n'est pas seulement sa pensée indéj)endante et avide de liberté, mais avant tout le sérieux vraiment sacré de sa vie; et c'est là une qualité essentiellement germanique. Ces Celtes de jadis, si exubérants de force, ne sont j)as seulement des esprits libres, pas seulement des hommes pieux, de même que le marin breton d'aujourd'hui; ils sont à la fois libres et pieux. Ainsi s'exprime en eux ce caractère spécifiquement germanique que nous observons depuis Charlemagne et le roi Alfred jusqu'à Cromwell et la reine Louise, depuis les troubadours, hardis adversaires de Rome, depuis les

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Minnesänger si indépendants en politique, jusqu'à Schiller et Richard Wagner. Et quand nous entendons, par exemjîle, Ahélard protester au nom de sa profonde conviction religieuse contre le trafic des indulgences, mettre les Grecs bien au-dessus des Juifs à tous les égards, considéi-er la morale de leurs philosophes comme supérieure à la loi sacrée d'Israël, et la concef)tion platonicienne du monde comme plus sublime que celle de Moïse; lorsque nous le voyons donner pour base à la pensée religieuse l'idéalité transcendantale de la notion d'espace (ij, de telle sorte que l'homme n'est pas nais en présence de Dieu par son entrée dans un ciel empirique, mais par une conversion intérieure et spirituelle, ne sommes-nous pas alors obligés de reconnaître que cette intelligence n'est pas simplement indo-européenne par opposition au type sémitique ou bas-romain, mais qu'ici se révèle une individualité qui trahit, dans chaque pli de la pensée, son caractère spécifiquement germanique? Je dis « germanique » et non pas « allemand » ; aussi bien, je ne parle pas du temps présent, où la différenciation a conduit à la constitution de caractères nationaux nettement distincts ; je parle d'un homme qui vivait il y a tantôt mille ans, et je prétends qu'avec la tendance générale de sa pensée et de ses sentiments, ce Breton aurait très bien pu naître au cœur de la Germanie : Celte typique par la tristesse passionnée de son être, nouveau Tristan dans sa vie amoureuse, il est chair de notre chair et sang de notre sang germanique. C'est un Gei'main.

C'est sans aucun doute dans leur poésie que la parenté entre Celtes et Germains (au sens étroit de ce mot), se manifeste de la façon la plus frappante. Dès leur origine, les poésies franque, allemande et anglaise font entrer

(i) Dialogus inter philosophiim Judœuin et Cliristianum.

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dans leur traino des cléineiUs (x*lli(]ues, non qu'elles juauquent de motils qui leur sont propres, mais ceux que, conscientes de la parenté lointaine, elles empruntent à la poésie celtique, avec leur air d'étrangeté, ineomplètemeut compris parce qu'ils sont à moitié oubliés, ont un charme mystérieux, et une saveur i)lus relevée.

La poésie celtique est une poésie dont le sens est infiniment profond, dont la richesse symbolique est inépuisable. A sa plus lointaine origine, elle était sans doute intimement unie à l'âme de notre poésie germanique, à la musique,

Si nous considérons les grandes œuvres qui, au tournant du douzième et du treizième siècles, et grâce au réveil de l'instinct poétique, naissent dans tous les pays germaniques et avant tout en Franconie: si nous considérons dune part la (leste de Charlenia^rte, la Chanson de Roland, Berthe aux grands pieds, Ogier le Danois, œuvres où se manifeste dans son indépendance la force créatrice des Francs, et d'autre part la résurrection de la jîoésie celtique dans les légendes de la Oueste du Graal, de la Table Ronde du roi Arthur ,^\e Tristan et Yseult, de Percerai, nous ne nous demandons pas même un instant de quel côté se trouve, tant pour l'expression que pour le sens, la poésie la plus profonde, la plus riche, la plus vraie, la plus inépuisable.

Plus nous remontons dans le passé, plus nous apercevons avec netteté, en dépit de toutes les divergences individuelles, la parenté profonde entre les tendances poétiques primitives des Celles et des Germains; à mesure que nous redescendons le cours de l'histoire, il s'en jierd quelque chose. C'est ainsi, par exemple, que dans le Tristan de Gottfried de Strasbourg, qui surpasse sans conteste, œuvre achevée et complète, les versions françaises du même poème, manquent cependant plusieurs des traits les plus profonds et les plus fins de cette

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lég-ende incomiîarable, à la fois poétique, mythique et symbolique, alors que ces traits fii^uraieut encore dans le roman vieux français, et que Chrétien de Troyes les avait au moins indiqués. De même pour le Parzwal de Wolfram d'Eschenbach. Mais où cette jiarenté se révèle à nous de la façon la plus persuasive et la plus saisissante, c'est quand nous nous rendons compte que seule la musique allemande était véritablement caj)able de rappeler à une vie nouvelle la poésie primitive des Celtes et des Germains dans leur esprit et selon leur sens originels : les chefs-d'œuvre de Wagner nous ont rendu sensible la primordiale parenté entre ces deux sources d'inspiration.

Ibid., p. 468 sq.

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