II. L'imitation des Anciens a été funeste
Les Grecs et les Romains sont à coup sûr les peuples auxquels nous devons le plus, sinon pour l'éveil de notre civilisation, du moins pour celui de notre culture. Nous ne sommes pas devenus pour cela Grecs ou Romains. On n'a peut-être jamais introduit dans l'histoire un terme plus pernicieux que celui de Renaissance. Ce terme impliquait en effet l'idée absurde d'une résurrection de la culture grecque et latine, idée digne des âmes de métis d'une Europe méridionale dégénérée, qui considéraient
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la culture comme quelque chose que l'homme peut s'approprier extérieurement. Pour rendre possible une résurrection de la culture hellénique, il ne faudrait rien moins que la résurrection des Hellènes. Tout le reste n'est que mascarade. Ce n'est pas seulement l'idée de Renaissance qui était dangereuse, mais aussi en grande partie les actes qui ont résulté de cette conception. Car. au lieu de recevoir simplement des suggestions, nous avons dès lors subi des lois qui enchaînaient notre originalité. Dans le domaine de la vie publique, le droit romain, élevé à la dignité de dogme classique, devint la source d'une tyrannie et de contraintes inouïes. Ce n'est pas à dire que ce droit ne soit pas aujourd'hui encore un modèle de technique juridique, une admirable et éternelle école de jurisprudence; mais que ce droit nous fût imposé, à nous autres Germains, comme un dogme, ce fut certainement un grand malheur pour notre développement historique. En effet, non seulement il ne s'accom modait point à nos conditions d'existence, mais encore c'était un organisme mort, mal compris; de nos jours même, ce n'est qu'après les recherches les j)lus précises d'histoire romaine que sa signification ancienne et vivante a été découverte. Pour pouvoir en saisir véritablement l'esprit, il nous fallut d'abord faire sortir le Romain de sa tombe.
Ce n'est pas seulement en philosophie que nous dûmes devenir des « servantes » ancillœ, docilement soumises à Aristote. Cette loi d'esclavage pénétra toutes nos pensées, toute notre activité. C'est uniquement dans le domaine industriel et commercial qu'on alla énergiquement de l'avant ; aucun dogme classique n'entravait ici nos efforts; même les sciences physiques, l'exploration du monde, eurent à soutenir un combat acharné ; toutes les sciences de l'esprit, de même que la poésie et l'art, eurent à lutter plus àprement encore, et le combat n'a pas
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encore abouti à une complète victoire, à un arfranehissement délinitif. Ce n'est certes pas un pur hasard si le poète dç beaucoup le plus puissant de l'époque de cette prétendue Renaissance, Shakespeare, et son plus puissant sculj)teur , Michel Anj^-e , ne connaissaient aucune langue morte. Qu'on se représente dans quelle superbe indépendance nous apjiaraîtrait l'auteur de la Divine Comédie, s'il n'avait pas emprunté son Enfer à Virgile, et son idéal politique au droit de la décadence byzantine et à la Civitas Dei de Saint Augustin...
Ce que nous aurions dû apprendre de l'hellénisme c'était, pour la vie, la signification d'un art développé organiquement; et pour l'art, la valeur d'une personnalité intégrale et libre. Nous lui avons emprunté tout le contraire : des imitations stéréotypes, et la tyrannie d'une esthétique construite après coup.
Ihid, t. 1, 7ia-i3.
12. La culture germanique est supérieure à la culture grecque.
J'ai rappelé la phrase de Schiller : « Quel est le moderne qui, individu contre individu, osera disputer au citoyen d'Athènes la palme deTlmuianité? » Chacun comprend ce (jue le noble poète veut dire, et pourtant, cette phrase provoque des objections décisives. Que signifie la « palme de l'humanité »? Ici encore, c'est le concept abstrait d'humanité qui égare notre jugement. Les citoyens libres d'Athènes possédaient chacun vingt esclaves. Il leur était donc facile de trouver des loisirs pour exercer leur corps, étudier la philosophie et cultiver les arts. Au contraire, notre culture germanique a toujours été ennemie de l'esclavage. Combien y en a-t-il
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parmi nous, depuis le roi jusqu'au joueur d'orgue de barbarie, qui ne soient pas astreints à peiner tout le longdu jour, à la sueur de leur front, pour faire de leur mieux ? Le travail en lui-même n'anoblit-il pas autant que les bains et la boxe ?
Je ne chercherais pas longtemps le moderne que demande Schiller. Je prendrais Friedrich Schiller luimême par la main et je le mènerais au milieu des plus grands hommes de tous les grands siècles de la Grèce. Cet éternel malade n'eût certes pas fait grand elfet en apparaissant tout nu dans le gymnase, mais son cœur et son esprit apparaîtraient, toujours plus sublimes, à mesure qu'ils se dépouilleraient de toutes les disgrâces des contingences de la vie. Je proclamerais alors, sans craindre d'être contredit : « Ce moderne vous est supérieur à tous par son savoir, par ses aspirations, par son idéal moral. Comme penseur, il vous dépasse de beaucoup, et comme poète il est presque votre égal. >> Quel artiste grec pourrait-on comparer à Richard Wagner pour la puissance créatrice et la force de l'expression ? Et la Grèce entière a-t-elle jamais produit un homme digne de disputer à Gœthe la palme de l'humanité ?
Ibid., t. I, p. ^19-720.
i3. La religion germanique.
Avec Jésus-Christ, le génie religieux absolu étaitapparu au monde. Personne n'était aussi capable de comprendre cette voix divine que le Germain ; les plus grands apôtres de l'Evangile à travers l'Euroj^e sont tous des Germains, et le peuple germanique tout entier s'attache aux paroles de l'Évangile, car il est incapable de basse superstition. Pourtant l'Évangile disparaît et la grande voix se tait,
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eiw les enl'uiits du chaos ne veulent pas abaudonuer ces sacrifices sanglants de victimes expiatoires, que les meilleurs esprits 2)arini les Grecs et les Hindous avaient rejetés depuis Ioni;temps, et que les j)lus ji^randspropltèlesdu judaïsme tournaient en dérision depuis des siècles. A cela se joignent toutes sortes de magies cabalistiques, et, venue de l'aniiciue et malsaine Syro-Egypte, la transsubstantiation; et cette mixture, arrangée et complétée grâce aux chroniques juives, telle est désormais la religion des Cîermains.
Le plus grand danger qui menace l'avenir du (lermain réside, à mon avis, dans le défaut d'une religion véritablement jaillie de sa nature propre et la reflétant : c'«6t là son talon d'Achille.
La véritable école, et la plus haute, capable d'aUranchir le monde du joug de l'hiératisme historique, c'est la mystique, la philosophia teutonica, comme on l'a appelée. Une intuition mystique jioussée jusqu'à ses dernières conséquences résout l'une après l'autre, en allégories, les données dogmatiques.
Ce qui reste ensuite n'est de même qu'un symbole, car la religion n'est plus une conviction, un esj)oir, une certitude, mais bien une expérience, un événement réel, ui^ état immédiat de l'àme. Lagarde dit quelque part : c La religion est présence immédiate; » ce point de vue est mystique.
L'expression la plus achevée d'une religion mystique absolue, nous la trouvons chez les Aryens de l'Inde ; mais nos grands mystiques germaniques dift'èrent à peine de leurs prédécesseurs ou contemporains des bords du Gange.
En réalité, une seule chose les sépare : la religion hindoue est d'origine purement indo -germanique et le mysticisme y trouve sa place naturelle, admise par tous; tandis que dans une religion laite de l'alliage de l'histoire
hébraïque avec la mag-ie pseudo-égyptienne, il n'y a pas de place pour le mysticisme qui, par suite, a été parfois tout juste toléré, et le plus souvent pei'sécuté par nos diverses confessions.
Celui qui interprète mécaniquement la nature empirique perçue par les sens, celui-là a une religion idéaliste, ou il n'en a pas du tout ; s'il en a une autre, il se ment à lui-même, consciemment ou non.
Le Juif ne connaissait aucune espèce de mécanisme. Depuis la création ex iiihilo jusqu'à l'avenir messianique rêvé, il n'apercevait que l'arbitraire tout-jinissant ; aussi n'a-t-il jamais rien découvert. Une seule chose lui est nécessaire : le Créateur. Au contraire le mécanisme conséquent, tel que nous, Germains, l'avons créé, tel que nous ne saurions désormais nous y soustraire, ne comporte qu'une religion tout idéale, c'est-à-dire transcendantale, telle que le Christ l'a enseignée : « Le royaume de Dieu est en vous. »
La religion n'est pas, à nos yeux, une chronique, mais une expérience, une expérience interne et immédiate.
Ibid., t. I. 777.