‹ Le pangermanisme philosophiqueChapitre 44 sur 135 · PREFACE CXLIX · texte numérisé non relu

PREFACE CXLIX

saire de la vie sociale. Par une propagande si générale et si inlluente on peut dire que l'intelligence allemande entière est militarisée. La clameur des publicistes retentit des lieux communs de la métaphysique pangermaniste, parce qu'auparavant la méditation .passionnée des penseurs s'était saturée des plus banales croyances populaires. Une nouvelle espèce de pseudo-philosophes foisonne : ce sont les fondateurs de Ligues, les apôtres ambulants, les pamphlétaires salariés et qui tous vaticinent en termes pliilosophiques. En un de compte, il ne reste plus guère de journal impérialiste qui ne tienne à honneur de hurler les appétits allemands, comme s'ils étaient d'inéluctables lois de l'histoire.

S'il faut répondre à ces sophismes, soustrayonsleur d'abord leur fondement religieux et métaphysique : i" il n'y a pas de peuples élus, et la philoso[)liie attardée qui affirme une telle prédestination manque de critique et de savoir ; 2'^ il n'y a pas non plus, dans la réalité sociale ou naturelle, de nécessité mécanique ; et la science qui aflirme ce déterminisme est à son tour une métaphysique superficielle et attardée. Rien ne nous permet d'affirmer autre chose que des faits contingents, et le lien observable de* cause à effet qui les joint est luimême un lien de fait. Mais on devine l'arrièrepensée de ceux qui, dans la foule ou dans Télite allemandes, prétendent croire à une prédestination ou à un déterminisme naturel par lequel le peuple allemand est poussé. Pas de plus impérieuse arrogance que de s'écrier : « Place pour nous ! Nous sommes le Destin divin ! La Fatalité vient par nous l

OL I.K l'AX(.KI5^r.V\ISMK IMIILOSOIMIIQUK

1^1 nous nous avaiH'ons coiimie uii élôincnt de la naliirc! » Les réalités, qui pèsenl par (;lles-niémes d'un poids assez lourd, le peuple allemand prétend les alourdit* encore de tout le sentiment de l'irrésislil)le. Il entend les imposer ainsi, quand elles le servent, au vouloir des autres hommes, sans leur laisser aucune chance de les modilier. Si le peuple allemand est providentiellement prédestiné ou si des causes idéographiques, démographiques, économiques, stralégi([ues l'obligent, par une poussée dont il n'est pas le maître, à étaler sa force sur le monde nécessairement, quel recours y a-t-il contre cela? En des sens contraires, alors, la volonté des hommes est d avance déterminée. La volonté allemande est grisée de sentir cet inévitable incarné en elle. Sur le vouloir des autres nations, une hypnose paralysante s'appesantit. Cette doctrine du providentiel et du déterminé est la ruse la plus profonde dont se serve la métaphysique allemande pour renforcer l'orgueil délirant dont elle s'est faite l'auxiliaire. Elle est aussi le narcotique par lequel elle compte engourdir les velléités de résistance.

Il n'y a pas un des dirigeants allemands de premier plan qui n'ait été rempli de cette double croyance en la prédestination du peuple allemand et en la nécessité qui ne lui laisse pas le choix. Bismarck avouait que le courage de déchaîner le lléau de trois guerres lui aurait été impossible sans la conviction d'entrer dans les voies assignées à l'Allemagne i)ar la Providence, Une telle croyance en la prédestination allemande renforçait le réalisme déterministe qu'il confessait dans l'entretien fameux

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avec Karolyi, en 1862 : « 11 nous faut acquérir la force vitale nécessaire à notre existence politique. » Cette force vitale, la Prusse ne pouvait l'acquérir qu'en drainant les ressources de toute rAUcmaîjne unifiée; et plutôt que de renoncer à cette conquête, Bismarck menaçait Karolyi des pires catastrophes. Les ressources du pays allemand unifié ne suffisent plus aujourd'hui à l'ambition politique allemande. L'étendue d'un Empire égal à celui des tsars, aux Etats-Unis ou à l'Empire britannique la rassasierait tout juste. Les exigences de cet appétit, voilà la nécessité, voilà la loi; et on pourrait ajouter, voilà les prophètes :

(I Le peu])le allemand, uni dans un esprit de concorde patriotique, sera le bloc de granit sur lequel notre Seigneur Dieu pourra editier et parachever l'œuvre civilisatrice qu'il se propose dans le monde. "

Guillaume II l'affirmait, le 3i août 1907, à Brème. De cette mission, le peuple allemand avait la certitude fervente depuis un siècle. Le souci des dirigeants allemands, comme le prince de Biilow l'a reconnu, a toujours été de ne pas laisser s'assoupir cette ferveur :

« Ceci est l'afTaire des guides intellectuels qu'aucun peuple ne suit aussi docilement que le peuple allemand (i). i>

Cette passion unanime, attisée savamment et sans relâche, on pensait ensuite la jeter sur le monde. L'Allemagne entière y trouvait de tangibles profits. Ses classes dirigeantes y gagnaient de jouir en paix

(i) BÜLOW, La PoUlifjii'i allemande, trad. M. Herbelte. i<)i4, p. 323.

CLII LK l'AN(;i:UMAXIS^rK l'HILOSOlMIK^HE

(lo Icuis privilèiçes sociaux. On n'a [)as l)C'soin d'élargir les droits dcinoci'ati([iics da peuple, si on le l'aïuitise, selon le plan de Jîidow, « par une polili(iue vivante, résolue, grande dans ses and)itions, énergique dans ses moyens » (i). Les desseins de cette politique, les gouvernants d'Allemagne les fixent. Mais ils conq)tent sut" la collaboration des penseurs allemands pour en imprégner lélile et la l'oule. Plus certains, par expérience, de reflicacité d'une telle propagande, que tels parmi nous, aveuglés jusqu'à en douter, quand déjà elle nous cernait de son enveloppement mortel (2).

(Charles Axdler.

(i) BÜLOW, La Poliliquc allemande, p. 32^.

(a) Je dois des'ronicreiements très vifs à mon oolli-giie I. Ron<>e, professeur à la Sorl)onne, qui a bien voulu revoir la traduction des documents qui suivent; et les traducteurs lui sunt reconnaissants, les premiers, des|retouclies dues à sa plume élégante.

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