‹ Le pangermanisme philosophiqueChapitre 45 sur 135 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

LE PRÉDESTINATIONNISME MÉTAPHYSIQUE

Il n'est pas question ici de tracer un résumé de la vie de Fichte. Sa biographie par son iils, Immanuel Hermann Fichte {Johann- G ottlieh Fichte's Leben und literarischer Briefwechsel i83o, 2 vol., 2" éd. 1862) est en toutes les mains. Une biographie monumentale est prépai'ée par les soins d'un Français, M. Xavier Léon, qui a déjà consacré à l'mterprétation du philosophe un beau livre, La Philosophie de Fichte, 1902.

Nous citerons Fichte d'après l'édition des Œuvres complètes (Saemtliche Werke, 8 vol., Berlin, 1845-46) et les trois volumes d'ouvrages posthumes t Nachgelassene Werke) qui avaient précédé en i835.

Ce que nous avons ici à faire saisir du doigt, c'est comment le disciple rigide de Kant, celui qui croyait, <« seul de tous les vivants », avoir compris Kant et avoir pénétré le principe kantien, pour en l'aire le moyen d'atteindre « à la vérité pure et à l'entière clarté », peut passer pour un devancier du pangermanisme. Il faut se garder de considérer Fichte comme un rationaliste, dont le système, établi selon des formes d'une logique rigoureuse, serait destiné à satis-

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faiit' les Ix'soius de la raison morale universelle. 11 y a heaueoiip de vrai dans sa plainte : « La Doctt-ini' de la science ic'est-à-dire la doctrine de Fichte) a semé qneUfues étincelles dans le monde, comme Kant lui-même ; mais (]uant à l'avoir saisie dans son principe, c'est ce qui n'est arrivé à personne (jue je connaisse. » AnjounThni encore, les exposés courants des historiens de la philosophie se méprennent sur lui. Peutêtre n'y en a-t-il pas de plus pénétrant (pie l'essai de Fnir/ (iociARïEN. (Fichte als religiœser Dcti/icr, 1914'- C'est une pensée religieuse que celle de Fichte, féconde en éru{)tions passionnées. La continuité du système de Fichte est dans un |»etit nombre de sentiments et de vouloirs })uissants et [)rofonds, que les événements du temps soulèvent en soubresauts violents et de sens contraires. Ces sentimcnt.s et ces vovdoirs, Fichte essaie de les réfléchir dans une pensée consciente : Selhstbesinnu/ig- und Selbslverstündi i>-ung , réfléchir sur soi et s'entendre soi-même, voilà tout lellort de sa philosoi)liie.

En essayant de saisir ainsi, dans des formes réfléchies, le contenu de la conscience, Fichte reste Adèle à l'esprit de son temps. Le xviii'= siècle, avait-il écrit dans les Griindzùge der gegenwaertigen Zeitalters ( Traits fondamentaux du temps présent), est « l'époque de l'intelligence et des concepts hilelligibles ». 11 le méprisait, parce que ce siècle ne Voulait tirer des concepts que de l'expérience sensible. Il croyait, quant à lui, pouvoir les tirer d'ailleurs, et du fond le plus j)rorond de la conscience.

Son système affecte donc une construction logique très rigide; c'est l'elTort le plus puissant pour clarifier et recueillir dans des notions intellectuelles un contenu que de telles notions sont impropres à renfermer. Car ce que sa réflexion découvre au fond de la conscience, c'est de la passion visionnaire et la I)lus énergique volonté. Un exposé qui décrirait la philosophie de Flehte, seulement dans son eflort pour vaincre un insurmontable obstacle, c'est-à-dire pour donner la forme d'une construction à de puissantes effusions sentimentales qui ne sont pas de nature logique, se méj)rendi'ail sur la qualité même de sou expérience intérieure.

Mais cette forme logique ajoute encore à ce qu'il y a de l)éremptoire dans les affirmations de Flehte. Ce pauvre fils de tisserand, qui avait gardé les oies près de la chauniière paternelle, et qui, ajtrès ses éludes en théologie, avait assumé tout le labeur humiliant d'un précepteur de grande famille, s'était toujours senti une âme de chef. Son orgueil impérieux, dès ses anné(>s d'université, se sentait responsable de la destinée collective de son peuple et de l'humanité. Ses dialogues sur le Patriotisme et son contraire ( 1807) disent bien

comment il concevait son rôle (i) : Le don de gouverner les liommes élait autrelois l'allaire du génie. » Il semble que ce génie, comme toute espèce de génie, ait disparu du monde ; et, depuis lors, le gouvernement est devenu une technique quia son savoir, ferme et inaltérable... 11 laut l'apprendre non comme un métier, mécaniquement, mais par une intelligence rationnelle, claire et scientifique. ' Cette science i-ationnelie, il croyait l'avoir apjiortée le premier. C'était à peu près le contraire de ce que nous entendons par science. Il appelait " délire " la prétention de construire une interprétation du monde par la seule juxtaposition des résultats de la science spécialisée. Les vérités qu'il apportait, quant à lui, lui paraissaient unifier tout ce que la science de détail laissait épars; mais elles étaient très simples à saisir. Elles ne concernaient jamais que la liberté humaine et la conscience que nous en avons. L'effort de réflexion que supposait ce savoir était exceptionnel ; mais il était accessible à quiconque possédait la vie vraie de l'esprit. 11 supposait de la bravoure et du caractère. Nous en devenons incapables par l'oblitération en nous de la spontanéité intérieure ; et des peuples entiers, les Juifs et les Français notamment, ont collectivement, par une longue corruption, éteint en eux cette spontanéité. En tous les autres elle peut se réveiller, si des écrivains en qui s'est faite la révélation de la vie nouvelle de l'esprit les secouent de leur torpeur. Les penseurs ont ainsi un rôle analogue, chez Fichte, à celui des prophètes d'Israël, en attendant d'être les éphores que l'Etat futur chargera de contrôler le pouvoir exécutif.

Le sentiment dominant chez Fichte, c'est celui d'une ère nouvelle qu'il faut préparer. Il s'agit de transformer l'humanité entière par une éducation dont Fichte apporte les formules, de jnème qu'il sait seul le sens dans lequel se fera ce grand renouvellement. Prodigieuse assurance. Elle ne fait que reproduire, dans l'enseignement de Fichte, ce qui est le trait dominant de son caractère et le contenu de son système. Caractère, enseignement, système : c'est chez Fichte tout un : une volonté qui construit une représentation, où elle se traduit en entier, impérieusement. Sans doute, c'est l'humanité entière que Fichte, de lasorte, prétend reconstruire : mais une humanité d'espèce germanique. Et si ce vouloir torrentiel a besoin de moyens mactiiavéliques, Fichte n'hésitera pas. On en jugera par les textes qui suivent.

(i) Nachgelassene Werke, t. III, 235 sq.

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