‹ Le pangermanisme philosophiqueChapitre 59 sur 135 · GOERRES · texte numérisé non relu

GOERRES

l'Italie et l'Allemag-ne, bien qu'atténué et formé d'une autre manière et d'éléments différents.

a) Le caraclcre français.

Nul peui^le ne se sent aussi à l'aise sur cette terre que le peuple français ; on pourrait appeler la race française la race essentiellement terrestre, ou, tout au moins, la race européenne par excellence. Nulle autre n'a reçu en partag-e une telle intellig'ence des réalités de ce monde, qui lui permet de discerner sans peine les rapports des choses, de saisir l'occasion au toI et de l'adapter utilement aux circonstances ; nulle autre n'a cette adresse pour trouver sa voie rapidement au milieu des circonstances les plus embrouillées, pour se plier avec souplesse à toutes les formes, à toutes les situations. Nulle autre, douée de la même persévérance dans la poursuite de uns déterminées, ne peut se vanter de conduire avec autant d'habileté , pour son propre avantag-e , le jeu des relations, des intérêts et des passions personnels sans éveiller l'attention, sans grand ellort, par le seul effet de son tact, et de transformer l'adversaire en instrument utile. Nulle autre n'est aussi habile à saisir les choses au moment propice, quand elles sont dans tout leur éclat; nulle ne possède à ce degré le don d'extraire de leurs profondeurs la vie et la passion, l'émotion et les sentiments, pour les étaler en surface et les faire briller de tout leur éclat, comme un or martelé.

Aucun peuple ne saurait prendre la vie avec un naturel aussi léger, aussi joyeux, avec une telle grâce, ordonner les relations sociales avec une légèreté aussi aisée, et jouer si naturellement avec le sérieux de la vie, que celui-ci, bon gré mal gré, se transforme en badinage.

(>8 LE l'AXdEll.MANISMK PHILOSOPIIIQUK

l»i Le caraclvrc (illmunul

Et c'est en reyard de ces oiseaux vils et lég-ers que nous ti'ouvons les Allemands si lourds, si maladroits, qu'ils ont l'air de num-her à quatre pattes, et qui sont eu tout leur opposé, dans leurs dispositions ou dans leurs as2)iralions : ce c[ui chez les Français se manifeste le plus extérieurement est chez eux tourné tout en dedans ; ils sont repliés sur eux-mêmes dans toutes leurs actions et dans toutes leurs pensées; doués d'une raison lorte, et peu sagaces, d'une imagination vive, mais d'une éiocution balbutiante, d'une sensibilité profonde sans aucun tact, d'une grande force de volonté sans aucune adresse pour l'utiliser; vivant dans l'avenii' ou dans le passé, jamais chez eux dans le présent: s'ellbrçant en toutes choses d'atteindre au plus haut ou d'aller au plus profond, et par là perdant de vue ce qui est réalisable, et qui se trouve au milieu, et ne menant rien à bien; seule la quiétude absolue ou l'extrême émotion leur donne ([uel(|ue adresse : inaptes aux transitions ménagées, ils laissent en règle g('nérale par leur irrésolution échapper la bonne occasion.

Moins entraînés par les sens, moins orageusement chargés d'électricité dans les régions moyenne et basse de l'instinct, ils ont eude tout temps une vie plus impérieusement consciente ; comme ils dépendent moins des impressions du dehors, une plus grande activité intérieure s'est développée en eux, activité qui agit du dedans sur l'extérieur plutôt qu'elle ne se laisse déterminer du dehors, et qui à l'intérieur même, s'exerce de haut en bas, cherchant, avec une attention lucide et réfléchie, à mettre de l'ordre dans les phénomènes de la vie intime et dans ceux de l'univers.

Puis Gorrcs démontre que, si la religion et les arts n'ont

GOERRKS 69

pas en AUeinague la grâce que nous leur trouvons dans les pays latins, ils ont, par contre, plus de profoutleur et « un oaraclère plus sévère, plus sérieux, plus moral ». A la religion comme aux arts, l'Allemagne seule a su donner une àme, car, seule, elle a pénélré leur essence intime, après les avoir longuement étudiés.

Ibid., p. 381-382; 376-377.

4. Efforts de la France pour s'assurer r empire du inonde après le démembrement de V Empire germanique.

Nous avons vu ([uels étaient pour Görres les traits distiuctils du caractère Iranc^-ais, fait selon lui d'adresse et de légèreté, alors que la réflexion el le sérieux sont l'apanage du peuple allemand. L'Allemagne, après la chute de l'Empire de Charlemagne, perdit le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. L'ambition française tenta de se les assurer. D'où une lutte qui fait violemment osciller l'Europe.

De même que l'aiguille aimantée ne ti'ouve le repos que pour un instant lorsqu'elle indique le nord, puis, ignorant comme toute force de la nature ce qu'elle cherche, reprend sa course errante vers l'est, n'y trouve pas satisfaction et s'écarte d'autant vers l'ouest, de même nous voyons osciller par jjériodes séculaires la société entre deux extrêmes. Depuis que l'ancien Empire germanique dont Charlemagne avait atteint les limites naturelles a été démembré, l'Europe clierche à retrouver son centre de gravité par des oscillations et des vacillations incessantes ; lancée sans arrêt d'un extrême à l'autre, à peine l'a-t-elle atteint qu'elle regrette le juste milieu. Mais dans son élan pour y revenir elle le dépasse sans cesse, entraînée ])ar la force acquise.

Soi'tie victorieuse des longues luttes de la féodalité, délivrée des invasions anglaises, la France se donna pour but :

De refondre la triple couronne de Charlemagne et de la

JO LK l'ANCKIlM A.MSMK PHI l.OSOPII I(^)l)E

donner à ses rois. Réunii* ;iu l'oyauinc «le France l'Allemagne <'t l'Italie tant [)arla ruse que parla l'oree hrutalc, fut Sun idée lixe inlassablement poursuivie. Ü'oii lu lutte qui, pendant des siècles, livra les deux pays à l'incendie, au brigandage, au meurtre, les éhianla et les corrompit intérieurement.

L'Allemagne, toujours plus étrangère à elle-même, alors <[ue la France réalisait son union par sa politique, lut désarmée au traité de \\'estplialie, eon(iuise par celui de Lunéville, et, après sa honteuse défaite, annexée en tanl que province à l'Empire napoléonien.

Mais, alors que cette œuvre conduite par une main habile allait être achevée, se produisit un brusque revirement. liCS Allemands, selon leur habitude, débonnaires jusqu'à la naïveté et indolents jusqu'à la bêtise, perdirent enfin toute patitnice, et se levant lentement de leur l)ien-aim«'e peau d'ours, détruisirent en un seul jour, dans un accès de ce fiiror teiitonicus de tout temps redouté, l'œuvre poursuivie pendant des siècles par l'habileté politique la plus avisée.

Suit alors la description de la siluaUuu prospère de la France, qui se termine par ces paroles :

Elle réunit ainsi en elle tous les éléments dune existence assurée, heureuse et honorée, pour peu qu'elle sache borner ses désirs et renoncer à son rêve lavoii : la domination universelle.

Ibid., p. "iiji; 3^'^.

5. L'Allemagne en i8ig est incapable de remplir sa mission en Europe.

Après avoir longuement exposé l'état d'infériorité j)oliti<jue de rAlleniagne eu 1819 et montré qu'abandonnée par l'Autriche, et incomprise de la Prusse, elle n'est plus qu'une lie-

GOERRES "jl

tiôu diplomatique, (lorres lerinine sur les paroles qu'on va

lire

Ainsi le despotisme et l'aiiarchie se la disputeront, jusqu'à ce que le despotisme l'emporte par la puissance de l'épée, ou que de l'anarchie se dégage avec force un vigoureux esprit national ([ui, avec l'unité, assurera l'indépendance des parties.

Mais pour l'instant, elle est incapable de jouer le rôle de puissance médiatrice entre le Xord et le Sud de l'Europe auquel elle est appelée par sa situation et sa civilisation. Elle ne dispose ni de la force que donne l'unité, ni de la liberté nécessaire à son développement...

Placée entre deux systèmes européens, le système russe et le système fi*anco-ang-lais, elle devrait les isoler et les séparer si elle était une masse unie, mais, étant donnée la facilité avec laquelle elle se désagrég-erait actuellement, c'est elle qui subira les contre-coups de l'explosion.

La Russie dispose, dans des espaces inaccessibles, d'une force armée de deux millions et demi d'hommes ; elle n'a de frontières communes avec la Turquie que sur une courte étendue, et dans ce pays elle a de nombreuses affinités de race et de religion avec une g-rande partie de la population ; la majeure jsartie de ses frontières touche à l'Allemagne, et là, comme une avant-g-arde, se trouvent d'autres ramifications de son tronc, disséminées comme des ilôts dans le A'ieil empire ; ainsi elle s'avance sur l'Europe et, comme au Caucase, ne trouve devant elle que trente tribus désunies.

Suit un exposé de la coiislitution autocratique de la Russie, ([ui peut disposer de sa puissance pour le l)ien ou le mal de l'Europe. Puis Görres continue :

Puisqu'il laut désormais à toute guerre un prétexte idéal pour l'ennoblir, ce prétexte sera la' lutte entre l'an-

-■J. I.E P.WdKlOIANISMi: IMIILOSOIMIKUK

cieii et le nouvel ordre de ehoses ; et il suffirait que le Nord défendît l'un, pour que la France ou l'Angletc'rre» selon la ronjoncture des inU-rèls sur nier el sur terre, se fît le champion de l'autre, avant tout lt> Sud derrière elle ; les forces p]i\ si([ues se vaudront peul-ctre, mais la force morale l'emportera dans le Sud. L'Allemagne placée au milieu du levier, que les forces adverses clierchent à utiliser chacune de son coté, pourrait, si elle formait un tout, uni par un esprit commun fort et puissant, rcniplir sa mission naturelle, cesl-à-dire maintenir ré(/nilibre en Europe et détourner tout au moins de son territoire la lutte des puissances, si elles en viennent aux mains. Mais en cette absence totale de tout esprit commun et de toute unité, dans ce morcellement de souverainetés indé])endantcs, pour lesquelles l'intérêt de leur propre conservation prime tout devoir envers la communautc-, la i'orce intérieure de liaison a disi)aru ; l'équilibre de l'Europe cherche un autre ])oint d'appui sur lecpicl il se puisse assurer, et l'Allemagne, qui n'est plus cv centre de gravité, en vient à jouer un rôle tout passif, soumise à l'un ou l'autre groupement au gi'é des cii'constances.

C'est sur son territoire que se battront les adversaires ; menacée par l'un d'une nouvelle féodalité et par l'autre de nouveaux proconsuls, elle payera les frais de la guerre et finira par être le butin de la victoire, soit que les jjarties belligérantes se la partagent si la victoire reste indécise, soit qu'elle échoie tout entière au \ uinqueur : destinées qui. l'une après l'auti-e, l'ont menacée de près il y a quelques années à peine...

(iOKuiiEs ';3

G. Comment l'Allemagne réalisera sa mission.

Si lAIlomagne, après avoir jadis régénéré de son sang l'antiquité romaine, et avoir réalisé l'union de l'Europe dans l'Empire de Charlemagne, seml)le à présent avoir oublié sa mission qui est d'assurer Téquilibie en Europe, il ne laut pas cependant désespérer de l'avenir. Dès maintenant, des signes précurseurs annoncent le relèvement qui résidtcra, ainsi que Görres va nous le dire, de la l'usion, renouvelée dans les mains du meilleur des princes allemands, des deux pouvoirs spirituel et temporel, sous la sauvegarde de la liberté garantie au peuple :

En toutes choses un extrême mène à son opposé, et le même destin qui, dans le cours de son cycle éternel, secondé d'ailleurs par notre incapacité, a ramené, par les chemins décrits ci-dessus, l'Allemagne et son org-anisation fédérative à l'état dans lequel elle se trouvait il y a plus de quinze cents ans dans les forêts de l'antique (lermanie, l'en fera sortir à nouveau pour lui faire suivre sa voie avec l'égale coopération des meilleures forces du pays, en obligeant, avant toute autre chose, ses princes à prendre pour cliel", d'après l'antique coutume, le meilleur d'entre eux, pour lui rester lidèles dans la vie et dans la mort, et à lier leur indépendance à la liberté de leurs peuples.

Ibid. p. 449-

FuiEDRicH SCIILKGKL (1772-1S.29)

Le Sclilegcl dont il est ici (luesliou n'a plus rien du brillani jeune rüMiantifjue, souvent décrit par llaym, par Wal/.el, par Uicarda lluch, ]>ar Isaae Uouge, et <{ui, en 179O, avail écrit un Essai nui- Vidée de répuhlicaiii.snie {Vefsuch über den Bei>i'ijf des Repiihlika/nsmus). Pour ce Schlegel juvénile, << les trois tendances les ])lus grandes du temps présent » étaient le Wilhelm Meister de Gœthe, la philosophie de Fichte et la Kévolution Irançaise.

Le Schlegel vieillissant, dont nous invoquons ici le témoignage, est moins étudié ; mais il a été une puissance sociale plus respectée et plus redoutable, en son temps. Cet honnue vaniteux, ventru et paresseux (jni, en 1802, était allé à Paris pour (obtenir la fondation {)ar le Gouvernement français d'une Aeadéinie allemande, sur le modèle de l'Institut de France, et dans laquelle il espérait ])ien occuper un des premiers sièges, était devenu, peu d'années après, un des principaux publicistes du nouveau catholicisme politique. 11 s'était converti en 1808. Etait-il devenu mohis frivole, moins cynique, moins insolemment jouisseur? GriU})ar/,er, ([ui est un poète délicat, ne le pense ]>as : n Ce F'riedrich Schlegel, avec son radotage et dans sa bigoterie actuelle, est resté pareil, écrit Grillparzer en 1822, à ce qu'il était quand il écrivit son al)ominable Lueinde. Je l'ai coimu à fond, lors d'un dîner que Nolte, négociant hand)ourgeois, nous donna, il y a quatre ans, lors de mon séjour à Naples. Conmie il se gorgeail de mangeaille et s'emplissait de boisson ! et, après boire, comme il passait aisément à des conversations sensuelles... Cet homme serait capable, encore aujourd'hui, de commettre un adultère, la conscience tranquille, pourvu qu'il put, co faisant, songer symi)oli([ncment à l'union du Christ et de son F^glise... ti); »et

fi] Grillhakzek. Studien zur Deutschen Littcratur. ^Werke. Kd. A. Sauer, t. XVIII, 80.)

FIUEDRICH SCHLEGEL ^O

en 1821 : " Oïl lie connaît jamais mieux le caractère d'un homme qu'à sou chevet, en cas de maladie ; ni ses pensées proloudes, que dans l'ivresse. J'ai vu deux apôtres du nouveau catholicisme dans l'un et dans l'autre état, et j'ai été épouvanté de penser qu'on pût attendre de là le salut (i). » C'est cet homme, devenu secrétaire de la chaucellerie impériale de Vienne, qui rédigea les proclamations autrichiennes contre Napoléon. Après la guerre, il fut conseiller autrichien de légation à la Diète de la Confédération germanique à Francfort, mais retourna à Vienne en 18 18 et y demeura jusqu'à sa mort.

Des abbés candides ont traduit en Irançais les ouvrages philosophiques du vieux niarcheur, qui fournissait une doctrine au nouveau légitimisme. L'enseignement de Fichte reçoit, dans ces ouvrages, une dernière déformation. Jusque dans le catholicisme, Friedrich Schlegel reste un dilettante; et il accommode sa doctrine mystique avec l'éclectisme d'un gourmet préoccupé d'un plat délicat de son invention. Le lîchtéanisme réactionnaire de Schlegel s'appelle Philosophie de la vie. Il fut enseigné à Vienne, dans un cours public, en 1827 ; et il se souvient de Fichte en ce qu'il maintient que toute philosophie qui travaille sur des concci)ts intellectuels tout achevés est une philosophie de la mort. Cet enseignement se compléta, en 1828, par une Philosophie de VHistoire (2), qui en tire les ajjplications pratiques. La •- philosophie de la vie » rétablit, dans la conscience, l'image du Dieu vivant. La « philosophie de l'histoire <> montre comment cette restauration de l'image divine en nous se poursuit à diverses époques. Il s'agit là aussi de détruire les idées mortes et les idoles figées.

Ce sont des erreurs de pensée qui ont amené ï Aufklärung-, la Révolution, et ce système de 1' « équilibre européen ^ où la France et l'Angleterre gagnent et dont l'Allemagne souffre. Abstractions despotiques, que briseront la pensée et la force vivante de l'Allemagne chrétienne.

(1) Gkillparzer, Aphorisnies. [Ibid., t. XV, 167.)

(2) On trouvera les deux cours dans les Sämtliche Werke, i84ß, t. XII, XIIl* et XIV. La Philosophie de l'Histoire a été traduite par l'abbé Lechat, i83ö, 2 vol ; la PInlosophie de la vie, i)ar l'abbé Guénot, i83M, 2 vol.

-C) I.i: l'ANCiEUlMAMSME Pli ii.osoi'iiion:

Page 1