PREFACE XXXV
individualités collectives qui constituent les peuples (i). Un acte de conscience est toujours rationnel. L'irrationnel en histoire vient des résistances de la réalité et non pas de l'cifort dépensé à la vaincre.
Les peuples, comme les hommes, ont reçu chacun un principe intérieur. Leur mission est de le réaliser par une lente croissance. Ils ont besoin pour cela d'une base géographique de leur existence, comme tout homme a besoin d'un patrimoine, d'une parcelle de terre oti vivre et travailler. Faute de quoi ce peuple et cet homme seraient une pensée sans existence. Il vient un moment oîi cette croissance atteint l'âge mîir. Est-ce le cas de plusieurs peuples à la t'ois ? Ce n'est pas possible, car deux peuples également mûrs formeraient un même peuple. Les principes dont ils vivent se hiérarchisent dans un ordre que rien ne permet d'intervertir. Car cet ordre, qui est logique, ne serait pas tel qu'il est, s'il n'était conforme aux conditions réelles de l'existence. II n'est pas plus possible d'imaginer un autre ordre de la maturation historique des peuples, que d'imaginer la vie de l'esprit avant la vie organique, ou l'existence de l'Etat avant lexistence de la famille. Il y a donc eu un moment oii chaque peuple a été le premier, le plus mùr et comme le doyen des autres peuples ; sans quoi il n'aurait pas développé en lui de principe propre et son existence nationale ne se serait jamais constituée.
De combien est pour un peuple la durée de ce
I Hegel, Philosophie des Rechts^ § 343.
\XXVI LE l'ANflERMAMSMK I>n I I.OSOI'M l< KK
iiioiiKMil, oii la s()ii\ oi'aiiu'l('' lui est drx oluc ? Ilcî^el lie le (lit pas dans sa Philosophie du Dioit. Mais les e\ein[)les (ju il donne, dans X Encyclopcdie des Sciences philosoj)/iif/ues et dans la Philosophie de r Ilistoiie déinonli-enl (juil s'at;il d'iinc durée parfois (le plusieurs dizaines de sièeles. On n"a j)as le droit de faire le silenee sur ees ténioignai^es. Home et sa destinée jusqu'à la déeadenee des dernieis empereurs, \<)ilà la dui'ée du moment romain (i). Deux périodes de huit cents ans chacune et une troisième (jui se déroule depuis deux siècles, voilà le moment du inonde i^^crinaniqiie (2), et on n'en voit pas encore la lin. l ne chose est sûre : c'est (pie, durant le déroulemenl de la période oii il est souverain, un peuple a lous les droits (pie lui eonfère son r()le de '< support de l'esprit universel ». Au rej^^ard de ce rôle, (' les âmes de tous les autres peuples sont diminuées de droit et elles necomplent |)lus dans l'histoire (3) >•>. Hegel leur pronostique une deslinée pire (|ue la destruction physi(iiie, une totale absorption morale. Il y a une ressemblance entre la destinée de la nation (pii |)révaut dans le monde, et la destinée (les hommes (pii prévalent dans la nation. Les nationalités réduites à elles-mêmes, sans l'ossature (le l'Klat, végéteraient comme les ])euples primitifs. (' Un peuple, sans structure politique, n'a pas d'his-
ii) Encyclopœdie, § â^g.
(2) Hegel, Pliilosoptiie der (ic.scltichlc, éd. de i84<'^. p- 118419- (il Hegel, Hechts /)hUosoiiIüe, ^ '^j : « Gegen dies sein absoliUes Reciit, sind die (ieisler der andern Voelker rechtlos, und sie zaehlen niclil nielir in der Weltgeschichte. » — (Joniinuiiénient, ces peuples distances s'inclinent volontairement, connue des cadets devant le j)atriarche.
PRKIACE XXXVII
toire (i). » Son droit absolu est d'extérioriser sa mentalité en des institutions qui la rendent vivante et agissante. Des hommes mystérieux surgissent alors, en qui s'allume la conscience de ce principe interne dont vit leur peuple et qui ont aussi la force de le réaliser. Hommes pratiques, mais pensants, qui savent ce qu'étaient le besoin, la détresse et lame de leur temps. Ce besoin, ils le satisfont, par des moyens qui leur sont propres, par des actes qui peuvent être violents et injustes devant la morale vulgaire. « C'est là leur droit de héros (2), » incontrôlable à la foule. Toutefois il ny a pas que des individus, il y a des peuples héros. Ces peuples ont le même droit césarien que les grands hommes ; et l'on n'a pas le droit de leur faire un reproche de leur violence salutaire au monde.
Dans cette double théorie, qui reconnaît aux liommes providentiels le droit de mener les hommes par la contrainte, et aux peuples-héros le droit de traiter comme des barbares et des subalternes {mit dem Bcivusstsein eines ungleichen Rechts) tous les autres peuples dont l'heure est passée ou sommeille encore dans les virtualités de l'avenir, comment ne pas reconnaître le panjrermanisme éternel?
Mais il faut dire que le mal pendant longtemps n'a pas été germanique seulement. Le culte du héros providentiel, l'apologie du coup d'État, l'adoration du succès ont été le mal romantique de tous les peuples. Les Allemands retardent: mais nous-mêmes
1) Hegel, Encyclopœdie, § 549.
i2 Philosophie des Rechts, § 35o. « Dies Recht ist das Heroenrecht zur Stiftunsr vom Staate. »
XWVIII LK PANGKKMAMSMi: l'Il I I.OSOPHIQIK
avions-nous su laisser doriuir à Saintc-Hélriio le César (|ui a été la [)lus prodijrieuse iiioariiatioii de l lionune piovidentiel? Après le naulraj^e du plus ^rand impérialisme (pie le monde ail \ u, n'en avonsnous pas voidu une résurreetion bourgeoisement caricaturale? He^el ne serait pas le j)liilosophe vivant et passionné qu'il a été, s'il n'avait pas élé ébloui par la grandeur tle l'épopée napoléonieinie. De lui date un bonapartisme allemand, bruyamment doctrinaire durant tout le xix- siècle alleniaml, et (jui est entré dans les faits en iS^o. On peut dire qu'il a consisté à accommoder le romantisme impérialiste français au rêve allemand du Saint-Empire, afin de faire prévoir une mission allem^ande de l'avenir.
Cette mission ée l'Allemagne, Hes^el la eon^oit comme Fielite, bien qu'il motive autrement sa croyance. La besogne de l'iaistoire est de faire apparaître la religion chrétienne comme la raison himiaine réalisée dans les faits. A cette besogne les^ (lermains sont prédestinés, puisque celles-là seules parmi les vérités se réalisent qui sont présentes à une ])ensée consciente et à une volonté résolue. Or, la pensée gerniani(iue seule est initiée au sens profond du christianisme, comme le vouloir germanique a seul la résolution grave de la mettre en pratique. La grande découverte, faite par le Christ, et (pie les Orientaux comme aussi les Romains et les Grecs ont ignorée, les Cermains la savent, la propagent, la vivent. Cette découverte, c'est (ju'il y a identité de nature entre l'esprit absolu et la conscienee individuelle de tout liomme pensant; et c'est là la liberté. Par elle, tous les hommes sont fils de Dieu: et dès
pri:face XXXIX
lors il n'y a plus d'esclavage possible sur cette terre. Ni la soumission orientale au patriarche ni l'aristocratie des citoyens grecs ou romains, libres seulement parce qu'il y avait un esclavage, ne se conçoivent, si nous sommes tous enfants de Dieu. Mais comment cette vérité découverte par une grande àme palestinienne a-t-elle pu devenir le principe par lequel le peuple germanique mérite la souveraineté de la planète?
Hegel se défend de faire de l'histoire a priori. Il ne croit pas idéaliser les Germains (i). Il sait (pie leur condition a été d'abord celle d'une « barbarie obtuse », exclusive de toute religiosité profonde et de tout sentiment du droit. Dans cette première j)ériode de leur existence, où ils n'ont d'autre préoccupation que de conquérir des territoires, chaque peuple germain est une bande d'hommes libres où la communauté n'est pas souveraine de l'individu. ( )ue les exigences de la religion nazaréenne approchent ces peuples de volonté trouble et violente, ce sera une exaspération jusqu'à la fui^eur. De combien d'atrocités est remplie l'histoire des royautés mérovingiennes et thuringiennes ! Et quelle apparence (jue ce soit là le peuple prédestiné aux hauts faits de Dieu?
Pour Hegel, ces atrocités mêmes sont pourtant le signe de la prédestination. Il ne s'agit pas de savoir
li; 11 ectfiil»at expressément dans l'Encyclopédie, § 549. comme une " conjecture creuse « l'idée d'un « état primitif» (Urzustand) et diin « peuple primitif » Ui'-Volk], d'un peuple prêtre qui aurait été en possession de la vraie connaissance de Dieu et de toutes les sciences. En d'autres termes, il combat le sacerdotalisme de Gœrres, mais aussi la théorie lichtienne du germanisme.
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si une volonté, qui se niéconnaîl, ne [xul pas coinuietlic (l'al)ord do graves erreurs et combattre, avec sauvaiçerie, ce qui est sa fin vraie. Il s'aj^it de savoir connnentest faite psycliolo,u:i(iuemcnt et rationnellement cette volonté. L'histoire ne se l'ail pas pai- des ermites contemplatifs, mais par des foules passionnées, (ne volonté, qui agit dans le réel, ])eut commettre des crimes. Ses abus encore sont mai(pi(''s de son caractère propre <pii importe seul.
Ce qu'il y a de particulier, psychoIo,a:i(piement, aux (icrmains, c'est, selon Hegel, une volonté restée vierge, indivise et toute générale. Elle n'est pas scindée par des passions bonnes ou mauvaises, ou spécialisée par la reclierclie de lins particulières, comme la gloire ou la richesse. Les (irecs et les Romains ont eu des aptitudes plus dinérenciées, j)lus de « caractère ». Les Germains sont du désir intact, prêt à tout (JJe/riecligtseiinvol/e/i auj eine ganz allgemeine Weise). Ils se révoltent sauvagemeni contre le christianisme. ()uel peuple cependant pouvait être mieux fait pour lui? Et quel vouloir était mieux préparé à accueillir l'idée la plus générale conçue par la conscience humaine, c'est-à-dire l'idée chrélieime, si ce n'est le vouloir le ydus général cl le plus pur, c'est-à-dire le vouloir germanique?
L'œuvre historicjue des autres peuples, l'histoire des Germains la reproduit donc en laccourci, et elle la prolonge jus(pi'à un terme oii aucun d'eux n'a pu parvenir. La monarchie de Charlemagne reproduit, sur l'échelon chrétien, la royauté perse. Le moyen âge européen, c'est, sur l'échelon chrétien, une Grèce nouvelle, morcelée comme la Grèce ancienne. Dans
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la théocratie de Charlemagne, une unité forte cimentait les nations entre elles, courbait les individus sous la puissance de Tlvtat, et donnait à l'Etat la consécration religieuse. Triple unité qui se disjoint à travers le moyen âge. Les nationalités alors se séparent et se morcellent. On taille une foule de domaines séculiers et épiscopaux dans l'unité de l'ancien Empire. La vieille violence germanique, à l'affût dans les repaires des brigands féodaux, s'en donne à cœur joie. Les droits particuliers s'affirment avec rudesse. L'Eglise se fait séculière dans des entreprises de guerre, comme les croisades; et sa religion, devenue tout extérieure comme une religion grecque, vénère le divin dans des images, dans de& hosties, dans ce tombeau lointain du Christ qu'il faut matériellement conquérir. Mais aussi par la restauration des sciences, par la floraison des arts, par la découverte de l'Amérique et des Indes, la Renaissance ouvre le chemin à la conquête du monde par l'esprit.
Par cette œuvre, la Grèce renaît, et pourtant le germanisme dépasse la Grèce. S il n'a point de part aux richesses d'Américjue, il découvre une richesse plus grande. Un moine allemand, dans le tombeau du cœur, trouve ce que la chrétienté avait cherché vainement au Saint-Sépulcre : la spiritualité vraie, la certitude d'un réel qui ne soit pas sensible. L'Eglise mourait de ses superstitions, de l'esclavage où elle tenait les esprits et de son grossier besoin de domination. La vie de l'esprit allait s'éteindre, à moins qu'il n'y eût une révélation totale de l'esprit. Elle eut lieu ; ce fut la Réforme de Luther.