I. L'Allemagne, Elat tentaculaire
Nous venons de voir défiler sous nos yeux, dans des formes extrêmement variées, les diverses phases de l'expansion allemande sur le globe. Dès la x^remière génération, on voit se grouper autour de l'Empire allemand, noyau politique central du germanisme moderne, une couronne d'autres organismes politiques qui ne sortent pas, toutefois, des limites de notre ancien territoire de colonisation, devenu enfin à peu près stable et cohérent ; an delà de ces limites s'étendent les divers théâtres de la colonisation allemande en pays étranger, colonisation bornée d'abord au sol européen, mais qui, dès le xvii'= et le xviii% et surtout au xix* siècle, se répand jusqu'aux extrémités de la terre ; plus vaste encore, émanant souvent de cette colonisation, et renforcée par elle, s'étend la sphère des capitaux allemands engagés à l'étranger dans l'industrie, le commerce et la finance ; et audessus de toutes ces manifestations diverses, l'expoi'tation industrielle allemande, et notre influence scientifique, artistique et Kttéraire, bref, l'essence même du
a3o l.i: P.VNGEUMAMSMi: IMIlI.OSOlMlKjrK
génie allemand tisse uu voile de nuces vaporeuses, lanlôl amoncelées au même point, tantôt lluides et diaphanes.
Le tableau ainsi es(}uiss('' est-il toinplet? Nous ne sommes que tr()[) contraint d'avouer ((u'il est fragmentaire au plus haut degré, achevi' en certains points, en d'autres à jjcine ébauché, et qu'il lui manque cet éclairage uniforme et convergent que seule pourrait lui donner l'expérience d'un explorateur sagacc ou d'un historien des temps futurs, contemplant ces origines lointaines dans un recul de plusieurs Ages. Quel but sublinic pour un liistorien allemand de l'avenir ! O mon successeui", toi (|ui es encore à naître, et qui raconteras à ma suite l'iiisloire de notre i)eu2)le, comme on est tenté de te dire, avec ce jovial chroni([ueur allemand du XIV* siècle : « Quelle tâche splendide est devant toi ? » Nous autres, historiens de 1900, nous faisons ellort pour comprendre l'œuvre héro'ique accomplie par notre peuple ■du xii*^ au xiv" siècle ; nous nous ingénions à pénétrer l'essence de cette admirable colonisation des territoires à l'Est de l'Klbe ; mais toi, vers l'an 2000. tu auras allaire à de bien autres exploits, tu raconteras comment le nom allemand s'est répandu sur tout l'univers. Et Dieu veuille que tu puisses donner comme épigraphe à ton récit, moileste et lier tout ensemble, «^ette parole que, si souvent, nous répétons comme un vœu : « Le germanisme un jour sera le salul du monde (i). »
Mais le [)r('"(iirseur d«' cet Allemand fortun<'' de l'an 2000, l'historien d'aujourd'hui, est mal placé pour décrire les débuts de cette évolution. En connaît-il même assez la tendance? Les notices littéraires sont extrêmement éparses et ne donnent pas. si on les réunit, l'idée très claire du véritable cours de ces choses. Faut-il s'en pren-
1/ Paroles d'iui jini-nic soincnf cité de (icihcl : Und es soll am deutscheu — Wesen Xocli einmal die }\'etl i^enesen.
KAHL LA:MIM$EGnT l3l
dre à rexécutioii trop sommaire du tableau d'ensemble ? Ou ne serait-ce pas que les aitres les plus secrets de toute vie qui commence, dans Tliistoire ou dans la nature, demeurent fermés aux i-eg-ards mortels ?
Quoi qu'il en soit, on peut à tout le moins discerner dès maintenant les elîets princi[)aux de l'évolution déjà accomplie, tels qu ils se manifestent dans le germanisme en général, et plus spécialement dans ce qui en forme le noyau politique concret dans l'Kmpire allemand.
Une chose est claire entre toutes : l'Empire, même comme organisme politique, n'esi; pas limité à ses frontières. En France, un poète a appelé Paris la ville teniaciilaire, la ville-pieuvre qui, de ses tentacules et de ses suçoirs, étreint, enserre et épuise le pays. Dans un autre sens, tout favoral)le, on peut dire de l'Empire allemand qu'il est VEtat ientaculaive germanique. Ce uest pas un être dont la sphère d'action puisse être embrassée par ses organes définis et les plus apparents, ce n'est pas un chef-d'œuvre soigneusement élaboré, dont les contours se détachent nettement de la lumière qui l'environne : c'est une force vivante qui emprunte pour se manifester dans l'histoire toutes les l'ormes possibles d'existence et d'action .
Quelle activité ne lui faut-il pas déployer pour protéger et faire prospérer ces intérêts allemands innombrables dont nous venons de parler !
Deutsche Geschichte der Jüngsten Vei-gangenheit und Gegetiwart. i Histoire de V Allemagne dans le plus récent passé et au temps présent \ i9i3, t, II, 495 sq.
l3-2 LE PAMiEUMAMSME IMI I LOSOIMI KH E
a. Les moyens mulériels (renc<)iirat>er /'eApansûni allemaïufc.
LaïK'irn mode de représcuUilion diplomatique, avec sou personnel d'ambassadeurs, de ministres et de résidents dans les capitales étrangères, ne suf'lit j)lus à la tàcbe ; il faut y joindre, ou du moins il y laudrait joindre, cette multitude de consulats dont les l'onctionnaires, hiérarchises et organisé>, devraient, i>artout où surgissent des Allemands, se présenter en même temps comme les représentants de la puissance morale de la patrie. Et à côté des Aiïaires étrangères, voici le service de la flotte. Sans doute, la flotte n'atteindra qu'en temps de guerre son maximum d'efficacité; il s'agira alors d'empêcher les débarquements ennemis, de rom^u'e le blocus de nos cotes, de défendre notre commerce maritime contre la capture de navii-es allemands, de protéger nos colonies, mais surtout d'anéantir directement nos ennemis. C'est p(mrquoi la flotte de combat formera toujours le noyau de nos armements de mer; car elle seule est capable de sul'lire à cette exigence première et dernière, l'anéantissement de l'ennemi. Au surplus, il sngira, même en temi)s de guerre, de dt-fendre les intérêts généraux de la puissance allemande sur mer. Mais c'est en temps de [)aix surtout qu'il laut les défendre de toutes nos forces^ soit en intervenant directement contre des peuples qui ne se soumettraient pas aux règles du droit international^ soit en organisant une forte représentation de notre pays, soit en éveillant partout dans le inonde cette idée durable que tout Allemand, on qu'il soit, est militairement prot(''gé. Or, pour suffire à cette tâche, la flotte de combat, nécessairement attachée au littoral, est bien moins désignée qu'une flotte de croiseurs mobiles et rapides, formant en quelque sorte les vedettes et les patrouilles de la mer.
KARL LAMl'HEt;HT
Voilii les messagers désirés du g-ermanisrae en tout lieu; que leur développement marche de pair avec celui de la flotte de haut bord : tel est le vœu unanime de milliers •d'Allemands à l'étranger.
Mais il ne suffit pas qu(^ l'Empire j>renne la défense des intérêts allemands au delà des frontières ; ce serait accepter l'idéal i^olitique incomplet du moyen-àge qui ne connaissait pour l'Elat d'autre devoir que c(dui de conserver la paix. Depuis lors, l'Etat a appris à donner à ses nationaux un appui positif; c'est un secours effectif que l'Allemand de létranger attend aujourd'hui de l'Empire, Bien plus : c'est pour les Allemands de l'intérieur euxmêmes que ce secours est devenu une nécessité impérieuse. Entre toutes les vérités qui se peuvent déduire des conditions actuelles de notre vie économique et sociale, il n'en est pas qui ait mieux pénétré dans la chair et le sang de la génération présente que celle-ci : que le capital meurt sil n'est i:>as mis en valeur. Il ne suffit pas qu'il existe, il faut qu il soit conquérant. Or, le territoire allemand est trop étroit pour servir de base à cette conquête. Le peuple tléborde ses frontières, et le devoir de ses dirigeants est de trouver à l'étranger, pour cet excès de capital et de travail, des placements qui profitent au germanisme, d'après un calcul conscient et systématique. Nous ne parlons même pas ici de la protection due à tous les intérêts généraux et abstraits du germanisme à l'étranger; c'est là non seulement le devoir national, mais la mission historique, et par conséquent la tâche suprême de notre Gouvernement. Et il est d'autant plus urgent, d'autant plus important de s'acquitter de ces devoirs, que l'Allemand fixé à l'étranger n'est que trop enclin à se laisser absorber j)ar les institutions nouvelles d'une vie étrangère, si profond que puisse être d'ailleurs son attachement aux souvenirs du pays, dans le domaine des mteurs et de la croyance.
l34 IV. P.\N(.i;i!M.\\ISMK l'HlI,OS()l'MI<)L'K
I/iin|)(nlaiUH' «le leltc lâche m";! pas ciu-orc siiflisaininciil pciicirc dans la conscience politique de l'AUeniaj^iie. cl il a fallu l)ien longtemps poui* qu'on en eut scidenieut l'idée, iiicnn* en [>ays allemand.
Kieii de plus caractéristique, sous ce rapport, ([ue l'histoire des lois sur l'en» igra lion. Xe serait -il pas naturel que l'Ktal eût commencé de honne heure à surveiller, à régler, à encourager les premiers pas au moins de ceux de ses membres qui se séparent de lui, tout en lui demeurant attachés par tant de liens profonds? Or, la jiremière loi fationiielle allemande sur l'émigration date de 1897! Sans doute, il s'agit moins ici de nt'gligence que de méconnaissance; on s'en est tenu simplement aux conceptions anciennes qui. sans doute, étaient légitimes en elles-mêmes et pour leur époque. Qui ne comprendi'ait que l'État absolutiste allemand, né de multiples tendances féodales, a eu dès l'origine une propension à considérer ses sujets comme attachés au sol, et à leur interdire l'émigration. Cette tendance ne pouvait que s'accenluer après les dévastations inouïes de la guerre de Trente ans et les pei'tes d'hommes qu'elle avait coûtées. Lèredu re])euplement commençait; les lois interdisant l'émigration se multiplièrent; elles sont restées en vigueur jusque bien avant dans le xix' siècle, en Prusse, par exemple, jusqu'en iHaS. L'idée qui les inspire est même restée dominante, sous des formes un peu modifiées, jusque dans les premières années de l'Empire; jusqu'au moment où l'Empire reconnut que la société politi([ue, foncièrement agraire à l'origine, devait évoluer nécessairement dans le sens de l'esprit d'entreprise. Les conceptions qui régnaient à cette époque et qui sont restées, en gros, celles du prince de Bismarck jusqu'à sa mort, se résumaient dans ce principe, que l'émigration, somme toute, prive de forces utiles l'employeur allemand et surtout le propriétaire rural allemand, et met ces mêmes forces au
KAUL LAMPRECIIT
service de la concurrence étrang-ère, sous une forme ou sous une autre : plantations, élevage ou agriculture ; sans, compter qu'elle nuit au recrutement de l'armée nationale. C'est pourquoi il faut, sinon l'interdire, du moins se garder de l'encourager. G est avec dépit que l'Etat a assisté au phénomène de l'émigration; il l'a considérée, au fond, comme un préjudice qui lui était porté, comme une défection ; et c'est pourquoi les consuls allemands, par exemple,, avaient ordre de ne point s'occuper des émigrants allemands, alors même que leur nationalité allemande, jusqu'au jour où ils acquéraient un droit de cité nouveau, ne faisait pas le moindre doute, aux termes mêmes de la loi de 191 12 relative à la nationalité des sujets de l'Empire.
Dans l'intervalle, toutefois, s'était développée cette puissante émigration du xix*' siècle qui attira vite l'attention publique. Freiligrath écrivait, dès i832, son Chant des Emigrants. Et bientôt l'opinion se préoccupa de cette émigration et se plaça à des points de vue nouveaux qui n'étaient pas ceux de l'État. Rau, List, Frœbel, ont été, en, règle générale, plus favorables aux émigrants. Toutefois, le revirement complet ne se fit qu'au moment où s'épanouit victorieusement l'ère de la libre entreprise, entre 1880 et 1890, et surtout quand le ralentissement de l'émigration, dans les années 1890 à 1900, permit d'examiner plus à loisir les questions qui s'y rattachent. On découvrit alors que l'émigration est une importante manifestation de la vie de la nation, agissant comme totalité, et l'on comprit de mieux en mieux qu'elle ouvrait au jjays des marchés d'exportation a^ antageux, de même que les armateurs allemands et les compagnies allemandes de navigation devaient y trouver leur compte, et qu'enfin, en évoluant vers la forme d'une émigration temporaire suivie de retour au pays, elle enrichissait la mère-patrie de l'expérience et des capitaux gagnés en pays étranger.
l3G Li: FANCÎERMAMSME l'IIILOSOlMIKJlE
I*]l p;u--tlos.siis tout, on apprit à l'est iiiu'i- (.omme run des moyens les plus efficaces de niaiiilciiir cl d'clevcr encore le rôle historique universel de la nation, (j'est alors ((u'on ti'ouva ex[)cdient de soutenir et d'encourager éueri;iiiuenieut ceux qui se décidaient ii cinif^rer, et les patriotes rivalisèrenî avec le Ciouvci-uenient pour rendre cette aide cU'ective; diverses sociétés commerciales ou confessionnelles organisèrent des bureaux de renseignements pour les émigrants, jusqu'à ce qu'enfin l'ilmpire on \ rit luimême, à Berlin, le i*" avril 190a, un bureau de renseignements du même genre. On prit aussi îles mesures administratives ejt légales, à commencer par la nomination de commissaires d'émigration dans nos grands ports, dès l'époque Insmarckienne, jusqu'à la loi sur l'émigration du 9 juin if^9;.
Ibid., t. Il, p. 49">-5oi.
3. Moj'ens d'action intellectuels pour l'expansion du germanisme n Vêtrnnger.
L'Empire n'est guère outillé pour protéger l'unité de la foi chez les Allemands émigrés ; c'est aux Eglises de la mère-patrie à prendre ici l'initiative. On sait que l'Eglise évangélique s'acquitte de cette tâche diine manière de plus en plus parfaite. Il nous faut mentionner spécialement ici l'activité de la Société Gustave Adolphe, fondée en 1842. Destinée à soutenir les coreligionnaires de tous les groupements évangéliques isolés en pays catholique ou païen, cette société n'a pas cessé, dej)uis la fondation de l'Empire, d'étendre au monde entier son activité, d'abord limitée à des sphères restreintes. A côté d'elle ont agi et agissent encore toute une pléiatle de sociétés jdus ])etites, locales i)Our la plupart. La statistique g('-nérale des protestants allemands à l'étranger, base indis-
KAHL LAMPRECIIT 13;
pensable de toute action systématique .d ensemble, se iléveloppe aussi sans cesse ; depuis 1901 paraît, par les soins du président du Synode de La Plata, pasteur de la communauté allemande évangélique de Buenos -Aires, Bursmann, une revue spéciale Deiitsch-evangelisch, destinée à faire connaître et à soutenir les protestants disséminés à l'étrang-er. Si l'on arrive, ainsi que ces signes avant-coureurs le font prévoir, à j)rovoquer une action commune des églises de l'intérieur dans l'intérêt des disséminés, on aura accompli le cycle des devoirs primordiaux qui s'imposent aux églises évangéliques. Mais, les catholiques allemands ne sont pas restés en arrière, bien que l'activité de la Société Saint-Boniface, fondée en 1849, et qui limite trop son action aux catliolic[ues allemands isolés en pays protestants, l'activité de la Société Saint- Raphaël (pour les émigrants), de la Société de Palestine et autres analogues, ne puisse se mesurer avec celle de la Société Gustave- Adolphe. Une difficulté -spéciale naît du fait que. dans le Levant et en Extrême- Orient, la France prétend encore étendre à tous les catholiques son protectorat. C'est ici que l'Empire peut intervenir et donner aux Eglises une aide eflicace, comme il l'a déjà partiellement fait.
Mais est-il, à côté ou même avant le lien que constitue la communauté de religion et de législation, un lien plus important que celui de la langue? A mesure que se déve" loppait l'émigration allemande, les patriotes ont tourné de ce côté leurs efforts. Au congrès des Germanistes de 1840, qui fut l'avant-coureur intellectuel et scientifique du mouvement politique de 1848, on se préoccupait déjà des émigrants allemands en Amérique « qui, depuis dix ans, passent l'Océan en cohortes ininterrompues », et l'on se demandait comment leur assurer la conservation de leur langue maternelle et un contact vivant avec la patrie ; ainsi ce souci idéaliste de protéger le germanisme
l'JS i.i: r a\c.kr:\ianismi: l'iiiLosoniiori-:
à rt'Li'aiii;i'r a (.oimneiu-é. au moins m intenlion, l)i('u avanl l'ère matérielle de l'esprit d'eiiti'c prise. Alors »It'jà. »m ne pensait pouvoir atteindre ce but qu'en fondant une association, dite Association (Jharleinof^'ne ou Association liai-hcrtmsse pour le maintien du ^eriitanisnie à V étranger. Une institution de ce genre, mais avec des lins plus liniit«''es. n'a réussi à s'organiser (ju'en iS8i, api-cs divers •'„ssais. sous la forme de V Association scolaire générale allemande [Allgemeiner deutscher Schuh'erein), aujourd'hui Association pour la défense du germanisme à l'étranger ( Verein für das Deutschtum im Auslande) ; et sa revue, consacrée à présent au double devoir de développer les écoles allemandes et l'indusliic .illcmande à l'ctrang-er, remplit une bonne partie de ses colonnes avec les comptes-rendus de ce mouvement qui va grandissant. Nous ne poursuivrons ])as cette ('-Inde jus([ue dans le detail; cpi'il nous suffise de ilire que, depuis i8()i, la Ligue pangermaniste coopère à cette œuvre dans les Feuillets pangermanistes [Alldeutsche Blättert (|u'elle l>ublie, et n'a pas cessé d'agir vigoureusement par la parole et par l'action, au point de conquérir même l'appui officiel de l'Empire. Pour constater combien s'est développé dans l'opinion le besoin général et fort d'être au moins complètement informé de la question, comme on l'est au sujet des églises de la diaspora, il suffit de réfléchir à l'accueil si favorable fait à une nouvelle revue Deutsche Erde (Terre allemande), fondée en 1902, et qui se voue essentiellement à faire connaître les destinées de la race allemande à l'étranger.
Ibid., [). 5o2-5o4.
KARL LAMPUECHT l3()