L'Etat expansionniste modeime
La politique mondiale.
Tout ceci (i) peut passer tout au moins pour un début plein de promesses. Et de lensemble se dégage, bien que fragmentaire, une même image : l'image d'un État et d'une société nationale qui ne sont plus limités au sol qui les a jadis exclusivement portés et les porte encore principalement uujourdhui; l'image d'un État et dune nation qui aspirent à se répandre sur toute la terre.
Mais une pareille aspiration, si elle devenait une habitude durable, ne signifierait-elle pas le bouleversement radical de toute la vie politique traditionnelle? Et ne s'accompagnerait-elle pas, à la longue, de profondes modifications de l'état politique et social?
Dès les alentours de l'année 1900, la doctrine politique allemande distinguait pour l'État moderne, outre son territoire patrimonial : i" des colonies, provinces d'outremer complètement soumises à la souveraineté de la culture nationale; 1° des protectorats, territoires d'outre-mer sur l'organisation politique desquels la métropole exerce une domination, comme [)ar exemple les Etats vassaux de la Hollande aux Indes Néerlandaises; i" enfin des sphères d'inßiience, constituées d'accord avec les autres puissances, et grâce auxquelles certains territoires sont réservés et destinés à devenir plus tard colonies ou protectorats, sans que l'acquisition en soit immédiate. Mais a-t-on épuisé ainsi la multiplicité des moyens d'action que l'Etat moderne peut mettre en œuvre hors de ses frontières ?
(Il L'activité de la Société Gustave-Adolplie et d'autres analogues, de la Ligue pangeruianiste; le développement du réseau télégraphique allemand.
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Sul'lil-il (l'aitiiu'i'ir, sons riinc dos iornifs réjfulières «|ue nous venons de citer, des teri'iloii'cs de pcujjlcnienl poui" léniigTation allemande, des territoires d'où nons puissions retirer des denrées coloniales et les matières premières nécessaires à notre industrie; des territoires, enfin, qui puissent servir de débouchés à notre exportation? Nous ne satisferions ainsi qu'aux fins les plus simples et l<^s plus anciennes, ilans des formes élémentaires et périmées. 11 l'cste les exigences relatives aux dépots de charbon et aux bases navales, sentinelles écomuniques et militaires dressées aux ])oints stratégiques ijnporlants du trafic mondial; il reste la coordination organique et forte du germanisme à l'étranger, grâce à l'école, l'église, la chambre de commerce, la conférence stolaire, le synode, les congrès scientifiques; il reste le contrôle politique à exercer sur des Etats ('xoti((ues autonomes, la fécondation due aux capitaux allemands, grâce à la construction de chemins de 1er allemands et autres placements nationaux, et, par suite, l'établissement d'un contrôle eft'ectif sur l'administration et la vie économique de ces pays; il reste enfin tout ce que les Néerlandais appellent d'un mot admirable Gezag', c'est-à-dire toutes les relations et les territoires sur les([uels on a quelque chose à dire i sagen i : pays qu'on iniluence grâce à des moyens de communication réguliers, lignes de navigation ou télégraphes, grâce à des avantages commerciaux dcmnés en récompense de certains services, grâce à des emprunts consentis, etc.
C'est dans tous ces domaines que TT^tat moderne se doit d'être fort; tous font partie de sa puissance. Ft c'est pour eux tous qu'il doit combattre, a Avant que nous allions à Kiaou-Tchéou, racontait Siemens, directeur de la Deutsche Bank, dans l'été de 1900 au Reichstag, il s'est livré en Chine une lutte fort intéressante autour de cette ([uestion : Qui est-ce c|ui iloit donner aux Chinois l'argent dont ils
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l)aieronl lindemnité de guerre au Ja])ou; les Russes et les Français ont triomphe. Nous ne sommes arrivés que plus tard, avec los Anglais, et nous avons ultérieurement l)ris à notre compte les autres emprunts. »
Mais qu'on n'aille pas croire que le développement d'une telle situation soit quelque chose d'absolument neuf. Partout où l'industrie et le commerce se sont développés d'une façon anormalement précoce dans le sens de la libre entrej^rise, dans les républiques commerçantes de la Renaissance, petites, si on les compare aux États modernes, ce phénomène s'est déjà vu. « A Constantinople, les marchands vénitiens s'étaient créé une organisation autonome qui n'avait rien à voir avec l'administration imjjériale byzantine. Des juges vénitiens réglaient les rapports légaux entre leurs compatriotes et les fabricants grecs, ils se portaient caution que les premiers satisferaient à leurs engagements, ag-issant en cela non comme organes d'une autorité byzantine, mais comme reiDrésentants d'une puissance amie, désireux de favoriser les bons rapj)orts entre les deux Etats ii). » Les colonies d'exploitation des Vénitiens et leurs colonies de débouchés, par exemple dans les régions du Pont, les points d'appui stratégiques de leur flotte dans les régions menacées de la Méditerranée orientale, leurs colonies de citoyens, par exemple en Epire et en Dalmatie, leurs zones de puissance et leurs s[)hères d'inlluence un peu partout, sont des faits connus.
C'est à Venise aussi que nous voyons nettement pour la première fois lu réaction dune organisation d'ensemble si singulière sur le noyau dont elle est issue, sur l'Etat métropolitain. La ville-mère s'en trouva enrichie au plus haut point, enrichie de gains économiques, non seulement de ceux qui résultaient directement de l'ex-
Il Von ZwiEDiNECK-SiiuEXiioHsT, Venedig, p. lO.
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ploitation de ses domaines cxoliques, mais aussi tles g-aiiis résultant de la jiosilioii cciilrale de la iin'ti'opole. Venise l'ut comme une j;iMnd(' \ illc entoui-ce de sa banlieue; elle en tira comme la jouissance d'une riMile l'oucière qui augmenterait i-ajtidenu'nt, et l'on voit d'ici les conséquences économiques d'une telle situation. Vax politique, elle eut jioi'r ell'et de fortiliei" de l'açon inou'ie le Gouvernement métropolitain, sons la l'oi-nie d'un patriciat corporatif, dont resj)rit pénétra de plus en ]dus ses fonctions et ses organes essentiels. (Jn en vint jtresque à considérer l'État comme une entreprise économique commune des cercles dirigeants. Rien de plus caractéristique à cet égard que de voir comment Catherine Cornaro, simple fille de noble vénitien, lorsqu'elle épousa le roi de Chypre et ouvi'it ainsi la perspective de l'annexion de cette île à Venise, reçut de la République, et non de ses pai-ents, son ti'ousseau nuptial; et ])lus tard, quand l'événement désiré se fut produit, peut-être contre S(m «ré, ([lie de louanges lui décerna la République qui voyait en elle « sa à fille !
Pour l'Empire allemand, les débuts d'une évolution semblable, bien qu'infiniment plus importante et par son étendue et ])ar les fins qu'elle vise, ont déjà eu des résultats analogues : l'unité allemantle s'en est trouvée fortifiée et la vie ])olitique intérieure de l'Empire s'est orientée dans le sens aristocratique. Leteri'iloire de l'Empire devenant une mère-patrie, métropole en quelque sorte d'un domaine extérieur qui va gi'andissant et centre des relations qui unissent le pays à ses colonies, il fallait que sa cohésion intérieure fût l'org('e à nouveau, il fallait qu'il restât souverain. C'est alors qu'on supprima toutes les exceptions qui subsistaient au régime douanier (Hambourg et Rrème durent en passer par là, et s'en louèi-ent linalemcnt, après avoir résisté); c'est alors qu'on unifia le plus possible les moyens de transport à l'intérieur,
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qu'on les développa, qu'on les mit en liurnionie avec ceux de notre domaine extérieur dont ils devaient former le noyau naturel et le centre nécessaire ; c'est alors que, après avoir unifié le plus possible l'exportation, le transport des denrées nationales, on entreprit aussi de donner à la pi'oduction une rég-lementation unifiée : les cartels et autres organisations surgirent. Bref, au même moment où l'on s'orientait vers les formes plutôt aristocratiques de l'entreprise réglementée, on ti'availlait à unilier aussi la vie économique de manière à permettre ainsi une action unifiée et vaste, surtout au dehors.
Cette unité n'était-elle d'ailleurs pas rendue nécessaire pai* l'évolution de l'État tentaculaii'c moderne, pour d'autres motifs encore que des motil's économiques? Une forme de vie politique qui mène, inéluctablement, de l'idéal agrai'ien de l'État se suflisunt à lui-même à l'idéal industriel de l'État commercial tenlaculuire, mêle la vie politique et économique de la nation, par une nécessité identique, à des milliers et des millions, ou plutê»t à toutes les aiï'aires des autres j^ays. Car c'est d'eux maintenant que l'on reçoit des denrées et des matières premières de toute espèce ; c'est à eux qu'on envoie les produits d'une industrie de plus en plus spécialisée ; et l'on devient ainsi dépendant de leur capacité d'achat et de leur désir d'achat, de leur désir de production et de leur capacité de production. Déj)endance qui est de tous les instants ! Ce système de relations mutuelles ne doit pas faillir un seul jour, si l'on veut assurer le progrès, ou simplement le maintien de la vie nationale. Ainsi donc, toujours en vedette! (i) Où est le beau temps où M""^ de Staël pouvait affirmer de façon plausible: « En Allemagne, celui qui ne s occupe pas de l'uniçei's na véritablement rien à faire! (i) » Aujourd'hui les nerfs sont tendus, jusqu'au
(i) En l'rançais dans le texte.
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pins inliinc. pour coiistM-N cr en ragraiidissjnit noti-c récent«' eonquète, la situation du germanisme dans le monde. Xous avons avant tout hesoiii pour cela d'unité intéi'ieure dans notre vie économi([ue ; il faut pouvoir l'aire jouer les formes de notre vie économique pour l'action extérieure, dans la politicpu' commci-ciale et douanière comme ailleurs: il faut qu'elles lassent un ensemble l)rèt à frapper comme une armée. Ou, jdus exactement, comme une armée et une Hotte ; car flotte et armée sont en relations étroites avec l'économie nationale; ce sont d'autres formes et d'autres outils de l'expansion nationale.
Mais, tandis que règne au dedans cette situation qui: nous est fatalement imposée, les cons('([uences psychologiques qui en résultent ont déjà atteint et atteignent chaque jour davantage les profondeurs de la vie nationale. L'âme populaire s'est transformée, d'abord sur leterrain de l'action pratique ; à coté des forces du cœur et. de l'esprit, les énergies de la volonté S(> sont trempéeset ce n'est jtas ])Our rien que notre siècle est, en philosophie, le sièc-le du volontarisme.
(î'est en ce sens que le culte de la force et du succès,, symptôme à lui seul d'une ère de libre entreprise, se perpétue et s'accuse, malgré maintes tendances opposées, notamment rallaiblissement progressif du subjectivisme économique, grâce aux formes nouvelles d'entreprise réglementée. Mais ce culte a cliangé de caractère, depuis les années iHSo-iSjo qui lont vu naîti*e. Il est devenu jîIus mercantile, en quelque sorte, plus capitaliste; il s'exprime surtout dans le calcul et Tutilisationde facteurs objectifs; il lui manque l'ancien enthousiasme, l'ancienne force du sentiment. C'est fort compréhensible. Les principales données de son calcul sont aujourd'hui l'expansion économi([ue, l'armée et la flotte. ()i\ l'expansion économique implique une tournure d'esprit rationa-
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liste et mercantile. 11 en est de même, aujourd'hui plus ([ue jamais, de l'armée et de la (lotte... Les outils de g^uerre eux-mêmes ont pris un caractère capitaliste. Que sont nos fortili cation s, que sont nos canons aujourd'hui, sinon de prodig^ieux magasins de force technique et écomique accumulée? Le guerrier, le héros disparaît devant eux. Et dans la flotte, cette évolution n'est-elle pas plus sensible encore? Sur mer. plus encore que sur terre, c'est chaque sou du contribuable qui combat : quelle que puisse être la valeur de l'équipage, c'est la supériorité de la machine de guerre qui garantit le succès. C'est ainsi que dans le culte de la force s'est introduit un élément i-ationnel, un symptôme de vieillesse par conséquent. Ce culte n'ajjparait plus comme un pathos qui germe et croît au tréfonds des âmes, mais bien plutôt comme un simple phénomène secondaire de la vie publique moderne, comme une manifestation adventice de certaines tendances plus récentes.
Mais ces tendances sont nées de conditions de vie toutes nouvelles. Quelle intensiiication inouïe des énergies productrices de la nation a résulté de ses larges connexions avec le dehors, de l'expansion mondiale ellemême! Que de nouveaux besoins ont surgi dans les masses, besoins de consommation très simples d'alwrd, en nourriture et vèteioent, puis exigences nouvelles de la production, en premier lieu dans le travail industriel! Et que de cercles nouveaux, moins visibles, se sont élargis autour de ces premiers cercles restreints, jusqu'à ce que le mouvement nouveau se soit communiqué jusqu'aux moindres formes de l'activité nationale! Comme on a vu grandir le besoin de loisirs studieux et d'instruction,! Comme les masses mêmes ont compris que le savoir est pouvoir! Et combien la culture intellectuelle elle-même a gagné en intensité et en extension! Cest là un phénomène d'une portée tout à fait générale, une
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v«''riUiblo réi^vnc'i'iitioii des ('•ii(M'i;i('.s luilionales. Kl notre e\i)ansi()n ne prumel-elle pas, (relle-nième. le rajeunisseiiienl i\o ces eiierg^ies? Que de familles" allemandes ont d'ores et déjà des parents au delà des mers! Or, beaueoup de ces derniers éclia]>pent aux barrières et aux" lisières de la cultui-e supérieure de leur jiays natal; plaeés dans des circonstances plus priniitivi^s, ils se refont un caractère eonforme à ces conditions i>én(''ialement ])lus saines. On sait ([ue cette liberté de la vie à l'étranger a eu sur beaucoup d'AlleinaMils reifet enivrant d'une existence qui n'obéit qu'au ca})rice. luafricanite sera toujours considérée comme l'une des plus singulières maladies infantiles de l'expansion allemande. Mais, pour la plupart, la \ie nouvelle signifiait et signifie encore une concentration de l'énergie dans des conditions d'existence plus simples que celles du pays natal, c'est-à-dire un rajeunissement intime. Ce ne sont i)as les pires, panui les émigrants et les Allemands d'outre-mer, que ceux qui ont passé par là; et s'ils rentrent au pa\s, eux ou leurs enfants, individualités non desséchées et i)ulvérisées par l'activité tourbillonnante d'une patrie devenue trop ('troite, ils <lonnent à li'ur entourage cet élan que les autres, écrasés sous l'héritage de leurs pères, ont tant besoin de recevoii- d'une main à demi étrangère, [)our concevoir de grands desseins et des résolutions vigoureuses.
Et les relations maritimes ])lus fréquentes n'agissentelles pas dans le même sens? La pensée si souvent exprimée par les Anglais : 7'he British empire is a gift of sea pon>er, n'est-elle pas vraie dans ce sens également? Il semble que de nos cotes aussi souffle une brise morale plus fraiclie, (jui fortifie les nerfs des hommes de riul(''rieur et augmente l'élasticité nationale. Ce que List déjà prophétisait se vérifie : c'est que la mer, pour nous aussi, ne doit pas être seulement la route coininerciale o\ la
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mère nourricière de notre économie nationale, mais aussi le champ de bataille de notre concurrence avec les nations et le berceau d'une liberté nouvelle. Dès à pré- .sent, l'exjK'rience est faite quo l'administration bureaucratique et la tutelle administrative en usage chez nous sont impossil^les outre-mer; et le i)assé nous enseigne aussi que les grands Etats absolutistes du passé, l'Espagne et la Erance, n'ont pu résister sur mer à la libre Angleterre, à la libre Hollande.
La mer, qui trempe l'énergie morale, émancipe aussi le regard de l'esprit. Toutes les grandes rejîrésentations spatiales du monde terrestre ont besoin de franchir les mers, de même que, si nous avons parfois dans notre horizon l'illusion sublime ile l'intini, nous la devons le plus souvent à un regard jeté sur les lointains du libre océan. Et toute espèce d'expérience plus riche des choses de l'âme, tout ce qui nous renseigne mieux sur ce qu'est l'homme et sur ce qu'il peut être, toute connaissance plus •qu'européenne, c'est-à-dire ethnique, de la race ne peut s'acquérir qu'en franchissant les grandes eaux. Combien nécessaires nous sont ces expériences, dans la situation ■continentale de notre patrie 1 Quiconque connaît par •<'xpérience les divergences apparentes et l'unité profonde ■des grandes religions humaines, pourra-t-il s'intéresser encore aux mesquines controverses confessionnelles de la mère patrie? Quiconque a fait le tour des formes infiniment variées de la vie politique sur la terre, et a appris à n'attacher d'importance qu'au noyau vivant de la vie publique, accordera-t-il encore une valeur quelconque aux formes extérieures de la représentation politique qui absorbent si souvent chez nous tout l'intérêt du jîublic? Et ce même observateur, toutefois, ne saura-t-il pas donner à la forme aussi la \ aleur qui est véritablement la sienne? La patrie allemande d'aujourd'hui ne demande plus seulement des récits à ses voyageurs ; elle veut leur
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expferionce la plus iiitinic, el tléjà clic s"ins]»ii'o, [>our vivrr, «le Tesprit de ceux ((iii onl iM-aiicoup vo\a<;c.
Un danger était ;i ci-aindrc : ci-lail (|U*iin si pr(Klii»ieux revirement l>risàt la oolu rciice de la ctillure nalionale et fît éclater finalement la vi(^ sociale de la nation elle-même- Car tout progrès intellectuel, s'il est original et doué d'initiative, se traduit par un isolement jdus grand. Mais l'ien de semblable ne s'est i)roduit. L'expansion (>Ile-nième a a])port(' le remède à ce danger. l/exj)ansion, vn considérant par principe tout Allemand, oii qu'il gîte, comme un fils du peuple qu'il s'agit de laire croître en \aleur ])olitique et nationale, renouvelle au fond le caractère iiidividualiste ancien de l'Etat-tribu du passé germanique: l'État est présent et concrétisé non seulement à Tintérii-ur de ses frontières politiques, mais ])artout où agissent ses ressortissants. Mais l'Etat personnel (i> est d'essence corjjorative : C'est en tant que rorporalion que l'Ktat est lesponsable de ses sujets à l'extérieur comme à l'intérieur des frontières; c'est en tant (jue corporation qu il règle les conditions de la vie de manière à ce qu'elles procurent à l'ensemble certains avantages au dehors ; en qualittde personnalité corporative, il prend part à la lutte des nations comme un individu défini, muni de tous les moyens d'exercer iine activité une et cohérente. Tel est le caractère de l'I'.tat moderne, de l'Empii-e allemand tout particulièrement: et grâce à ce caractère, l'Empire se rend maître de toutes les tendances centrifuges qui se rattachent ou jjcuvent se rattacher à l'c'xpansionnisme. Mais, en même temps, cette tendance corporative de l'État moderne (>nferme en (die des assurances contre les ein])iétemeuts d'un absolutisme exclusif; tandis que, par
(I) Lampreetit oi)i>ose VEtat personnrl modcinc. presciil par-, tout dans la personne de ses sujets, à \FAal territorial ancien limité au sol national.
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ailleurs, la forte ]»uissanfe des dynasties allemandes est nécessaire pour empêcher la tendance coriiorative de s'ossifier en un aristocratisme mort.
On peut discerner dans ces laits, si on les rax^proche d u caractère politique primitif de l'Empire allemand, les débuts et même par endroits les symptômes déjà très distincts d'un pz'odigieux bouleversement. L'Empire a été fondé essentiellement sur des bases ag-rariennes et autarchiques ; depuis i^^g, il se développe dans le sens de l'expansion industrielle. Si la nouvelle tendance est encore loin d'avoir ellacé ce caractère primitif, elle est vite devenue assez actiAe pour déterminer le caractère de notre évolution. Et c'est ce qui la rend Idstoriquement décisive. La transformation qui sest accomplie ici donne un tragique intime à la vie du prince de Bismarck. Placé à la tète de la nation dont il est le dernier et le plus puissant hobereau, gentilhomme que son éducation seule préparait déjà à accueillir dun cœur et d'un esprit ouverts toute grandeur nouvelle, il a dû accepter, dans son âge avancé, de ne plus dominer complètement par l'esprit ces éléments nouveaux qui surgissaient et le dépassaient avec une rapidité vertigineuse. Et c'est ainsi qu'il fut mis de côté, par un ordre impérial sans doute, mais aussi par l'évolution elle-même, en signe de la profondeur et de l'inexorable dureté des forces qui la mènent.
Pour finir, on est en droit de se demander si l'évolution de l'État expansionniste moderne est due à des influences extérieures ou à des transformations internes, immanentes. La vieille théorie du milieu, que nous devons à Montesquieu et dont les historiens politiques motlernes aiment encore à faire usage, sera prompte à tout expliquer par des influences extérieures. On pourra dire que la paix armée a été, à l'origine, pour l'Europe centrale le résultat de la guerre franco-allemande et a agi par contagion sur les autres puissances. On pourra dire que la fon-
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dation de l'Miiipii-e alloinaud. [)i'oduil d'une cei'laine politique étrangère, s'est aceonipag^née naliirclleiiienl d'un grand essor écononii(|ii('. On dira encore ([u'il en est ("alalenienl rt'sulté une concurrence active avec l'élrang-er, et que cette concurrence nous pousse aujourtl'liui, etc. Voilà d'amples raisons de quoi contenter ceux qui n'aiment pas à se rendre un compte exact des choses. Kn réalité, toutes ces transformations sont le ]^roduit le plus intime d'une évolution inlerne. Et ceux poui- (|ui ce l'ait, l'un des faits fondamentaux de l'histoire politique moderne, ne ressort pas avec clarlé de ce que je viens de dire, en trouveront l;i preuve dans celte simple observation, que le phéiionièiie de l'expansion moderne ne s'est pas produit uniquement dans l'Empire et pour le germanisme, mais dans tous les Jetais et toutes les nations qui ont en eux des germes d'évolution économique et sociale analogues ou identiques à ceux qui d(''terminent l'évolution allemande; peu impoi'te même sous quels cieux ils vivent; il en est ainsi au Jajion, aux Etats-Unis de l'Amérique du Nord, en France et en Angleterre. Et ceci étant, si l'on admet cpie l'évolution interne jjrécèdc la transformation extérieure des Etats modernes, nous ])ourrons conclure à un caractère tout nouveau qui distingue la politique extérieure à notre époque de cette même politique extérieure à toutes les éjioques ])récédenles, notamment de iS5o à nS^io. Ce qui s'est accompli ici, c'est le passage à la politique mondiale moderne.
Ibid., p. 506-017.