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LA PREDESTINATION DE LA CULTURE ET DE LA RACE

Jllils LANGBEHX

LA MISSIOX GERMANIQUE

Ceux qui ont vécu en Allemagne durant lété de 1890 se souviennent d'un livi'C mystérieux qui, paru sans nom d'auteur, fit une profonde sensation ; ■ Rembrandt als Erzieher », von einem Deutschen. {Rembrandt éducateur, par un Allemand. 1 En trois ans, il eut quarante-deux éditions. Le livre intriguait par son titre nietzschéen, inspiré trop visiblement de la troisième Considération intempestive sur Schopenhauer éducateur. Une immense polémique l'ut soulevée dans tous les journaux. 11 plut des parodies, des ripostes, des " gloses marginales 1) ; des apologies aussi. L'Académie de Berlin, en 1902, encore crut devoir prendre po.sition. Dans la querelle littéi-aire réitérée qui met aux prises les " Jeunes » et les « Vieux », la crise de i885 à 1890 est de celles qui comptent en Allemagne. Langbehn était un héraut des « Jeunes ". L'Académie de Prusse tenait pour les < Vieux » : l'helléniste Hermann Diels, l'éditeur réputé des Doxographes grecs, s'exprima ainsi sur le manifeste rembrandtien, le 23 janvier i()02, dans un dis-

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cours solcuiK'l : " L'un tle ces jouvenceaux, ([ui venu précisénirnl de s'iuilicr aux éléments de la science, s'avança devant le peuple allemand avec un vaste plan de réloi-nies. Habilement, il Taisait aj>pel à l'élan patriotiijue, doiil la vag'ue était plus haute après la grande guerre et l'unidcalion ](olili([ue. 11 reconnuandait de cultiver, non la science, étrangère à la nation et (jui se j)erdait dans des vétilles misérables, mais l'art national; et il le proj)osail comnuî modèle et idéal, le grand peintre du clair obscur qui, à vrai dire, s'(''loimerait un peu, s'il s'entendait proclamer héros national allemand. Le livre de 1' « Allemand rend)randtien » a trouvé, lors de sa publication, des lecteurs nond)reux et avides. Mais malgré l'immense succès d'un jour, l'enthousiasme pour ce livre confus et dénué de maturité se dissipa vite. Il est oublié aujourd'hui. »

Cette dei'nière appréciation est exagérée. Rembrandt éducateur l'ut un acte littéraire très décisif. La première impression ne fut pas seulement celle d'une curiosité vive, que piquait l'anonymat jalousement gardé. On distingua tout de suite un talent iiévreux et brutal, mais réel. 11 n'est que trop apparu, depuis, que cet écrivain, après une rapide et fulgurante éruption, était un cratère éteint. Mais cette éruption parut une aube dans cette Allemagne de 1S90, (jui ne savait pas même rendre justice à son jjIus grand écrivain d'alors, Nietzsche. La vérité est que Rembrandt éducateur est le premier manifeste du pangermanisme philosophique nouveau qui, dans le souvenir de Bismarck, du grand mécontent de Friedrichsruhe, récemment tond)é, puisait des arguments contre le gouvernement trop faible de ses successeurs.

Le i)lus éclatant penseur de l'Allemagne de 1890, Nietzsche, avait dû, dans les dernières années de sa productivité, prendre sur sa maigre pension pour faire imprimer ses livres. Son pseudo-disciple, Langbehn, avec une virtuosité de style certaine, mais subalterne, avait conquis d'enddée, sans se nommer, une notoriété large ; son anonymat bruyant équivalait à une gloire et cette gloire ne s'est pas encore éclipsée. Nietzsche avait toute sa vie cond)attu l'Empire, le Reich., le bismarckisme. 11 avait souhaité (jue 1 Europe pût produire bientôt un g-rarul liomme d'Etat, auprès du(iuel paraîtrait petit celui (jue, dans l'épocjne mestpune tle la courte vue plébéienne, on appelle le « grand réaliste (i) ■. Langbehn courut se ranger parmi ces plébéiens bornés, (jui saluaient en Bismarck « le héros des héros. •> Ajoutons que Langbehn

(i) ^'IKTZscIIE, Nachgelassene Werke, t. XIV, %5.

JULIUS LANGBEHN 189

avait raison de penser que Bismarck, au milieu de la défection scandaleuse de tous ceux qui l'avaient adulé au temps de sa puissance, conservait l'admiration fidèle de la jeune génération. C'est cette jeunesse qui a produit le pangermanisme militant d'aujourd'hui.

Si flagorneur qu'il l'ût de la force, il y a un jugement sur l'Allemagne où Langbehn rejoint Nietzsche. « C'est un secret, dit-il, devenu public à la fin, que la vie intellectuelle du peuple allemand se trouve à présent dans un état de décadence lente, quelques-uns même vont jusqu'à dire rapide. ■> C'est pourquoi, en élève authentique de Paul de Lagarde, Langbehn réclame une vie nouvelle d'où sortiront un esprit nouveau, un art nouveau, une politique nouvelle. En disciple authentique de Carlyle, il se vouait au culte des héros. Par quelle anomalie surprenante, proposait-il, au lieu du culte de Bismarck, le culte d'un grand peintre hollandais? C'est qu'un sentiment vague restait en lui pour l'avertir que Bismarck, qui avait sans doute été puissant dans l'action, ne pouvait être un modèle d'humanité pour un peuple en qui l'on prétendait approfondir une culture intégrale, que le prussianisme et l'américanisme l'avaient empêché d'atteindre. L'étrange livre, le plus arrogant qu'on ait écrit à la gloire de l'Allemagne du Nord, est ainsi une profession de foi difl'use, lyrique et contradictoire où la génération allemande de 1890 trouvait exprimés son malaise, le sentiment de son imperfection et la morbide ambition qui la tourmentait dans son impuissance.

Un homme réussit à percer l'anonymat de Langbehn et il a longtemps gardé pour lui son secret ; c'est l'ami le plus éclairé de Nietzsche, le fidèle Franz Overbeck, professeur de théologie à Bàle (i). Un archéologue inconnu, enthousiaste de Nietzsche, du nom de Langbehn, s'était olTert pour donner ses soins au philosophe frappé par la lataUté. II fut obséquieux, insistant, impérieux. Il s'insinua jusque dans la maison de santé où reposait le grand infirme. 11 prétendait imposer ses méthodes curatives propres, au mépris de la volonté di's médecins et de la famille. Nietzsche, capable encore de converser avec un calme lucide sur des sujets de philosophie, était saisi de délire furieux devant l'indiscret personnage. Langbehn, à ce moment-là même, corrigeait les épreuves de Rembrandt éducateur. Quand le livre parut, anonyme, Overbeck, fin " connaisseur et homme de goût, devina l'auteur, « très malin et habile, mais néanmoins raide comme une canne qui aurait ap[)ris à bi;^n danser •< ; et il

{1) V. Carl-Albrecht Bkknuuilli, Franz Overbcd; und FrL'drlch Nietzsche, t, II, p. Sao.

igo LE 1'an(;khmanismi' iMm.osoiMiiorK

désigna à ses amis Laii};l)ehii coiiiinc cet auteur. Sa conjecture resta sans vérillcalion <ie longues ann(''es. I/avenir devait (h'niontrer (|u'il ne s élail pas Iroinix'-.

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