LXXVIII LE PANGERMANISME PHILOSOPHIQUE
Or, les petits Ktats ne peuvent rien sans la protection des plus jj^rands. S'ils s^ènent, ils sont absorbés. C'est pourquoi au seuil de xix^ siècle, un p^rand travail de démembrement se prépare. La France gouverne à l'ouest, rAulrielie et la Prusse continuent à l'est ce travail d'absorption des petits États allemands, entamé par elles depuis long^temps. ()ui allait l'emporter? De i8o(» à 1812, on crut que c'était la France. Après iSi5, on crut que ce serait l'Autriche. En 1864 et en 1870, on n'eut pUis de doute : on sut que c'était la Prusse. La colonie robuste dévora le vieux pays morcelé dont elle était issue (i).
L'importance de ce ii:rand fait, c'est que les forces de centralisation en Allemajçne l'emportent définitivement sur celles d'une désagréf^ation qu'on pouvait croire sans limites. La Prusse, et l'Allemagne conduite par elle, reroiil délibérément de la politique territoriale. Politique seule digne d'un État nu)derne, soucieux non de principes ou de sentiments, mais d'une vigoureuse croissance. L'Allemagne bénéficie de ce rare et dangereux privilège géograpliique en Europe : la situation centrale. Une telle situation est toujours menacée. Un peuple à qui elle est faite péril, à moins qu'il ne prenne une exceptionnelle vigueur. La menace sous laquelle il vit développe en lui des qualités de travail, de ténacité, de vigilance, de combativité. Il ne peut y avoir d'Allemagne que très forte; et l'Allemagne ne peut être forte que si elle est supérieure à tous ses voisins. Sans quoi son ofiensive, énergique sur un front, serait timide sur
puefai:e
tous les autres; et il ne faul plus d'Allemagne timide.
L'Allemagne moderne riche, comme aucun autre pays, de cités qui attestent que chacune de ses provinces fut dirigeante un jour, est par là un pays tri's cultivé, animé tout entier de l'ambition expansive de ses grandes villes. Ces villes ne sont plus rivales comme autrefois. L'Allemagne sera doue forte comme la Prusse, et animée de l'appétit d'espace insatiable des Prussiens. Or, de nouvelles conceptions spatiales ont surgi : celle d'une plus grande Angleterre, d'une Amérique unifiée, dominant deux Océans. Uatzcl ne veut pas que le rêve spatial de l'Allemagne soit moindre. L'Afrique et la Chine, l'Australie, l'Amérique du Sud vont à la désagrégation. De ce partage nouveau du globe, il ne sera pas dit que l'Allemagne reviendra les mains vides. Voilà pourquoi Ratzel, en 1902, veut pour l'Allemagne une flotte puissante. (^ Être puissance mondiale veut dire être puissance maritime (i). > Il faudrait savoir seulement ce que c'est qu'une puissance mondiale, llatzel est mort trop tôt, pour nous le dire. Un détail prouve cependant combien la science allemande, (piand elle généralise, est déchue du niveau de la philosophie d'autrefois. Les généralités de Ratzel se trouvent presque toutes déjà dans Hegel. « La mer, disait Hegel, donne avec le sentiment de niliuiité le courage de franchir toute limite; « elle « invite riiomme à la conquête, à la ra[)ine ». Hegel aussi savait que h's (lilférenees de l'éteiidue malérielle
(Il Ratzkl, Polilisclic (ieoij;rai)hie, p. i<)5
(i) V. plus bas. p. idfS.
LE PANGERMANISME PHII.OSOPIIIQrE
PIÎKFACK
fournissent les possibilités dont vit l'esprit. Mais la géographie fournissait l'infrastructure de la vie spirituelle. Les « Empires de l'espace >, comme la Chine, il en méprise V « histoire sans histoire > (elne ung-eachlchtllche (ivsclùchte) quand il les compare à quelques peuples très petits dont la floraison et la décadence, rapides peut-être, se sont passées dans un espace très étroit, mais comptent pour tous les temps. La science allemande moderne s'en tient à ce qui fait la condition négative de la vie supérieure, et non à cette vie même ; elle prend parti pour les « empires de l'espace ».
Ce que Uatzel ne définissait pas, ses élèves le définissent : la puissance « mondiale » que veut être l'Allemagne. Des publicistes impérialistes tels que Arthur Dix appliquent les principes, posent les conclusions. Plus d'équilibre européen, désormais, (^ue serait-il si l'Angleterre peut avec ses colonies former un Empire huit fois plus grand que l'Allemagne. avec les siennes ? Il ne peut plus être question que û\\\\ équilibre mondial. Des points d'appui sur les principales mers, des territoires groupés autour, un multiple et solide réseau pour les relier entre eux et avec la mère patrie, voilà l'armature d'un Empire mondial futur. Il y a cinq de ces Empires : iM'Angleterre, par le Canada et l'Australie, rayonne sur deux océans. Elle jalonne de points d'appui tous les territoires du Nil au Yang-Tsé, du Cap au Caire; •j' le Japon veut l'Asie orientale et le Pacifi(|ue; 3 les Etals-Unis veulent le Pacifique et l'Amérique du Sud ; 4" la Russie cherche des débouchés sur lii Méditerranée, le Pacifique et l'Océan Indien;
5Ma France arrondi I un grand Empire colonial dans l'Afrique du Nord. (Quelle sera la part allemande ? Elle sera d'étendre son influence de la mer du Nord au golfe Persique. Sa prolificilé prodigieuse la pousse inéluctablement. Dix se Irompe s'il croit, en 191 1, qu'à ralliance austro-germano- turque se joindra la Roumanie. Sur les lignes générales du plan gouvernemental allemand, il ne se trompe pas. « Procurer de l'espace, de l'air et de la lumière » au peuple allemand sans cesse accru, (jnest-ce ([ue cela veut dire? Ce n'est pas seulement lui procurer des débouchés, en veiUant jalousement à maintenir la porte ouverte sur les marchés du monde. C'est avant tout contrecarrer les projets d'agrandissement que l'Allemagne connaît ou suppose aux autres puissances. Tenir en échec le .lapon en Chine; les États- Inis dans l'Amérique du Sud; la Russieen Perse et en Turquie, la France au Maroc, rAngleterre partout : c'est là ce que l'Alleniagne appelait sa volonté de paix. Mais cette paix (ju'elle voulait, celait une attente durant laquelle elle pouvait s'armer mieux, pour imposer un partage qui lui serait plus profitable :
« Jamais la rqiartition du inonde ne sera définitive : plus, à un moment donné, elle s'exinime à grands traits, plus noml)reuses sont alors les oppositions qui surgissent, et d'autant plus proehe est un nouvean partaj^-e (ij. »
Le plan que recommandaient les géographes allemands était de susciter ces hostilités éparses, de les souder dans un vaste soulèvement et de conunencer alors <f le nouveau partage >.
il; V. plus bas. p. ij:».
LXXXII LE PAXr.ERMANISME PHILOSOPHIQUE
Très net chez Ratzel, menaçant chez Arthur Dix, le plan est beaucoup plus mascjuc dans Ihistoriea Karl Lamprecht. Il n'y avait pas de société pacifiste internationale oii ne lig^uràt ce pantcernianiste notoire, mais pas d'association de paiiirermanisme militant oii ne iiu:uràt ce pacifiste. Comment cela se peut-il? 11 ne faut pas le soupçonner de (hiplicité. y In Allemand est un vivant anta2:onisme. Il est très ca[)al)le de se dire pacifiste et d'exiger une fiotte qui « suffise à cette exigence première et dernière, l'anéantissement de rennemi (r) ». Ces velléités sonleiîes conciliahles?
' Qu'elle se répande donc à travers le monde, s'écrie I.aniprecht, celle culture alleinan<le de la gruerre et de la paix ! (21 ..
Quand Lamprecht adhère au Vereln fur internationale Verstaen(li^'un^\ il propaij:e « la culture allemande de la paix ». Quand il demande !'« anéantissement de l'ennemi •>, il pi'oi)age « la culture allemande de la j^aieire » ; dans les deux cas, il est toujours un pionnier de la « culture allemande >. Alais, « l'anéantissement de rennemi » est « l'exii^ence première et dernière >. Cette exigence satisfaite, il y a place pour la culture de la paix.
La chance de Karl Lamprecht, impatient sa vie durant de généralisations histori(|ues dont il n'avait pas la force, a été de rencontrer à Leipzig un homme ^ d'idées générales vigoureuses, Friedrich Uatzel. Il a pu alors grelfer sa sociologie historicpie fragUe sur une sociologie géographique plus robuste. :SIais il a
{!) \ . plus bas. p. ri*.
(2 V. plus lias, p. 170.
PRÉFACE
été saisi à jamais par la pensée pangermaniste de Ratzel. Il glissait ainsi dans le sens de son inclination. Ses cours périodicpies sur la guerre de 1870-71 à ri iiiversité de Leipzig avaient toujours eu un succès de chauvinisme qui déchahiait jusqu'au délire le trépignement par lequel les étudiants allemands témoignent leur enthousiasme. Lamprecht est exac Icment l'homme de sa doctrine; pour lui, toute la difficulté avait toujours été de savoir comment se concifient, dans leur iniluence historique, les mouvements d'une pensée sociale {soz-iale Psyehe), oii nous plongeons tous, avec l'action des génies (pii en (wnergent. Il est einporlé dans la grande marée de la mégalomanie collective des Allemands. Mais rencontre-t-il un vigoureux nageur, comme Uatzel, qui a choisi d'en suivre le courant le plus furieux, il se laisse prendre à la remorque.
Toute sa vie, Lamprecht s'était demandé à ((uoi tiennent les lluctuations de la conscience collective des i)euples. La lecture de Marx l'avait convaincu (tue ces fiuctuations sont dues à des causes économiques et à des luttes sociales. Alors Uatzel survint. Sans doute, la conscience collective est une mer traversée de courants. Encore lui faut-il un récipient. Llle a un fond sur le<[uel elle roule et qui fait sa pente, des digues (|ui la limitent. C'est le territoire (pii fournit ces limites et ce fond. L'Allemagne, depuis des siècles n'a que deux frontières fixes, la mer au nord, les Alpes au sud. A l'ouest et à l'est, ses lisières ont toujours été mobiles. Pourtant même au sud, l'Allemagne, un temps, débordait. Uatzel, couime Bismarck, tient la Triple Alliance de 1878
»ii
LE PANGEKMAMSME PHILOSOPHIQUE
pour la reslauration de rancien Saint-Knipire des Hohenslaiifen, étendu à l'Italie (i). Des raisons de commerce, des raisons de sûreté militaire, de vilalité expansive la poussent. Mais la f?éographie a toujours délimité le bassin oii devait se répandre la coulée germanique.
De ce grand corps du Saint-Empire, il reste une masse, solidement reconstituée en i8jo. Aiilour, comme des moraines égarées par le glissement du vieux glacier médiéval qui s'est retiré, restent des hlocs détachés : la Hollande, la Belgique, la Lorraine, l'Alsace, la Suisse; beaucoup d'enclaves dans les pays balliques, la Transylvanie, jusqu'au fond de la Russie, attestent l'esjmt aventureux dune ancienne émigration. Comment le peuple allemand n'essaierait-il pas de réunir à lui ces fragments épars du germanisme? Pourtant la gloire de l'Allemagne, après avoir été longtemps sa plaie, c'est son émigration moderne. Elle date de la Renaissance. Les massacres de la guerre de Trente ans l'avaient interrompue. Au \i\' siècle, elle reprend. Des explorateurs, des savanls, des commerçants, des missionnaires ouvrent les voies. Est-ce seulement pour connaître ? Il n'y a pas une de ces tentatives qui n'ait été, au fond, orientée vers des fins de puissance; et les plus désintéressées sont celles qui ont été les plus fructueuses praliquement. Une fois les voies d'accès connues, le développement eapitalisic y a poussé ses loeomolives ou ses paquebots. Main-
i) Lamprecht. Deutsche Geschichte der jùngsten Vergangenheil und Gegem\'nrt, itjrJ. t. II, p. 222.
PHKFAGE
tenant tous les conlinents, le Rrésil, les États-Unis, les côtes de Chine sont i)euplés d'Allemands. Et si « la mer qui trempe l'énergie morale, émancipe aussi le regard de l'esprit », comme le redit Lamprecht après Hegel et Ratzel (i), quoi d'étonnant que la nation allemande, enrichie, drue de capitaux impatients de se placer, gonflée de produits industriels à écouler, veuille diriger cette expansion dont ses citoyens, par millions, ont pris la libre initiation durant un siècle?
( ) uelle politique tirer de là ? Celle que dictera a la jalousie et à l'appétit allemands la comparaison avec les autres grandes puissances. Ouelle apparence que la Russie, sans industrie adulte la France sans natalité puissent exploiter leurs immenses territoires? Dans le monde, ce qui décide, c'est la natalité et la puissance économique Le globe est fait à souhait pour l'Allemagne et pourtant il n'appartient pas à l'Allemagne. Dans Amérique du Nord le germanisme, qui a tant tait pour les Etats-Unis, sera absorbé par la nation américaine. Après avoir tout fait pour le «nonde, le germanisme européen, avec ses ramilications au dehors, sera-t-il absorbé par la nation anglaise ?
Ainsi l'Allemagne, qui ne craint ni la France |lepeuplée ni la Russie arriérée, et qui croyait avoir i Autriche-Hongrie et l'Iialie pour vassales, se reconnaît deux rivales aussi : l'Angleterre et les Étatsï nis. Perira-t-elle entre les deux, comme autrefois
i; V. plus bas, p. i4;.
Lm
Venise entre Byzanee el l'empire d'Occident? « Celle iieiire n'est pas venue encore (i). » Il ne faut pas qu'elle vienne.
Pour ipi elle ne vienne pas, il faut une polilicpie inspirée à la ibis de la tradilion roinantiijue, oîi le lanatisme collectif allemand a puisé sa force, et de la socioloj^ie marxiste et ratzélienne, qui le détourne de l'utopie pour l installer dans le réel. La Psyché sociale allemande ris(|ue de se disperser dans le monde. Lampreclit ccmseille d'abord de la rétablir dans son intégrité. L'Ktat allemand n'est jïas seulement un État territorial ; il ne se limite pas aux poteaux roujces-blancs-noirs de sa frontière. 11 est partout oîi il V a des Allemands réunis avec le souvenir
de la patrie. Il est la vivante corporation allemande répandue sur la planète. En maintenir la cohésion par une foule de sociétés d'instruction religieuse ou scolaire (a); conserver la religion des paysans expatriés; les habitudes de sociabilité allemandes dans les milieux commerciaux; associer le casino el l'église, la charité el le jeu de quilles ou la gynmaslique; inonder de bibles, de livres de sciences el de journaux les colonies d'Allemands établies à l'étranger, voilà la tache urgente et (piotidienne. « Oui voudrait niea- (pi'il v ait, même aujourd'hui, un dieu chrétien germanique (3)? » Toutes les fois que trois Allemands sont réunis pour boire de la bière allemande, pour fonder une usine allemande et
(I V. plus bas, p. i55.
(2) V. plus bas. p. i'3<> sq., la liste de ces sociétés. 3) Lami'ukcht, Deutsche Gcschichte dcrjïuiij^sten Ver^an^eulieit, II, 484 : '< Wer wollte làugnen, dass es auch heute iiofh einen germanischen Cliristenjjott gibt'.' »
PRÉFACE
conclure un marché allemand, ce dieu germanicpie est présent parmi eux. 11 appartient à l'Étal allemand (le prendre en main cette propagande qui entrelient l'orgueil de la culture allemande et en impose Tadmilation aux peuples qu'elle envahit. Les subsides de IKtat alimentent donc en foule les fondations universitaires, les créations de chaires ou d'hôpitaux, les missions scientifiques. Après la pro[>agande! quand 1 esprit des peuples est prêt, viennent le souci des intérêts allemands, le soin d'insérer des clauses étudiées dans les traités de conunerce ; les primes (l'exportation accordées à l'industrie allemande j>our luer la concurrence; les eàbles télégraphiques sousmarins qui monopolisent les renseignements: les visites solennelles des vaisseaux de guerre chargés d'étaler l'appareil de la force allemande; enfin,'' la négociation de « sphères d'intérêts » allemandes qui seront plus lard des annexions. Ainsi, sur toutes les c(}tes, et jusqu'au fond des confinenls se fait 1 inliltration par le peuplement allemand, par la mentalité allc^mande, par le négoce allemand.
Surtout, l'Etat allemand n'admettra plus une cession de territoire sans qu'il en ait sa part. L'Kiat corporatif et personnel se trouve donc être Klat (fexpansion, « État tentaculaire ». Lamprecht ne nie pas qu'il suppose 0 le culte de la force et du succès, symptôme à lui seul d'une ère de libre entreprise »! Kn eifet, cette libre entreprise, oeuvre du capital organisé, reçoit l'appui de l'armée et de la lïotte. I^ar là, une nouvelle notion de la grande puissance est née. Aucun principe de nationalité ou de démo- ' ratie n'y pourra résister. Cette puissance nouvelle,