LXXXVIII LE PANGERMANISME PHILOSOPHIQUE
c'est une grande puissance constituée sans considération de nation ou de race; une forte masse, réunissant ses forces pour de retoutables actions au dehors. Conception tout aristocratique et absolutiste, toute pleine de la croyance en l'action des fortes personnalités dirigeantes (i). Un empire de la nouvelle espèce veut à sa tète un héros et un maître, séduisant, impulsif, de volonté tempetueuse.
Quelle sera son œuvre? Peut-elle tout de suite ctrc^ commencée ou achevée? Non certes. De même que rAngleterre, occupée à la guerre des Boërs, a du négliger ses intérêts en Chine, et que la Russie ne peut à la fois s'occuper du Pacifique et de l'Atlantique, rAllemagne devra temporiser. Il suffit qu'il n'y ait pas une cession de terres nouvelles sans son consentement ou sans (pi'eHe en ait sa part. Il suffit de ce « communisme » mondial oii, dans le partage des proies qui restent, les avantages ne peuvent tous aller à un seul. Cette jurisprudence provisoire à laiiuelle Lamprecht adhère lui permettra de se dire [)acifiste. Mais la guerre suivra. Ce sera l'achèvement de la patrie allemande, englobant toutes les terres abandonnées par le Saint-Empire, étendue jusque par delà les océans, et la loi de Ratzel se vérifiera sur cette plus grande Allemagne : « Das Volh^gaiize hhU ein Naturganzes iverden, » Suprême vérification de la doctrine de Hegel qui veut que toute grande personnalité morale s'empare, pour durer,
PREFACE
(i) Lami'reciit, Zur jiniiislen deutschen Vergangenheii, H, p. 2, 19a', : « Ein neues Machtîdeal, das in arislokralisch-absolutistischem Wesen >vurzell und verankert ist. »
d'une réalité extérieure qu'elle s'approprie et qu'elle forme à son image.
III. — La Slphkaiatik de la Race ET DE LA Culture allemandes.
Si l'esprit de Hegel se retrouve, déformé et épaissi, chez les sociologues historiens et géographes, l'héritage de Fichte a passé surtout aux théoriciens de la race et de la civilisation; un travail détaillé pourrait seul apporter toutes les preuves de cette intéressante filiation. Depuis le cinquantième anniversaire de la mort de Fichte, les Discours à la AkiHoji Allemande ont vraiment été médités par tous les hommes cultivés d'Allemagne; Ferdinand Lassalle et Heinrich von Treitschke se côtoient parmi ceux qui les glorifient.
Bayreuth fut un foyer de cette propagande! qui s'ingénie à prouver que la nation allemande est prédestinée. La tentative même du drame lyrique avait toujours tendu à réaliser l'œuvre d'art primitive qui symbolise la venue de l'héroïsme germanique libérateur. La théorie du verbe dramatique, dans Richard Wagner, est tout inspirée de la théorie ficiitienne du privilège attaché aux langues germaniques. Ami de Gobineau, dont il a le premier proclamé la gloire, Wagner a professé politiquement toutes les idées de Constantin Frantz (i). Son ambition principale cependant fut de créer la forme d'art par laquelle l'Allemagne prévaudrait dans la culture intellectuelle
• I) V. nos Origines du pon^tvmanisuw.
LE PANGKRMANISMK PHILOSOPHIQUE
PREFACE
de l'Europe coniine, par la guerre, elle prévalait politiciuenieut. L'art alleuiantl et la politique (levaient avaueer d'une même poussée victorieuse. Ce n'est pas sans raison ({ue des pangernumistes contemporains s'aulorisent du maniTesle ingénieux sur Deutsche Kiinst und Deutsche I^otitih' (i).
On ne méconnaîtra pas ici que Richard ^Vagner, dans ses manifestes, combat la monarchie prussienne connue inlidèle à l'esprit allemand et réclame pour le Sud la j)rimauté intellectuelle. La gloire fantomatique du Saint-Empire germanique est celle qu'il pleure. Mais nous importe-t-il que les monar(iues (|ui ont besoin de subir à nouveau le baptême {die Wiedertaufe) de l'esprit allemand soient prussiens ou bavarois? Cet esprit, quel est-il? 11 a, selon AVagner, un immense privilège : le don de coïKîevoir avec spontanéité la « pur,e humanité » {das Itein-Menschliche), Il a seul su restituer Tesprit de la pure antiquité. Il aurait mérité de restaurer Tesprit du pur chrislianisme. Les intérêts d'un monarque espagnol, Charles- Quint, ont poussé la Uéforme dans le schisme fatal. Il faut re|)rendre l'œuvre interrompue alors et (jui est la vocation propre des Gernuuns. Hellénisme et christianisme, TiLMivre d'art et la civilisation ne peuvent rien joindre de plus grand; et c'est dans la synthèse de ces deux formes d'esprit, déclarées inconciliables par Heine, que consiste la Réforme wagnérienne.
Impossible elfort de conciliation, réplique Nietzsche, et immorale ambition. 11 n'appartient pas au
(i) V. Ernst Jakckii, Das groessere MiltelEuropay 191O, p. 14.
plus philistin des peuples de se dire grec; aux |)lus hyperboréens des barbares de se dire chrétiens. L'esprit européen se forgera d'un alliage^ plus complexe, que le creuset allemand ne |)eul |)as contenii*. ' Depuis lors, la querelle est ouverte sur la question de savoir ce qui est allenmnd et quel privilège de race ou de culture doit enorgueillir le peu|)le allemand. La domination politi(jue est vaine sans un tel privilège: et sans lui, elle n'est même pas certaine de durer. C'est rin(iuiétude que trahissait, en 1890, un livre brillant, conlesté, admiré, d'un écrivain qui épuisa par lui sa verve, mais qui, d'emblée, concpiit la gloire : Rembrandt éducateur (Uembraudt ats Erzleher), de larchéologue Julius Langbehn. '
Insolent livre dont le titre pastiché trahissait la rivalité avec Nietzsche. Le contenu par surcroît était anti-wagnérien et anti-nietzschéen à la fois. Il combattait en Wagner la révolte du Sud allemand et aflirmait la suprématie du Nord. 11 combattait en Nietzsche l'européanisme. pour aflimier la suprématie pangermanique.
Pourtant le problème ({ui se posait à rAllemagiie d'après 1870, personne ne l'avait discerné avec autant de perspicacité (pie Richard Wagner; et c'est au problème de NVagner que s'attaquaient tous ces jeunes pangermanisles, même quand ils se disaient anti-wagnériens. ()ue l'Allemagne de i8;o fût forte, personne n'en doutait. Elle était savante aussi, c'était révidence même. Mais de quelle qualité était sa civilisation intellectuelle? Là-dessus les plus délicats, en Allemagne nuMue, étaient pris d'hésitation. Ni la prédominance militaire, due à un bon corps
vài: .\
PRÉFACE
d'officiers et de sous-offieiers, ni le bon dressage d'un corps discipliné de professeurs d'Université, ni la difl'usion étendue des connaissances secondaires et primaires ne font les nations profondément cultivées. Le peuple allemand était obligé de promettre à TKurope une culture supérieure pour se faire pardonner son hégémonie. C'est parmi ces systèmes foisonnants qui affirmaient avec force et avec prétention une primauté intellectuelle de l'Allemagne égale à sa victoire militaire, qu'il faut situer le livre de . Langbehn.
Une affirmation se dresse au centre du livre, comme de tous ses congénères : la Prusse demeurera r « épine dorsale » de l'Allemagne ; et l'Allemagne nouvelle a besoin de cette armature prussienne. La culture allemande s'accommodera du militarisme prussien, ou il vaut mieux qu'elle périsse. Mais il n'est pas fatal qu'elle périsse. Entre l'Etat militaire et l'État artiste il n'y a pas incompatibilité. Et Langbehn de multiplier les comparaisons lyriques : « Le myrte n'émousse pas l'épée, il l'orne... La Prusse a donné la coupe ; que F Allemagne donne le vin (i). » Cette supériorité de l'Allemagne sur la Prusse, en matière de civilisation, que Constantin Frantz affirmait, Langbehn l'admet aussi. Il n'en déduit nullement qu'il faut défaire l'hégémonie prussienne. 11 est entendu, pour lui, que la culture berlinoise est un américanisme hàtif, préoccupé de lucre et de luxe, riche en hommes énergiques et capables d'organiser au sens administratif et gouvernemental.
[i] Heinbiandt als Krzieher, p. aoi si\\ m,
Les créalions spontanées de resj)rit supposent d'autres do.is. Wvn est-il pas dans la culture prus sienne? Dans le militarisme de ce peuple robuste, l'esprit som-ojficier domine trop souvent. Est-on sur <iue l'esprit ojjicier n'exige pas des qualités d'oii |>eut naître une culture artiste? S'il est vrai qu'une civilisation raffinée ne germe que dans les peuples en décadence, ce n'est pas cette civilisation dont veut l'Allemagne. Il lui faul donner un exemple inouï dans l'histoire : celui d'une nation qui se civilise, sans perdre de sa force. Il faut voir de près, quels sont les talents par où la Prusse est devenue forte ; et voir s'ils ne sont pas susceptibles de culturc supérieure.
La force allemande est en Basse-Allemagne; et le peuple bas-allemand est un peuple de vigoureux colons. C'est par cette qualité (ju'il a conquis sur les Slaves les rives de l'Elbe, de l'Oder et de la Vistule. La cellule de la vie sociale prussienne, c'est la terre paysanne, avec son maître fruste, énergique et pieux, qui gouverne en rude patriarche son monde de valets de ferme. Du haut en bas, l'Allemagne est ainsi une hiérarchie de maîtres et de valets, laborieusement unis, où ne se tolère aucune méconnaissance de la discipline et du rang social. Le roi, I^areillement, est un paysan, et exerce un pouvoir patriarcal sur une cour de hobereaux, paysans comme lui (i). Entre le roi et la démocratie rurale, l'aristocratie interposée est donc toute rurale aussi. C'est ce qui fait que, dans cette hiérarchie les
(I) Uenibrandt als Erzieher, p. 12O.
LE PAXGKiniAXISME PHILOSOPHIQUE
PREFACE
formes de Tautorité eniçrènent toujours si parCailemenl clans des formes d'obéissance loiites prêtes pour elles. De Luther à Moltke, en passant par Scliarnhorst, Gueisenau,Clausewitz, York, Hidow et Bismarck, les ij^rands Allemands du Nord sont de vraies tètes de |)aysans au pliysi(pie. Ce sont aussi des cerveaux de paysans. Pas romhre de libéralisme dans ces tètes. Cela est bon pour les Slaves. Ces loni<s et solides u^aillards, aux yeux bleus et brillants, qui allient la prudence à la hardiesse, sont des conservateurs nés, qui aiment l'ordre et savent le prix d'un commandement impeccablement exécuté (i).
De cette humanité fruste, il s'aj^it de lirer une culture. On le peut. L'artiste bas-allemand aussi est un paysan. H est près du peuple, quand il s'appelle Shakespeare ou Beethoven, et il est roi, par la gjràce de Dieu, dans son art, comme le paysan sur son champ (2). Il est sincère et cruel comme l'otticier allemand, quand i! s'appelle Hebbel. Il est fait d'intellis^ence limpide et dure : mais aussi de sentiment, d'ombre ti^raduée comme sur les tableaux de Rembrandt. Tous ces noms symbolisent les grandes qualités de la cullure bas allemande. Elle pourra revivre, quand l'américanisme berlinois provisoire aura disparu; quand Tesprit officier aura rétabli la hiérarchie vraie des instincts et des idées, nécessaire après le désordre causé par les événements. « L* Allemand s'est militarisé, qu'il se civilise maintenant, de gré ou de force (3). »
(i Rembrandt als Erzicher, p. la;, i2<», i.'.r». (2t Ibid., p. li!-, i9<j.
i3'' Ibid. p. 112.
Xaïve conception, qui imagine qu on j)( ut commander l'art et la poésie connue on commande des bataillons. On l'a dit depuis longtemps : « En mettant à part le prodigieux jaillissement spontané de la musique allemande, la plupart des arts, la littérature, la sculpture, la poésie, sont le lésuUat d'un travail lent et difficile d'imitation, de reproduction artificielle, aidé, provoqué par l'étude des règles, des pratiques, des modèles emi)runtés à rétrauger (i). »
Conception astucieuse pourtant dans son ingénuité. Ces modèles, oh les [)rendre? On cite Shakespeare, Rembrandt, les Danois et les Norvégiens modernes. Pourquoi eux? C'est que selon Langbehn, ils sont Bas-Allemands. On peut emprunter aux peuples germaniques du Nord qui ont le don de la création spontanée en des arts oîi l'Allemagne est restée subalterne. . On les annexe par l'esprit. Un jour, on les annexera politicpiement.
« Lo temps viendra certainement oîi les Hollandais, les Anglais, les Danois, les Suédois salueront, non seulement en I.ulher, mais encore en Bismarck, leurs j>arents par l'esprit... La politique actuelle de l'Allemagiie est une politujue de races. Elle s'applique t)rinci])alement aux populations de 1 Ultérieur du pays. Mais elle devrait d abord, par les idées, imh peut-être ensuite dune manière pi un e/fectiçe, s étendre sur les populations germaniques du dehors (2). ».
De ces nations germaniques du dehors, la plus puissante et la plus récente c'est les États-Unis. La (Grande-République, elle aussi, est de souche
I) Emile Gm ckeh, Histoire des doctrines littéraires et esthétiques on Allemagne, i883, t. I, p. IX.
^2) Ibid., p. 23i, sq.
PREFACE
bas-allemande. Comment ne s'élablirail-il pas nne hiérarchie entre les peuples, fondée sur la « supériorité intrinsèque * de (|uelques-uns? L'ancienne politique était continentale. Par elle, rAllomand aristocrate gouverne l'Europe ; démocrate, il li^ouverne l'Amérique. L'ère d'une politique intercontinentale s'ouvre. A qui donnera-t-elle le sceptre du monde? Ce n'est même plus une question de force. Politiquement, les Allemands ont the masterslnp of the world et les Ktats-Unis n'échapperont pas à leur emprise. Le problème est de savoir si la maîtrise allemande est reconnue par les esprits. Ce sera l'œuvre de cette culture allemande, qui fera du dernier des Allemands un caractère personnel, ar liste, philosophe, synthétique, religieux, libre (i). Après quoi « la parole qui proclamera la vérité allemande proclamera en même temps la puissance allemande ». Puissance de paix, mais qui ne souffre pas d'être désobéie; puissance d'impartialité, mais sans faiblesse, et qui investira l'Allemagne du rôle de justicière entre les nations (j).
Périodiquement surgissent ces apôtres de la culture allemande, vaticinant et citant les peuples à la barre de l'Allemagne. A l'issue du siècle ouvert par Fichte, ils sont légion. Us infestent la littérature, l'art et la
II) Emile Grucker, Histoire des doctrines littéraires et esthétiques €a Allemagne^ i883, t. I, p. aya.
{'21 Ibid.^ !>. 23u.
politique. Georg Michaël-Conrad, dans Die Gesell^ sc/ia/tj roule ses « doubles muscles » de lansquenet matamore. Julius Hart débarque des marécages de la plaine westplialienne pour annoncer TÉvangile de son (^ Nouveau Dieu » et prédit, lui cent millième dans l'eiTroyable phalange des pédagogues, la chute délinitive des Latins :
" Regardez autour de vous; le monde latin s'oiïoiidro. Partout les cloches funèbres qui sonnent la mort de la civilisation latine... l*répare-toi, humanité! L'Arven du Nord a atteint l'âge viril... Il vous a souvent semblé une énigme, un mystère, cet homme des pays de brume : le grand esprit de la solitude, qui n'a besoin de personne et appartient tout à tous... Laissez-le se mettre au travail et la civilisation prendra peut-être un autre visage... Ne le croyez pas trop inoflensif, cet Aryen du Nord... Écoutez, des cavaliers d'Apocalypse passent dans les airs! (i) »
Julius Hart, et ce groupe de la Xene Gesellschaft (le Schlachtensee, d'oii sont sortis tant de poètes de la plus récente génération, annoncent froidement ([ue le dernier Latin est mort à Sainte-Hélène en 1821. Même littérateurs, ces Allemands de la fm du .vi\' siècle ne conçoivent de civilisation supérieure (fue sous l'arnmre du militarisme impérialiste. Napoléon est mort : c'est donc qu'il y a à recueillir son héritage ; et l'héritier prédestiné, c'est le Germain.
Friedrich Lange, qui créa le Deiitscher Binid en 1894, était venu de (Joslar (2). Il avait vingt-deux ans. C'est l'Age ou un Allemand frais émoulu de ri'niversité fonde communément une religion nou-
(I Julius Haut. Dcr neiie Gott, 1899, p. ii4, 116.
{-2) V. sur son plan d'expansion allemande notre Pangermanisme continental soiis Guilldwne II, p. xlvii, sq., i56sq.; notre Pangermanisme colonial, p. xxmii sq.; 58 sp.
LE PAXGERMAXISME PIIILOSOPIIIOIE
PIIÉFACE
velle. Cette relii^ion est loii jours pareille : faire duper réinotioii sacrée des î2:ueries d'affraneliissemcnt, die iveihevolle Stimmung- der Frelheitskriege. Mais on veut la jirarder pour la conquête. Est-ce légitime? C'est, répond Friedrich Lange, une si profonde fermentation que rien ne pourra arrêter rélan des énergies (pii en naîtront. Le bouillonnement trouble d'un sang jeune que ces adolescents allemands sentent à la vingtième année, ivres encore des banalités fanatiques dont les gorge leur enseignement ofliciel, ils le prennent pour le remous profond des Renaissances qui ^e préparent. Il va éclore de l'inconnu, dit Lange, une mutalion bruscpie de toute la mentalité sociale, annoncée par une joie avant-coureuse, et elle s'empare d'abord des âmes les plus sensitives. Les normes les plus anciennes, les traditions, les ct>uUimes, les lois retournent devant le tribunal de la personnalité créatrice d'oii elles émanenl, qui les ratille sans cesse à nouveau et cpii les anéantit d'un décret souverain.
On va saisir là une des plus profondes confusions de l'esprit allemand. Il n'est pas rare qu'on tienne Tindividualisme pour un « fruit de (iermanie >•> (i). La liicse eut fail sourire Nietzsche. Nos catholiques romains se heurlent à la doctrine protestante du salut individuel, comme à la pire hérésie. Ils la
(I La iorinule est de M. (iliarles Maurhas, dans La France se sauKe elle-nirme, 1916, p. 327. Tout le livre, d'ailleurs si éclatant, de M. Louis Kavxai i> sur VJIistoire générale française en Allemasçne repose sur la même interprétation, chez lui plus coni plètenient contradictoire. Car si rÀlleniagne a emprunté autant dire tout ce qui lui sert de civilisation, na-t-elle pas donné ainsi la preuve la plus manifeste de son état d'esprit gréj,'aire ? Tour cire individualiste, il faudrait ctre créateur.
croieni allemaïule, et conchienl : tout individuaUsme doit donc être allemand. Si la déduction était exacte, le p(Miple allemand serait le plus révolutionnaire de tous les peuples. Il en est le plus discipliné et le plus grégaire. Que ce sentiment collectif délirant donne aussi à tout Allemand un orgueil personnel plus plastronnant, qui en doute? P]t de là une confusion, la plus naturelle, la plus primitive, la plus naïve, la plus commune. Dans cette plénilmle de soi, ([ucllc sera son attitude devant la norme qui le disciplin(»? Il fait semblant de la juger, quand dc^à instinctivement il lui obéit. Ce Friedrich Lange invoquv une I)ersonnalité créatrice pour décider de ce que vah'ut la loi et la tradition. Mais il faut rentendre s'écrier :
'.Toutes les meilleures lois sont «les lois non écrites. S'il i\ûa.t es écrire, elles ne seraient plus vivantes... En ee sens 1( s lois (lu ^^ermanisnie pur sont des lois non éeriles, nmis d autant plus nifran-ibles dans le sentiment et dans la c.mseieuce de tout Allen.and... Pour l'an.our de la sincériK', cp, ii son loisible a cluieun de chercher le salut d'après sa loi propre. Mais notre vie et notre aspiration morale^ à tous doivent tendre à 1 héritaj-e de nos pères (1). „
Ahisi, cette conscience, devant laquelle on cite la tradition, est elle-même traditionnelle; et on lui détend de sortir de cette tradition dont elle conserve l'héritage. Ce patrimoine aUemand, comment ('a faire l'inventaire? Et l'idéal qu'il recèle comme un précepte d'avenir, comment le dégager? Frie- <^hi(h Lange ne connaît pas d'autre méthode que de mettre les Allemands devant les grands faits de leur Instoire, Finvasion des barbares, la lloraison dvt^ ^onuntines médiévales, la Réforme, les guerres dv
I IV. i.
v.\(;i:, lleines Deutschtnm, -;• éd. 1704, p. i3,,
ji
i8i3. Le consentement universel allemand dans Tappréciation de ees hauts faits de la nation allemande prouve qu'il y a un idéal du {germanisme pur :
a Avec le sanj? do nos pères en nous, un besoin intellectuel et moral commun «jrrandil en nous, ({ui saisit d'un vigoureux amour cet idéal (i). •>
« L'individualisme » invoqué par Friedrich Lange est la voix du sang qui parle dans toute la tribu et qui l'appelle aux mêmes aventures de conquête maiérlelleet unniatérielle que les ancêtres. On surexcite l'orgueil et les appétits de l'individu. Est-il besoin de dire (pie ni l'orgueil de la lignée, ni la cupidité allumée par les grandes aventures collectives de lucre ne font la culture personnelle?
La religion de Friedrich Lange n'est pas chrétienne. Pourtant, il ne faudrait pas croire que la libre pensée n'ait pas de nombreuses et fumeuses variantes de mysticisme positiviste. Ce libre penseur-ci, qui voit « le christianisme retourner au crépuscule », se croit à cause de cela protestant :
« Klre protestant, être Allemand, être homme, c'est au sens supérieur de ces trois mois, la même chose (2). »
Entendez que la pleine humanité n'existe que chez les Allemands. Mais ce qu'annonce cette joie diffuse qui éclate après une longue période déprimante, appelée ère Ckipr'm, c'est :
.. Une forme de ine nouvelle, une âme populaire forte et consciente d'elle, portée i»ar la science naturelle, dévelopi)ée par les tâches de toute l'humanité civilisée. .
1 Fr. Langk, Reines Deutschtum, p. G';. 1»^ Ibid., p. i4<»
PRÉFACE
Une . ame populaire », portée par une science nécessairement impersonnelle, orientée vers des tâches où est engagée la destinée de Thumanilé en lere, est-ce là ce qu'on peut appeler de 1' « individuahsme » ?
Il iiimporte pas de décrire ici le libéralisme « petit bourgeois ,, combiné cl.ez Lange avec le souci de restaurer la pureté de l'aristocratie allemande et oîi consiste pour lui toute la réforme sociale. Ces fédérations de syndicats obligatoires où il veut encariuer a roture les patrons, les employés et ouvriers de toute 1 industrie et de tout le négoce, est une uUpie dont la marque intéressante est seulement l'esprit coereitif prussien. Son projet d'établir le tableau genea ogique de toutes les fan.illes. depuis les plus mmbles jusqu'aux plus blasonnées ne prouve qu^me OIS de plus le besoin, fréquent chez les Allemands les plus libéraux-, d'appuyer la démocratie allemande sur 1 aristocratie.
A quoi doue tend cette ferveur religieuse de laquelle eclora l'âme nouvelle de l'Allemagne? A une nouve le culture (Aultur). Ce mystérieux vocable, latin de forme, est germanique de contenu. Il n'est pas sûr. disent les Allemands, que d'autres peuples puissent jamais le comprendre. Ils peuvent créer les -uvres du confort ae.uel des wagons-lits ou des villes modernes, mais ces choses sont mortes à • instant ou elles naissent. Ce sont elles qu'on appelle '^l^ation. Beaucoup de peuples y ont excellé avant '^s Allemands, ou y excellent à côté d'eux. La tâche H poursuivre est de créer de V/uunanité vivante et créatrice des qu'elle est née; et c'est là la A'ultur.
LE PANGERMA.NISME PHILOSOPHIQUE
KUe mène les hommes et les peuples au développement harmonieux de leur personnalité. De quelle façon? Lan^e, plus avisé que Langbehn, reconnaît qu'on n'invente pas les styles d'architecture, de sculpture, ou de poésie, au conunandement. Us naissent de la vie même. Quelques grands guides lui trouvent ses formes ; le peuple suit. Les formes politiques naissent de même. Il y en a de vieillies, ou qui sont des pastiches de l'étranger. Le fonctionnarisme prussien est une de ces formes que dépouillera l'Allemagne nouvelle. Mais il y en a de jeunes et d'éternelles. Le militarisme prussien en est une et des plus nécessaires.
„ La force miliUire organisée est un élùn..nl principal de la culture aivenne elle-mèu.c; une de nos plus allemandes et de nos plus |;erinaniques iustitutions de culture u). ■.
Le sentiment profond de la niasse tendait à l'unité : Bismarck fut le grand artiste, inspiré du besoin du peuple et (pii lui donna sa forme indispensable, (jui était l'hégémonie prussienne militaire. Est-ce rétrograder? Les étrangers le disent, avec inintelligence. Ils ne veulent pas apprécier la valeur éducative de l'institution militaire, gardienne d'un sentiment de riionneur délicat, d'un orgueil sévère, des habitudes dobéissanc<' inexorable. Le militarisme prussien non seulement lait partie de la culture allemande; il en est la Heur la plus pure; et c'est de sa généralisation en Allemagne que date la régénération du peuple allemand, même physique. Tant il est
(i) Kr. Laxoe, lieines Dealschtuin. p. ai;, (a) Ibid., p. 224aa5.
PRÉFACE
vrai qu'une forme de vie, issue des é
Ci II
nergies pro-
fondes de la race, améliore cette race et la fait prosperer. ^
Ce prolond mystère, le rapport entre la civilisation .ntenectuelle et la race, voil. ce qne le pangermanisme |)bilosopluque se propose d'approfondir. Par là il est la lointaine, très authentique descendance 'de Heh.e, de (ia-rrcs, de F. Schlegel. Par là, il est aussi le scandale méthodologique du temps présent Ce
n est pas le lieu d'examiner s'il n'v a cas .1,.. ' ^ Qi'^o p • . " *» j d pas aeë ecri-
'""l français qui ont la même n.éthode. Expliquer les œuvres intellectuelles par la race, ç',. éié une préoccupation essentielle de lécole de ïaine Le bréviaire français où puis.nl les philosophes conlemporains d„ pangermanisme est loulefo s ! nvre fameux de (.obineau sur l'/«.^... " j^^:.
On ne se propose pas de dérotiler ici le détail un htige qui, .nalgré l'ampleur matérielle qu'il a
on L Golnneau a-t i, io.,.., à l'ennemi des argumen.s
les. Ses disciples français sont-ils les complices
<l une invasion d'idées qui fortifie liulh.ence girma-
10 mères françaises aux idées de (Jobineau, si elles étaient vraies. E„ réalité, sa doctrine repose s.u- deux postulats dont aucun n'est vériliable ^
n'exist'i "'"'T""'" «"P-i-res contemporaines " ex teu que chez des peuples de race blanche. Il -l des lors probable que les autres races sont
LE PAXr.ERMANISME PUII.OSOPllIQUE
PnÉFACE
inaptes à la création civilisatrice. S'il y a eu une civilisation grec(iue ou romaine, c'est-à-dire clie/ tics peuples probablement mêles de sang sémitique; s'il y a eu des civilisations en Chine, dans l'Inde, en Kgypte, en Perse, en Judée, c'est donc que ces civilisations sont nées d'un afllux notable de sang
aryen.
2° Plus généralement, toute civilisation tient aux
j qualités du sang. Ni le climat, ni la terre n'y ont de part. Et les idées ne sont jamais les causes, mais les eilets d'une civilisation raciale en sou fond. Si le cliristianisme, au lieu de prendre son vol vers l'Occident, avait fait route d'abord vers rKxtrcmc-Orienl. la suprématie des peuples germani(pics n'en aurait pas moins conquis le globe. Ce n'est pas le christianisme ([ui a fait la supériorité des Cermains. Mais le christianisme s'est épuré à mesure que, de sémitique et grec, il s'est fait romain: et de romain, germanicpie. C'est dans leur sang ([ue les peuples portent inscrites les virtualités de christianisme cpii prendront corps dans leurs mœurs, dans leur art et
dans leur pensée.
Sophismes différents de nature, mais d'une égale énormité tous deux : i" aucune science psycholoy gique ou historique n'est outillée pour suivre les iniluences qui, véhiculées par les globules de notre sang à travers les substances nerveuses, engendrent ou modifient notre activité intellectuelle et morale. Nous ne savons donc pas s'il y a un substratum physiologique à la civilisation présente des hommes de race blanche, ou jaune ou noire; a" à plus forte raison ne savons-nous pas quelle peut être l'influence
physiologique du sang aryen chez des peuples sémitiques ou mongols qui, plusieurs milliers d'années avant la nôtre, ont fondé une civilisation en Chine en Kgypte ou en Assyrie. Car cette réalité physiologique n'est plus elle-même observable. Ce sont pourtant ces deux sophismes qui se traînent à travers toute la littérature pangermaniste. Ces sophismes sont donc l'enveloppe pseudo-seientilique dont se couvre une croyance : celle en la prédestination du peuple allemand. Avec quelques données spécieusement choisies, cette croyance bâtit un vaste poème : elle attribue à la race germanique des 'hauts lails inouïs et chimériques ; toutes les civilisations historiques et préhistoriques sont l'ci-uvre du sang vigoureux des Germains. Une astucieuse intention est toutefois servie par cette croyance : il s'agit de démontrer que le peuple allemand est, au fond dépossédé; que toutes ses conquêtes sont des reprises sur des usurpateurs enrichis de son sang et de son bien moral le plus pur.
Aux arguments assemblés par les philologues de lu grande époque, un Jacob (Jrimm ou un Karl Miillenhoff, ces philologues nouveaux en ajoutent qu'ils empruntent au transformisme, à la paléontologie, à I edinographie comparée.
Les travaux de Ludwig Wilser ne sont pas sans valeur pour le germanisant. Tn nombre infini de <oujc(rturcs les encombre toujours. Dans sa théorie générale du germanisme, cette végétation parasite absorbe la substance même des informations utiles auxquelles elle s'att.iche. Il se peut bien que l'homme <tolicliocéphale blond d'Europe ait des carnations et
des pigments qui ne peuvent guère être ac(iuis que dans le Nord. Il est d'un darvWnisme correct de le supposer. Mais s'ensuit-il (|ue toute force inlellecluelle ait été conquise par l'humanité durant la période j?laciaire? Pourtiuoi les ?:squimaux ne sont-ils ni blonds, ni civilisés? Est-ce que leur installation dans le cercle polaire est trop récente ? Ou est-ce qu'ils ne sont pas assez dolicliocépliales ?
Il reste, dira Wilser, qu il y a une forme crânienne dolichocéphale, répandue du Groenland à Ceylan, et <[ui est plus fréquente en Europe chez les hommes blonds (i). S'ils sont venus de l'Arctoî^ée polaire, aujourd'hui ena^loutie, quelle route ont-ils prise? En Améri<(ue, la mer de i?lace avait tué la vie; en Asie, elle submergeait les plaines. Pour descendre au sud, il n'y avait que l'Europe. Ces peuplades blondes qiules Uomains ont décrites si semblables aux Germains, et qu'ils appelaient des Gaulois, devaient être demeurées installées près de leur habitat primitif, pour que leur type physique eût gardé ses traits originels si purs. Mais où est cet habitat? Une vieille tradition byzantine et lombarde parle de la Scanie comme d'une ojflcina genlliim, nourrice de peuples qui y pullulent et en émigrent (2). Tous les Aryens sont descendus ainsi de Scandinavie; les Celtes et (juelques Italiotes par Touest; on grand
(i) Liidwij; WiLsEH, Slammhaiim iind Ansbreitmiff dev (iermanen, i8<)5; — Uerkunft und Vorgeschichtc der Arier, 1899; — Die Germànen, t. 1, ii)o4 ; - EiiropaeLsche Voelkerkiinde und Jlcr-
kanft der Dcntschen, 191 1. ,. 1 r» i
(a) Ce sont les termes bien connus de Jornandes el de 1 aul
Wapnefrid.
PRÉFACE
courant à Test déversa les Thraces, les Lithuaniens, les Hellènes, les Tyrrhéniens d'Asie-Mineure et d'Italie, les Wendes, les Slaves, les Indiens, les Sarmates, les Scythes, les Perses. Au centre, pLr le Jiïtland et les iles Scandinaves, atterrit le courant des quatre grandes tribus germaniques : Ingi^^ons (ou Cindjres); Istémns (c'est-à-dire Marses et Francs); Herminom (Siièves); enfin Vandales et Golhs. Ils venaient tous très civilisés. Ils savaient l'agriculture et l'apt de l'élevage. Leurs outils de pierre étaient remplacés par du cmvre, trouvé en Suède. L'étain, importé des Iles britanniques, permit, avec le cuivre, de créer l'outillage de bronze. N'objectons pas (jue rhomme méditerranéen avait peut-être aussi quelques supériorités. Du fond de l'Afrique, en huit cents ans, n'avait-il pas appelé l'industrie du fer? De tout cela, le philologue allemand n'a pas cure. Les Jiommes du Nord, dans sa croyance, sont seuls éminenls. Si nous trouvons, à l'époque historique, des civilisations florissantes avant eux, c'est donc que ces civilisations assyriennes, égyptiennes ou Cretoises, étaient infiltrées préhistoriquement par le sang et les civilisations du Nord. Par vagues successives ensuite les hommes du Nord donnent l'assaut et triomphent : Perses, Macédoniens, Romains s'installent sur les ruines des primitives civilisations tle Méditerranée. Dans le grand effondrement réitéré de tout, une régularité se reconnaît : toujours la race septentrionale restée la plus pure, c'est-à-dire la plus récemment détachée du tronc aryen, reste victorieuse. Elle bénéficie du plus récent outillage, et a gardé intacte dans la lutte contre le rude climat du
Nord son énergie morale et inventive. La domination du monde lui échoit (i). Ce fut vrai dans le passé. Ce sera vrai dans l'avenir. Celte race tardive et pure, qui vient du Nord nous apporter sa supériorité, c'est aujourd'hui la race germanique.
Wilscr raisonne comme s'il n'y avait jamais eu de cataclysme géologique, jamais de peste ou de famine où ont péri des civilisations précieuses; et comme si jamais aucun déluge de barbarie n'avait submergé, par la seule puissance du nombre, des peuples dignes à tous égards de survivre. Pourcpioi ajoute-t-il ce sophisme, fait du silence sur les hasards les plus tragiques de notre existence planétaire et hisloriciue? Parce qu'il donne au peuple allemand, non pas l'assurance qui ne lui a jamais maïupié depuis 1870, mais des raisons doctrinales pour justifier son assu-
rance.
Ciobineau, même renforcé de philologie et de tout un vague darwinisme d'amateurs, n'eût pas suffi à fonder une philosophie de la race et de la civilisation germanique; et le seul philosophe de génie qui eut paru en Allemagne depuis 1870, Nietzsche, trahit la cause dont on crut un instant qu'il serait Tavocat. Son humanisme nouveau, quil appelait son « bon européanisme », est un dédain supérieur de la meute pangermaniste qui aboyait autour de Ricliard ^\ agner. Il se trouva des Nietzschéens pour accomplir
(i^ L. WiLsEK, llerkiinfl und IJrgeschivhte dcr Aricr, i8<)9, p. 4 - K Die staerkere, besser ausgerùstele und veranlagle liasse muss siegen und als Kampfpreis die WeUherrschaft errinjjen. *
PRÉFACE