ALLEMAND
On fait de vains elforts pour nier que le pangermajiisme ait des racines dans la philosophie allemande. Nous n'allons pas contester à cette place la dette durable que l'esprit européen a contractée envers l'eifort métaphysique des Allemands. Mais si l'on croit la philosophie allemande une œuvre rationnelle, soucieuse uniquement de déterminer les conditions de rintelligibililé des choses connaissables et de la pratique humaine, on la cherche dans des régions de labstractioii où elle n'habite pas. La philosophie allemande est une pensée qui réfléchit une expérience vivante et passionnée. On y peut lire, pour peu qu'on se donne la peine de ce commentaire historique difficile, toute la destinée du peuple allemand.
Les Allemands avaient toujours eu le goût de glorifier emphatiquement la force allemande. De l'idée toute médiévale du Saint-Empire, puissance séculière associée éternellement au pouvoir spirituel de la Papauté, et qui n'était que l'idée d'une confédération pacifique de toutes les nations sous un chef élu dans l'une d'elles, ils avaient fait l'idée d'une primauté historique et providentielle de la nation germanique. L'habitude de louer aux nations étrangères des lansquenets et des reîties mercenaires n'était pas, à les entendre, imposée par la prolilicité de ses paysans et de ses cadets de petite noblesse, mais venait d'une naturelle suprématie dans l'art
LE P-INGERMANISME PHILOSOPHIQUE
PREFACi:
militaire, comme elle doit naître dans mi peuple fait pom» dominer. L'Allemagne a été redoutée durant le moyen âge et à l'époque de la Renaissance par Fomniprésence de ses liommes d'armes, comme elle l'est aujourd'hui par Tomniprésence de ses courtiers de commerce. Le souvenir de cette grandeur chimérique reparaît dans les grands matamores lyriques de la fin du xviir siècle, les frères Stolberg, Bûrger ou Klopstock. La Révolution française seule leur a enseigné, im temps, la vanité de leur déclamation teutonique.
L'humiliation des défaites autrichiennes et prussiennes refoule alors sur lui-même cet orgueil. En quelques âmes, comme Herder, il s'épure tout à fait. Ce n'est pas la guerre seulement que Herder répudie. Il se refuse au culte de l'héroïsme. Il veut, en I7i>(i, que Frédéric II soit le dernier conquérant. Il démasque la « fausse diplomatie », toujours en quête de provinces à conquérir par des roueries de procédure, qui n'aboutissent qu'à des explications par la guerre. Les rivalités économiques, il les nie, le commerce étant fait pour unir les nations, au lieu de les mettre aux prises. Une propagande d'humanité, qui répandrait les principes de paix comme une déesse répand de la douceur, c'est toute la philosophie de Herder; raison jointe à du sentiment et qui contredit tout le violent patriotisme idéaliste de sa jeunesse, cil il avait glorifié, avec Thomas Abbt, « la mort pour la patrie ».
Cette palinodie lui était facile au temps oh son humanitarisme souhaitait la dissolution de toutes les formes politiques, et de l'État tout d'abord. Il se
i lii
ravise une fois de plus en 1804. Contre le géant grandissant de l'est, « auquel les Allemands ont appris à manier l'épéc et la massue » ; contre le « lutteur » de l'ouest, habile en toutes sortes de combats, c( arrogant de sa fortune et de sa puissance », il ne lui semble pas que la (Tcrmanie soit trop faible, même si ces deux ennemis se coalisent. Mais l'union de la Prusse et de l'Autriche y est nécessaire. VOde à la Germanie (iSo^) chante ce génie que déjà il aperçoit descendant du ciel pour unir dans une alliance sacrée tous les Allemands : une grande Allemagne, armée et militante sur toutes ses frontières, c'est le dernier rêve du vieil humanitaire.
Ce rêve remonte aux cieux, après Austerlitz. L'orgueil allemand se fait plus immatériel. Déçu par les événements, il élève d'abord sa protestation contre ceux qui ont pour eux la complicité des forces du siècle. Il prend ses gages dans Tavenir. Schiller est rhomme représentatif de cet orgueil. Il ne faut pas se laisser fasciner par ses rêveries esthétiques du temps de la Révolution, au point d'oublier le rêve secret qu'il refoule. Il y avait eu un temps oii Schiller considérait comme « la prérogative el comme le devoir du philosophe, autant que du poète, de n'être l'homme d'aucun peuple et d'aucun temps, mais d'être, au sens le plus propre du mot, le contemporain de tous les temps (i) ». Juvénile chimère, que la maturité dissipe. On ne connaît pas depuis très longtemps le poème sur la Grandeiw
(i) SciiiLLKH, Lettre à Fritz Jacobi, a5 janvier 1790. (Briele, Ed. Jonas, t. IV, p. 121.)
LE PxlNGERMAMSME PHILOSOPHIQUE
allemande {Deutsche Grœsse), oîi Scliiller (i) confesse cette ambition cachée qu'il conçoit pour son peuple dénué. Schiller \\\^q les Allemands dépouillés, autant par la suprématie maritime angrlaise que par la srloire trop éclatante du vainqueur de Marengo. Et il se redresse dans un geste méprisant. La force anglaise et l'éclat français sont morne philosophie de l'intérêt, sont matérialisme qui se vend au roi ou scepticisme qui se vend à l'opinion. La dignité touîe morale de l'Allemagne est dans la culture et dans le caractère de la nation, qui ne dépendent pas de ses destinées politiques. Pour l'esprit allemand seul « les choses saintes » existent. Seul il entretient conmierce avec « l'esprit de l'univers » ([ui l'a élu pour travailler, durant les luttes temporelles d'où il s'écarte, à l'œuvre intemporelle de la culture humaine. La lutte virile contre le préjugé et contre l'erreur, voilà son lot. La Réforme luthérienne re[)rise, ])rolongée tn toutes sortes de domaines, voilà son œuvre. Ce long efïbrt, accompli par tous les peuples et par lui-même, le peuple allemand en récoltera seul le fruit. Les autres se dépensent. Lui seul thésaurise. Chaque peuple a sa journée dans l'histoire. La journée allemande sera la moisson de tous les siècles écoulés. Et ce jour-là l'image de l'humanité, aujourd'hui dispersée en réalisations éparses, apparaîtra au monde, restituée dans son intégrité.
Immense orgueil. Tout ce qui a causé les longs
PREFACE
relards de la civilisation alicniiinde: la lenlenr av( c laquelle elle s'est traînée à la snite des civilisations du Midi et de l'Occident, et qui en a fait si longtemps une civilisation d'imitation, devient pour cclt(^ jalouse Allemagne une supériorité dont elle esconi|)te le profit. Si elle emprunte à tous, c'est pour être seule r « humanité intégrale », à la lin des jours, quand tous les autres se seront usés dans reffort des réalisations partielles. Les hauts faits de l'humanité accomplis par rAlleniagne donnent un sens à toute l'histoire ; et la domination ainsi assise de la pensée allemande, devenue pensée humaine, connncnt ne serait-elle pas nuitérielle autant qu'idéale, puiscprelle est l'œuvre réalisée de concert avec l'esprit qui dirige les mondes?
La philosophie allemande tout entière reproduit cette pensée, à mesure que se poursuit, sons la pression des événements, ce rétrécissement de la conscience européenne, oii se rapetissent, avec la pensée révolutionnaire française, T. lî7/7,7^//7/7?^i>' allemande et Thumanitarisme allemand .
La question fondamentale que posait la philosophie allemande, par rinterrogalion de tous ses philosophes, était de savoir ^/wé?/ e.^f le rôle de l'esprit dans le monde. Et par tous ses philosophes, depuis Leibniz et Kant, l'Allemagne avait répondu : « Le monde est ainsi fait métaphysiquement, que l'esprit, malgré tous les obstacles, ait finalement gain de cause. Toutes choses tournent linalement à bien, par le triomphe de la raison (i). » Est-ce démontrable?
(i) l)riitsc?ie Grœsse, Ein unvoUendetes Gedicht Schillers 1801 . Ed. par Bernliard Suptian [Si-hri/tcn (1er Gœthe Gesellschaft, ifjoa .
(i) Même le pessiniisiue de Schopeiiliamr aboutit à délinir raiiéantissenient du « vouloir-vivre » illogique.
PHEFACE
Non certes. Mais racconipliss( ment du devoir ne serait pas possible, si dans l'univers ne rép^nait cet ordre qu'il est permis d'appeler un ordre moral. On n'en peut donner de preuve ; mais il nous est enjoint d'y croire, si du moins la loi morale doit déterminer pour nous le sens de notre vie. Or, l'analyse révèle des conditions précises, sans lesquelles la vie sociale entre êtres raisonnables et libres ne serait j as possible. Ces conditions, dans l'ordre du simultané, ont amené l'existence parmi les hommes du droity et particulièrement de cette forme supérieure du droit cjui s'appelle VÉtaf. Avec ces formes apparaissent les collectivités qu'on appelle des nations. Le herdérisme de la maturité encore avait considéré l'humanité comme un tout solidaire, où « les hommes peinent et soullVent, sèment et récoltent les uns pour les autres ». Herder (i) avait refusé aux « naturalistes ilu ^enre Immain » le droit d'établir une hiérarchie entre les différents « types d'Iiumanité » ([ne la nature réalise, dans son atelier, avec une profusion qui épuise tous les possibles. En toutes lettres, il avait écrit : « Que Ton ne remette aux mains d'aucun peuple le sceptre sur d'autres peuples, sous prétexte d'une suprématie innée-, encore moins l'épée ou le fouet du garde chiourme (2). » Par un glissement insensible, c'est au contraire cette primauté intellectuelle, ce sceptre de la pensée, puis celte domination nécessaire par l'épée que va revendiquer la i)hilosophie allemande, comme un privilège métaphysique.
(I) Herdeb, Briije ziir Befoerderunii; der IlumanHaeL (MV/Ar, Ed. Siiphan, XVIII, 284.) 2) Ihid. XVni, 24s.
* iC
Dans la définition de ce privilège, les philosophes allemands pourront difïërer. Pour tous, il fait l'objet d'une croyance religieuse et morale. Le problème de la philosophie allemande n*a pas changé. C'en est la solution concrète qui s'est renversée en son contraire, à mesure que nous approchons de l'ère de la Restauration. L'ordre moral de l'univers consiste toujours à réaliser les conditions qui rendent possible le triomphe de la pensée. Mais cette pensée, le peuple allemand y est initié seul ; et par ses formes de droit, par son existence nationale, seul il la fait passer dans le réel. Le devenir entier de l'histoire et du inonde serait dénué de si J^ni fi cation sans le triomphe du peuple allemand. Le pangermanisme philosophique est une doctrine religieuse; et cette religion est une doctrine de la prédestination.
Ficmi:.
Il pourrait y avoir un intérêt de curiosité à rechercher les origines lointaines de cette religion. Le souvenir vivant de la classe cultivée allemande ne remonte pas plus haut que Fichte. Il a, le premier, donné un catéchisme clair et complet de la religion de la prédestination allemande.
Là-dessus il ne faut pas se récrier, l ne doctrine de la prédestination est toujours religieuse et ne saurait être rationnelle. Ce prédestinationnisme ne s'est plus effacé de la tradition philosophique des Allemands. 11 y a eu un temps où Fichte, imbu encore de ÏAii/klcirung sentimentale à la fois et rationnelle de Herder, avait témoigné une indiffé-
LE PANiVEUMAXISME PHILOSOPHIQUE
reiice totale à la tradition iinpiTiale allemande. Mais, de mtMie (juil tbii'iiit au romaiilisme allcniaiid sa charpente métaphysique, inversement il s'imprègne, en vieillissant, d'historisme romantique. Il avait répudié d'abord, en rationaliste, les prétentions du Sainl-Kînpire sur une Alsace et sur une Lorraine en qui la volonté de rester françaises ne faisait pas de doute (i). Mais au momeni de sa plus içrande ferveur révolutionnaire, il a refu=^é (rajcueillir dans la Républi([ue nouvelle les Juii's, popuhition qu'il lient pour dé^^énérée, encline au mal, incapable d'observer aucun contrat et inapte, par la structure héréditaire de son esprit, à s'entendre avec des hommes dont la pensée n'est pas toute machinale ou la sensibilité réduite à des calculs d'intérêt (2). La philosopliie de Fiehte est un « SDinozisme renversé ». Elle est donc l'inverse exact de la raison juive ou latine, dont les coiic^^pls désiîçacnt, pour lui, des réalités mortes et enchaînent les faits selon un ordre mécaniciue. De m}me la pensée politique de Ficlite exclut non seuleiuent la fraternité, mais le contrat social avec les hommes de mentalité juive ou latine. Il ne se sent tenu envers eux ({u'à une tolérance superficielle: et, par estime de soi et |>ar respect de la qualité d'homme survivante même dans les exeniplaires les plus déformés d'une race, il accorde aux
'i «« Croyez-vous qu'il importe beaucoup à l'artiste et au paysan aile niands ijue 1 arlisle et le paysan lorrains ou alsaciens trouvent leur ville ou leur villajje situés désoruiiis au chapitre que les manuels de «géographie consacrent à rKmpire alleuiaml; et qu'ils jetterout leur burin ou leur outil aratoii-e pour amener cet état de choses? » Werke, VI, 95.
j W , VI, I49-I5I.
PREFACE
Juifs la vie et une certame assistance élémentaire. Quiconque lient le liehtianisme pour un rationalisme pur doit accepter ces conséquences dernières et très fermes de la doctrine.
Non, Fiehte n'est pas un pur rationaliste, il est un illuminé. 11 ne faut pas voir une invention romanescjue, mais une profonde expérience intérieure, dans le récit qu'il nous fait de l'extase par laquelle se découvrit pour lui son système (i). Ce qu'il découvrit, c'est un moyen de régénérer l'humanité. Et en présence de la vérité qui s'ouvrit à lui, les deux forces ennemies de la liberté, le liasard aveugle autant que le destin nécessaire, s'évanouirent dans le néant.:
« L'humanité désormais sera maîtresse d'elle-même et soumise seulement à l'idée qu'elle a d'elle. Elle fera d elle-même, avec une absolue liberté, tout ce qu'elle pourra vouloir faire d'olle-même (2). >
Par cette vérité sera renouvelée la destinée du monde. La révélation qui en est faite aux hommes est une date capitale dans l'histoire. Deux hommes ont eu cette révélation de la liberté, essence métaphysique dernière de l'esprit et essence dernière de l'humanité : ce sont Jésus et Luther. Mais un troisième grand libérateur vit parmi nous, « qui a brisé la dernière et la plus forte chaîne de rhumanité » ;
et les hommes ne savent même pas que son œuvre
(i, « Un soir, à minuit, une forme étrange sembla passer près de moi et m'adresser la parole : « Pauvre mortel, l'entendis-je me dire, tu amoncelles les sophismes sur les sophismes, et tu te crois sage... » Et Fiehte réplique : « Parle î Quoi que tu me dises, je veux écouter; interroge, je répondrai. «
2) FicuTE, Sonnenklarer Dericht Werke, t. II, 4*^).
LE PANGEIIMAMSME PHILOSOPHIQUE
prolonge et renouvelle l'œuvre du Christ et du Réformateur. Ce troisième grand initié, quel est-il? Au temps de sa modestie, Fichte croyait le reconnaître en Kant. Ou faut-il penser que même en ce temps-là pour lui le nom de Kant n'était qu'un masque? Y a-t-il là une de ces ruses d'expression, comme celle de Platon se masquant du nom de Socrate, ou celle de Nietzsche se dissimulant sous le pseudonyme d'Heraclite, de Schopenhauer ou de Zoroastre? Ce n'était peut-être déjà plus une nouveauté poui' lui que cette découverte qu'il prétendit faire un peu plus tard, à savoir que le kantisme est encore en deçà de la grande révolution opérée par sa propre doctrine. Alors, derrière la pensée criticiste de Kant, insuftisamment conséquente, il nous montre l'idéalisme intégral surgissant, tel un monde nouveau, dont Fichte seul est le souverain :
«« Cest donc moi qui suis vraiment le fondateur d'une ère nouvelle . l'ère de la clarté. C'est moi qui, avec précision, assigne la Un de toute activité humaine ; moi qui, avec clarté, veux la clarté. Tous les autres veulent mécaniser. Moi, je veux alTranchir (i^. »
Et Fichte de prédire le temps où, dans les écoles primaires on enseignera aux enfants des paysans la Wissenschaftslehre découverte par lui, comme on leur enseigne la doctrine de Jésus et le catéchisme de Luther. Ou plutôt, la Wlssenschaftslehre, pour la première fois, aperçoit le sens profond de cette doctrine et de ce catéchisme. Immense découverte, et
PREFACE
dont la méthode a pour caractère luifailUhiUté (i). Or, dans l'humiliation de la délaite, Fichte prétend la réserver à sa patrie d'abord, d'autant que les autres peuples sont incapables de la comprendre.
Ce n'est pas le lieu de dire en quoi le fichtianisme marque durablement dans l'histoire des systèmes et pourquoi il est un des efforts les plus vigoureux pour fonder métaphysiquement l'individualisme. Il s'agit de savoir comment la philosophie de l'histoire, qui est à l'arrière-plan de sa doctrine, a pu fortifier la pensée pangerinaniste.
Le problème central, dans une philosophie individualiste, est de concevoir le lien des individus entre eux. Ce lien ne peut être une substance où les individus auraient leur racine; car, au regard de cette substance, l'individualité n'aurait plus de réalité propre. Pour Fichte, la relation qui joint les individus est en voie de devenir. Elle n'est jamais achevée. Elle est de deux sortes. Elle est la vie même dont ils sont faits et qui n'existe pas substantiellement ailleurs que dans les individus. Ils se la transmettent, mais elle est inépuisable et indestructible comme la fin à laquelle elle aspire par eux. Elle est, d'autre part, layÎAi qu'ils se représentent collectivement, mais qui les dépasse infiniment. Cette fin, c'est-à-dire l'ordre moral que tous les vivants se proposent, est en eux l'universel, et dès lors ce par quoi ils se ressemblent et, par consécpient, ce qui les joint. Nous ne la connaissons jamais tout entière. Ni le sentiment, ni la connaissance claire ne la révèlent
(I) Fichte, IFerAr, VU, 53i. C'est nous qui souUgnons.
(l) Ficiiïi:, W., IV, 590 : .< Un* Haupleharakter ist Un/ehlbarheit. »
toute. Mais entre le sentimenl et rintelliurenee, Tiniaijrination interposée s'en fait des imag:es approchées que nous appelons des Dieux.
Ces images du divin, nous les aimons. Nous mettons à les imaginer tout notre désir et toute notre inventivité. Elles participent de la vie infinie qu'elles représentent; et par <'lles le torrent de cette vie passe en nous. Par elles, nous sommes donc transformés. Nous imitons ces divins modèles. Nous réalisons ainsi de l'élernel dans le quotidien. La liberté, qui est notre essence interne, nous la vivons quand s'éveille, par une telle imap^e, notre activité profonde. Les lionnnes ne sont libres qu'à proportion de l'intensité que prend, dans leur conscience, l'idée de Divin dessinée en eux. L'art, la science, la philosophie sont des manifestations de cette vie éveillée. Ce sont « des signaux de feu », par lesquels des penseurs font signe au Dieu qu'ils entrevoient et font signe aux hommes pour les convier à suivre ce Dieu. Mais il y faut la lïamme et le don d'un langage qui ne soit pas lige.
Dans la doctrine de Fiehte, toute vie sociale a pour but, instinctivement ou consciemment, de nous rapprocher de cet ordre moral des âmes. La première fois qu'en Asie nos aïeux ont créé un état de droit et un ordre social, ce fut au nom du divin, c'est-à-dire par la théocratie : des iiommes surgirent, leur faisant croire et convaincus eux-mêmes qu'ils étaient les organes de Dieu. 11 fallut des milliers d'années jusqu à ce que l'un d eux se trouvât pour apporter aux Ames cette certitude (|ue toutes, elles ont Dieu en elles. Par cet homme, i3ar Jésus, la liberté vivante de
PllEl ACE
l'esprit a été introduite dans le monde. La première ère d'alfranchissement date de lui. Il y a eu des peuples remarquablement doués, tels que les Grecs et les Romains qui, néanmoins, n ont pu participer à cette révélation, parce que leur pensée s'enfermait en des symboles imagés et abstraits, incapables de la recevoir en entier. Mais ce (pii importe, c'est de savoir dans quel état d'intégrité les Ciermains ont reçu cette révélation chrétienne.
Le grand fait qui a modifié l'histoire européenne, c'est qu'il y a eu, dès l'aube du moyen âge, des Germains restés purs et des Germains impurs. Ljie tribu germanique, les Francs, émigra sur la rive gauche du Rhin. A l'époque oii Fiehte écrit, et oii les Français prévalent sur le continent, cet événement, lui paraît mériter seul l'attention. Toutes les autres invasions des Barbares, la ruée sur la France du Midi, celle sur l'Espagne, sur l'Afrique du Nord, sur Rome, sur Byzance s'elfacent devant la seule invasion franque. Le sens de l'événement, c'est que les Francs sont devenus un peuple par la guerre. Une besogne collective de conquête a fait leur unité mentale, et tous les membres de cette collectivité en sont restés modelés à jamais. La culture des individus dans un tel peuple est déterminée par l'unité collective, et non l'inverse. Il lui manquera toujours la spontanéité d'une vie intérieure véritable.
Fiehte déduit de là des conséquences graves. Ces (rermams qui, dans les pays de domination romaine, adoptent une langue qui n'est pas la leur, comment peuvent-ils créer encore de la pensée vivante ? Le fanatisme antilatin de Fiehte soutiendra que les