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vraie est la Renaissance du christianisme par la Réforme.
Par elle, la prééminence du peuple allemand est assurée à jamais. Ce peuple, quand il s'est résolu à obéir à ce grand chef religieux, a montré deux particularités : r en lui, l'enthousiasme est contagieux : c'est par l'enthousiasme que le peuple allemand va à la clarté intellectuelle; et il peut aller jusqu'au martyre. Le pathétique dont est soulevée la prédication de Luther, c'est la joie au sujet de la liberté qui est la condition des enfants de Dieu. La béatitude, que Luther enseigne, n'est plus un élat d'àme qui nous viendrait de quelque destinée supra-sensible. En nous-mêmes. Luther le sait, nous portons le salut ou la condamnalion ; et il dépend de nous que ce soit, dès cette vie, la régénération élernelle ; 2' un privilège nouveau résulte de là : le peu[>le allemand trouve en lui-même plus qu'il ne cherchait. La liberté de l'esprit est créatrice de toutes les richesses intérieures. Qu'un esprit vivant dirige au dedans son regard : il découvre une source intarissable de bienfaits qui lui échoient gratuitement. Seul Tesprit allemand a cette vie qui se renouvelle, parce qu'elle vient de la vie universelle. Il suffisait qu'il prît conscience de lui-même pour que fut détruite la forme médiévale et autoritaire de la religion. Toute religion et toute sagesse se révèlent comme l'œuvre de cette liberté intérieure. Or, dans ce tle découverte se résume l'essence même de la philosophie.
On n'y contredirait pas, si Fichte n'en revendiquait tout riionneur pour l'esprit allemand. Ni la
philosophie grecque ni Desearles ne sont mentionnés. Avec Leibniz seulement se pose, selon Fichle, le proMème vrai de la philosophie. Prendre pour point de départ la vie unique, divine, éternelle, Fichte ne sait pas que c'a été la préoccupation avant tout des présocrati<|ues; puis de tous les mysli(|ues du moyen âge, et encore de ces philosophes de la Renaissance, de Giordano Bruno d'abord, en qui débordait le sentiment exalté de la vie de lame, solidaire de la vie naturelle. Non certes, ce n'est pas un « bon Européen », que ce philosophe pour qui la philosophie ne peut être qu'allemande (i); et c'est une étranore présomption nationale qui lui t'ait dire qu'il suffit d'être allemand pour philosopher selon une . philosophie de liberté. De Fichte date le sophisme qui prétend faire surgir la vie mentale de conditions de race et d'origine. Mais il faut comprendre l'ambition secrète de ces déclarations. Cette philosophie allemande, esquissée chez Leibniz, est achevée, dit Fichle, de nos jours. Le monde ne le sait pas encore, et il faut se borner à annoncer la grande nouvelle, en attendant qu'elle soit comprise. Une troisième ère universelle, celle de la philosophie allemande, est ouverte. Fichte veut dire que c'est l'ère dont il est le fondateur et le prophète.
Qu un très grand homme soit atteint de ce délire présomptueux, cela, pourra-ton dire, n'a malgré tout que l'importance d'une anecdote. Un philosophe non moins giand, qui fut le disciple à la fois
i) Fichte, Werkv, VII, ?.0a : ■ So ist denn dièse Philosophie reehl eigentlich nur deulsch. d. i. iirspriinglicli. » v2) Ibid., VU, 353.
et ranta-onisle de Fichte, Friedrich Nietzsche, a connu la même aberration. La vérité est qu'il s'agit d'un type mental qui a été fréquent en Allemagne au XIX' et au xx' siècle : le type du propagandiste qui met une conviction religieuse au service d'une cause politique; et cette cause est toujours la même : la grandeur de l'Allemagne.
A la création philosophique de l'Allemagne doit eu elfet correspondre une création politique. Le peuple allemand, privilégié dans sa pensée, doit être privilégié dans sa destinée matérielle. Son avènement a été tardif, mais il a la signihcation d'une époque nouvelle dans l'histoire humaine. L'esprit philosophique allemand prend pied d'emblée dans l'existence éternelle. Son secret, c'est de savoir comment l'acte le plus humble peut jeter dans le monde une semence de perfection plantée dans l'impérissable. Il y faut sans doute un ordre de choses capable de eontenir et de faire durer cette perfection, créée par les individus. Or, cet ordre de choses est ce qu'on appelle une nation,
La nation est l'ensemble des hommes qui se recréent, physiquement et moralement, selon une loi divine. Dans l'écoulement des existences indivis duelles éphémères, la vie nationale subsiste. La loi de son existence collective est impénétrable à l'intelligence, mais saisissable au sentiment. C'est à cette grande évolution obscure que les individus mortels confient ce qu'il y a de durable dans leur essence et dans leur action. Ils aiment cette puis^ saute vie coUeclive, puisqu'ils se réjouissent d'elle et se sacrifient pour elle. Pour eux, la nation est un
XXII I-E PANGERMANISME l'HII.OSOPIlIQUE
Dieu; car un amour vrai ne peut ^attacher qu'à de l'étemel, et toutes les lois «jue parait le véritabhamour, c'est (pie létcrnel est l'invisible objet cpii l'aimante. Comme rAUemand seul conçoit l'éternel, il a seul l'idée dune telle loi par laquelle les existences indivi«luelles se soudent en un peuple. 11 n'y a vraiment qu'une nation au monde, la nation allemande; et de toutes les nations, seule l'allemande a ebanee de survivre, puisqu'elle seule, par un amour métaphysiipic de tous ses nationaux, est l'ondée en
éternité.
Admirable réconfort oHertparFicliteàson peuple,
au moment des pires désastres. 11 n'y a pas d Immilialiop. subie, pas «le faute commise, durant un passé de dix-huit siècles, qui compte pour une nation dépositaire de telles promesses. Le déchirement politi<pic allemand, <pii est venu de ce que les princes, sous la Renaissance, ont co!)sidéré leurs territoires comme un patrimoine à lixer selon le droit romain; le déchirement religieux, qui est venu de la persistance partielle dans la nation alleman.le «l'un christianisme romain; les occasions manquécs, comme cette coniiuète du >' ou veau-Monde, d'oii le peuple allemand jadis a été tenu à l'écart : rien n'im- ■ porte, au regard de la grande destinée qui attend ce peuple, et qui est de vivre selon la constitution parfaite. Il le peut seul. En eifet, cette constitution parlaite ne se construit pas avec des matériaux vulgaires. Elle nécessite des hommes capables de résoudre le problème de l'éducation dans la Uberté. Cette éducation à 9©n tour exige en chacun des membres de la collectivité un moi formé par lui-nicmc, métaphy-
PREFACE
siqiie; non pas un moi de convention, reflet du eonsentement des foules, comme chez les Français. L'àme allemande seule est une telle personnalilé (pii se forme d'elle-même par une lente création.
Tout le patriotisme cpii s'était allumé au xviir siècle en Allemai^ne par les efforts des grands légistes, d'un Justus Mceser et d'un Moser, embrase cette profession de foi fichtienne. Le credo romantique qui essaie de revendiquer pour l'Allemagne tout le grand mysticisme de la clievalerie est reproduit par lui fidelemenl. Il n'y a pas de qualités éminentes de la moralité européenne, générosité et honneur chevaleresques, ou galante courtoisie, qu'il ne croie créées d'abord par les Allemands ; et, dans le menu peuple, un trésor incomparable de vertus natives, la simplicité, l'honneur, la fidélité, répondent à ces vertus de l'élite. Un grand fait histori([ue naquit ainsi dés le moyen âge : la prospérité des villes libres allemandes, images d'ordre et d'amour de l'ordre; toute une voie lactée de cités républicaines, riches, commerçantes, égales aux cités italiennes dans les beauxarts, et supérieures à elles dans les arts utiles. Précédent irréfutable, qui atteste, chez le peuple allemand, le goiit et le talent de la liberté.
La vocation du peuple allemand est de reprendre ce grand précédent et, par là, de commencer cette (' ère nouvelle >> où s'épanouirait en actes politiciues sa nouvelle philosophie. Ce sont les conditions de cette réalisation qu'il faut retenir, si l'on veut juger du gauchissement de toute la philosophie allemande. Oui, il est exact, dit Fichte, que les Allemands, seul peuple dont « le moi soit métaphysique, » ne sont
LE PANOEUMAMSME PHILOSOPHIQUE
înili..
pas encore un peuple historique. Ils sont foulés par leurs ppinces cpii s'entredécliirent. L'étrangler ne connaît que la bravoure de leurs lansquenets loiu's à prix d'argent. Lors de la grande conquête ([ul a transformé l'existence des peuples modernes, la découverte de l'Amérique, rAllemagne seule a été exclue d'une curée oîi tous les peuples, Espagne, Porhi:,'al, Angleterre, France, étaient conviés. Est-ce un mallieur? Fichte croit rAllemagne faite pour grandir par le dedans Elle inaugurera une histoire neuve, qui ne sera pas la suite du passé et ne sera pas un Ancien Uégime prolongé, mais un rcconuncncemcnl al)solu,
issu de l'àme.
Comment cela se peut-il? Ficlite serait tenté plutôt de demander comment ce serait impossible. Si les lil)ertés ne mûrissent que par une stinudalion de tous par chacun, et si les Allemands seuls ont le don de la pensée vivante et libre, ils créeront seuls un Empire de liberté. Fichte touche ici à la plus profonde difficulté de toute théorie et de toute pratique sociales. Entre des individus irréductiblement différents et libres, on a vu quel lien métaphysicpie il imagine. Mais quelle discipline sociale traduira cette solidarité métaphysique? On l'attend là. Il nous apprend que le lien des libertés, c'est le droit. Il y a pour chaque liberté une sphère, oîi elle doit être maîtresse de réaliser toutes ses pensées. Le droit délimite ces sphères. Il y a un maximum de domination de la nature possible en chaque moment du temps. Collectivement, les hommes soutiennent contre la nature cette lutte pour la lil)erté. On peut donc denumder à chacun de prendre part à cette lutte. Il
ftmt qu'il renonce à ce qui l'entrave et fournisse tout l'effort par lequel il la rendra victorieuse. On a le droit de le conlralndre à ces renonciations et à cet effort. C'est donc |)ar la contrainte que se fait l'éducation des hommes en vue de la liberté; et voilà une grave conclusion.
Certes, ce qui nous contraint de la sorte, c'est l'impersonnelle raison, et c'est la collectivité de tous les hommes libres, vivants ou encore à naître. Mais les organes de cette raison, ce sont provisoirement les hommes à qui elle est révélée. Cette raison doit gouverner les relations des hommes entre eux. Comment ne gouvernerait-elle pas les relations entre les Etats? Ce qui fonde les États, c'est une confiance, d'abo 'd religieuse, en des chefs qu'ils reconnaissent pour les interprètes de cette raison qui les unit et qui a légitimement sur eux un pouvoir coërcitif. Quelle que soit la nature de cette conliance, l'homme qui sait la gagner dispose de ce droit de contrainte. Quoi? Même à notre époque d'incrédulité? Oui certes, mais l'ascendant que ne possède plus la monarchie du droit divin est remplacé par l'enthousiasme que suscite le génie. Personne ne lui résiste. Personne ne peut vouloir contre lui (i). A coup sûr, le premier devoir du souverain, de celui qui règne dans la Ihéocratie, comme de l'usurpateur de génie qui conduit les démocraties modernes, est de commencer l'éducation des hommes en vue de la liberté. Il n'y a pas d'hérédité du droit souverain. Un maître doit travailler avant tout à se rendre inutile. Il faut
(i) Staatslehre, {W. IV, 5i8).
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LE PANGERMANISME PIIILOSOPIIIQL'E
PREFACE
qu'il ap:isse de façon à faire lalilier par les i^énérations à venir son despotisme éclairé. D'ici là, ce despotisme a (jualilé pour s'imposer au nom de la liberté qu'il crée par degrés (i). La contrai nie qu'il exerce est elle-même éducative ; et, en iniliant la raison, elle se fait accepter d'elle.
Le peuple allemand a ainsi le droit non seulement d'exister connne société policée, il a le droit de se constituer en Ktat national; et il est fondé à y employer la force. « Vienne donc un maîlre (jui nous contraiarne à fonder le s^ermanisme (i). » (]ette force se justiliera en droit plus lard. L'Allemai^iie uniliée J sera le moyen de la liberté européenne; et le peuple allemand est celui qui, « en raison de sa situation ^géographique, pourra imposer la paix aux autres nations (3) •>. On a bien entendu : il saisit (^Imposer la paix gertiia/iif/ne, et il suffit ([u'elle soit germanique, pour qu'elle soit la boime paix, la paix profonde, durable, la paix par le droit. Mais ce droit qu'il s'attribue, le peuple allemand ne va-t-il pas en détinir lui-même l'étendue? Et s'il y a un Zivin^herr sur Deiitschheit, qui réalisera le germanisme par un coup de force à ratifier plus tard, à quoi peut s'attendre 1* Europe?
« La déraison qui se manifesterait par des actes, dans un monde où il existerait un seul homme qui s'y entendrait mieux, est contrabe au droit de cet homme unique. 11 a le
droit absolu de ne pas tolérer cette manifestation, s'il peut l'ompècher (i). »
Or, depuis plus de mille années, les Allemands mûrissent pour la liberté : « Kin anderes Klcment ist fur dièse Entmcklung nicht da (2). » Comment le peuple allemand n'aurait-il pas le droit, lui ou son monarque, de nous contraindre, puisqu'il s'entend mieux que tout autre à la sagesse politic{ue? Mais quelle est cette sagesse? Au temps de la défaite» dans les Discours à la nation allemande (1808), Ficlite parle avec mésestime (3) du système de
I équilibre européen. 11 y voit le code le plus astucieux du rapt organisé entre complices. Quelques années passent. L'Allemagne est encore serrée de près; mais elle peut vaincre. Le grand désastre de i8t2 a passé sur Napoléon. C'est alors à un système pire que Ficlite emprunte sa morale politique.
II pense que le devoir d'un Etat est de s'agrandir, et de saisir, sans tarder, toute occasion de le faire. 11 n'y a pas de parole, pas de traité, pas de « paix honorable » qui vaille la garantie de la force. Aucun prince n'a le droit d'appliquer, comme prince, les lois de la morale privée, de l'humanité, de la probité, de la bonne foi. Le peuple que son prince aurait ainsi mené à sa perte, serait fondé à le lui reprocher. « Entre les Etats, il n'y a ni loi ni droit, si ce n'est le droit du plus fort (4). » Le dernier mot de Ficlite
(I) Voir Staatslehre (i8i3i, W. IV, 444 : et PoiUische Fragmente (iSi3 , t. Vil, 564 '■ « l^Je Menschen konnen zum Uecht gezwungen wt'rden Das kann jeder, der es eben leistet. »
2) Ibid., VII, 565 : « Also her einen Zwingherrn znr Deutsch-
heit. »
(\) Ibid., VU, 571.
II) Staatshhre de i8i3, 11., IV, 441.
(2) Ibid., IV, 424.
(3i ir, VII, 4Gi.
(4) Uebej* MavchiaveUi : « In seinem (des Fiirsten) Verhâllniss zu andern Staaten gibt es weder Geselz nocli Redit, ausser deni lleehte des Staerkeren. » [ISachgelassene Werke, t. III, 427)
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PUEKACE
est Fanatlième aux pacifistes du xviii'' siècle et Tana" thème à ceux qui ont traité comine exercices scolaires ses propres écrits orienlés par la pensée d'une Renaissance réaliste :
« Que surgisse donc «l'eiilrc les morts un homme qui nest ni un inconnu ni un homme sans renommée, alin qu'il montre ^aux praticiens) le chemin à suivre. »
Cet homme invo(jué par Fichte, pour définir les méthodes par lesquelles on peut réaliser le Dciitscli- /MA/i dans le inonde, c'est Machiavel (i).
Il a fallu décrire cette histoire vraiment tragique de la pensée de Fichte, ])uisque c'est le sophisme imasriiH» par lui qui s'est retrouvé durant tout le siècle, chez ses disciples, dans Treitschke et Paul de Lagarde autant que dans Ferdinand Lassalle. L'histoire de sa pensée montre ce dont est capable l'orgueil allemand, quand la réalité, après lui avoir résisté, lui olFre les chances dont alors il abuse. Et le raisonnement (ju'il établit alors dans sa fureur vindicative, c'est celui-ci : « Le peuple métaphysiquement prédestiné a le droit moral de réaliser sa destinéu par tous les moyens de l'astuce et de la force. »
(i) II va sans dire que dans les écrits de Fichte entre 1793 et i8i3 on trouvera heaucoup d'aphorismes qui ne sont pas encore ■atteints par cette déformation de la doctrine. Il est facile de les grouper et de laisser croire que Fichte est un pur lihéral républicain. La réalité est plus complexe. Fichte est une des origines du pangermanisme, comme il est une des sources du libéralisme allemand. De même, en France, il y a déjà du bonapartisme <lans certaines théories révolutionnaires. Nous avons à faire «euvre d'histoire et non de paradoxe facile et de sophistique brilante.