‹ Le Pangermanisme philosophique (1800 à 1914) [microform]Chapitre 6 sur 139 · II. — HEGEL · texte numérisé non relu

II. — HEGEL

Fichte aboutit au machiavélisme; Hegel commence par lui. Dans la criticjue écrite solitairement, en t8oj, de la Constitution allemande par le jeune patriote, ce (fui frappe tout d'abord,. c'est l'élojçe qu'il fait de cette intelligence d'un honnne d'État véritable, pleine du sens le plus grand et le plus noble, et qui fut Machiavel (i). Ses sarcasmes criblent le jeune prince, Frédéric II, qui, cherchant à réfuter le machiavélisme, ne sut lui opposer que c des lieux communs moraux, dont plus tard il a montré le vide, par ses actes et dans ses écrits » (;j . Aussitôt, en Hegel, une révélation se fait : les actes décisifs dans l'histoire (les peuples, n'ont pas besoin, |)our se justifier devant la raison, des bcux communs de la morale privée. Hegel tout jeune eu! Tambilion de découvrir ce qui justilie ces actes décisifs, et d'écrire une théodicée de riiistoire. En (pioi il reprend le rêve de tout le xviir siècle, qui fui de diriger par la raison les Etats. C'est ce rêve qui inspire, en particulier, les hommes politiques de l'épocpie frédéricieniie et joséphiniste. Leur sagesse bureaucratique ne réussit à enfanter que des créations sans lendemain. C'est dans la tourmente des guerres et des r.'volutions que Hegel prétend discerner la raison (pii mène l'histoire, (iageure i)aradoxale. L'histoire n'est-elle pas, par

(1) He(;i:l, Die Verjassung J)eiitschlands. (SaenUliche Werke, Ld. Lasson, t. VIL p. ii3.)

(2) « Par exemple, ajoute IIe(;kl, dans la Préface à V/Iistoire de la première guerre de Siléaie, où Frédéric II conteste que les traites lient les FUats quand ils <mt cessé d'élre conformes à leurs intérêts. »

x.vx.

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PHKFACE

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essence, le particulier, raccidenlel et rillogique? C'est cependant cet ensemble d'accidents brutaux qu'il faut considérer comme rationnel, si on ne veut pas désespérer de comprendre la destinée humaine. A vrai dire, les faits n'entreraient même pas dans l'esprit, ne seraient même pas constatés, s'ils a'étaient en quelque façon intellipribles. Mais ce qui nous intéresse ici, c'est conunent le système entier de Hej^el promet une destinée privilégiée au germanisme.

Cette glorification n'était pas la consétpience nécessaire du système. Elle est comme le rellet sentimental ([ui le baigne et qui lui vient des émotions de son temps. L'hégélianisme, comme la doctrine de Fichte, est une philosophie de la liberté. Et pour lui la liberté, c'est l'esprit ayant conscience de soi comme de la réalité dernière. Sans la liberté, il n'y aurait pas d'existence vraie. Qu'est-ce, en effet, même pour le bon sens, que la vérité? Elle est l'identité de l'être et de la pensée; et oii donc cette identité paraît-elle plus profonde que dans un être pensant ? En sorte que l'être est incomplet, s il ne se pense: mais la pensée vraie est toujours la conscience de ce ([ui est.

Ainsi les degrés de la vérité soni les degrés de l'existence consciente. La sinq)le vie biolo;4i(|ue, un corps uni à une àme, une |)ortion de matière commandée par d.«- spirituel, un réel oîi s'est allumée la conscience de ce réel, est une première vérité. C'est une vérité provisoire, puisque ce n'est pas tout le réel dominé par toute la pensée. Car, en dehors du vivant, ne subsiste-t-il pas un monde distiuct de lui.

aucjuel il ne commande pas, et contre lequel il lutte ? Et à la longue le vivant n'est-il pas vaincu dans cette lutte? Tout vivant est périssable; donc la vérité de la vie n'existe que dans l'espèce, puisqu'elle ne dure que par elle. Mais la vérité, c'est-à-dire la domination de la pensée, s'établit par la lutte contre les formes élémentaires du réel.

C'est pourquoi la vie de l'esprit dans l'être vivant et en dehors de lui, la vie sociale, la vie historique des peuples sont des vérités encore plus hautes, c'est-à-dire des ascensions vers la liberté. Ce sont des luttes, où le réel résiste, mais aussi des progrès par lesquels la pensée assure son emprise sur ce réel. Connaître, c'est s'enqiarer des objets distincts de nous et distincts entre eux, pour en dégager ce qui les rend homogènes entre eux, et ce (jui en eux est homogène à l'esprit. Ainsi se construit la science, la pensée démonstrative qui fait sortir h^s choses de la constitution nlême de l'esprit; et rien ne fournit mieux l'image de la liberté ((u'une telle pensée. Agir, c'est s'aflirmer devant les objets; avoir raison de leur résistance, jusqu'à les détruire par l'usure; !es assimiler à notre propre esprit : c'est par là que l'acte le plus contingent, qui se propose une lin, est encore un travail logique. Etre libre parfaitement, ce serait à la fois parfaitement connaître et parfaitement agir; ce serait conduire le monde par la pensée^ Cette liberté parfaite n'existe (pi'en Dieu. Mais soumettre le monde, après l'avoir organisé par la connaissance, à un vouloir éclairé qui l'organiserait par des actes, ce serait là sans doute la plus parfaite imitation de cette liberté divine. Cette imitation est réalisée et

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PREFACE

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cette liaule vérité est atteinte par la vie sociale et par la vie liistorique des peuples.

En prolon^^eant la liheplé de l'homme par la prise de possession du réel, on asseoit déjà plus profondément le roiçne de la pensée dans le monde. Voilà pourcpioi toute propriété est sainte. La plus complète liberté humaine, ce serait que l'espèce humaine fut maîtresse du jçlohe. Elle tend vers cette Ihi, non sans luttes, mais à grands pas. (]omme dans l'action externe le monde semble s'opposer à l'homme, dans l'action sociale ce sont tous les hommes ([ûi s'opposent à l'individu. Mais c'est la volonté générale, Taclion de la colleclivité, qui représente la raison supérieure et la plus vraie liberté.

A coup sur, l'individu même seul ne se laisse pas dessaisir de son droit. El, lésé par autrui, il se venu^e. C'est précisément celte venareaiice individuelle ([ui n'est pas encore le droil pur, parce qu'elle n'est pas la volonté i^énérale. ha famille, (jui es! déjà un consenleuKMit de volonté; plus tard, la soclctê cwllcy i\vn protcjîe les personnes: enlin V Ktaty synthèse de la famille cl de l'individualité juridicpie, voilà les sources oîi se puise un droit de plus en plus déj^agé des intérêts et des rancunes privés. De toutes ces personnes morales, c'est l'Etat qui est la plus haute. Or, c'est par sa théorie de l'Etat que l'hégélianisme intervient encore dans les faits contemporains.

Comme toutes les libertés, cette grande liberté complexe ([ui s'appelle un Etat, prend possession de ses moyens d'existence. Elle est une vie, c'est-à-dire un corps animé. En elle une pensée s'incorpore à la réalité extérieure par l'action, un vouloir se réalise

dans le monde par une propriété matérielle. Toutes les libertés individuelles, dont l'Etat est fait, s'intègrent dans sa liberté collective. Aucune n'a de droits que par lui. Il peut les sacrifier toutes, y compris la vie et la propriété de tous les citoyens, si son existence propre et son droit sont en jeu. L'État est lui-même une personne: mais le droit qu'il lient de sa mission, il n'y a plus personne au-dessus de lui (jui en soit juge. Les groiq^elnents politiques sont distincts, et personne entre eux ne peut exercer d'arbitrage. Que le droit de l'un d'eux soit contesté, il ne lui reste que le recours à la force, c'esl-à-dire la guerre. Avec d'autres Etats, l'Etat, s'il y a litige, n'entretient que des relations de violence, comme un individu lésé par autrui, s'il n'y a pas de juge, n'a de recours que dans le talion. Or, ces litiges, il faut* que l'Etat soit prêt à y faire face constamment. Pour le dehors, l'I^at est force, et il n'est que force. Sans aucune espèce de doute, les formules de Treitschke ont dans Hegel leur origine.

Aussi bien, pour Hegel, la guerre n'est ni un mal fortuit, ni même absolument un mal. Elle est une façon nécessaire d'affirmer le droit, par la seule méthode dont un Etat dispose; et le crime serait, pour lui, de n'en pas user. Pour Hegel la guerre esl éternelle et elle est morale. Il est rationnel ([ue des biens finis, tels que la propriété et la vie des hommes, soient tenus pour fortuits. La moralité consiste à poser le périssable comme périssant de notre consentement, s'il faut le sacrifier pour des biens impérissables. Combien de bourgeois chrétiens écoutent avec componction le prédicateur parler hebdoma-

^^^mmitlàmâ

PREFACE

clairement de la vanité des biens temporels î Que cette vanité apparaisse brusquement sr- . la forme de hussards, qui, le sabre au clair, nous en fournissent la preuve, on maudit les conquérants. La leçon de c»es faits serait au contraire de nous apprendre à exposer notre vie et nos biens pour une cause supérieure. La paix j)crpétuelle serait aussi la mort et le vide. La guerre empêche l'immobilité des institutions et de la vie ; et dans les nations troublées elle rétablit l'ordre intérieur avec l'équilibre réel îles pouvoirs nécessaires au fonctionnement des sociétés, (irands bienfaits, dont Thumanité ne peut se passer. Les théoriciens militaires de la Prusse actuelle n'oublieront pas cet enseij^nement qu'ils puisent dans l'hép^élianisme diffus (pii n'a cessé de remplir le xix" siècle allemand.

Mais de même que la vie inférieure lutte àprement pour arriver à concpiérir la vie de l'esprit, de même les massacres de la i^uerre ne sont pas seulement une œuvre de violence. Ce qu'on sacrifie par la pfuerre est du relatif, au regard de la victoire par laquelle un peuple dure, ou par laquelle un peuple supérieur triomphe de l'inférieur. La raison bénit les sacrifices par lesquels s'établit une telle victoire.

Ce qui se construit rationnellement dans ce violent condit des peuples entre eux, c'est Vhistoire. Elle ne peut pas être dénuée de raison puisqu'elle est faite par des hommes, et par des groupements humains en qui se réalise une raison plus générale encore que celle des individus. L'histoire de Fesprit est constituée par ses actes; et ces actes sont ceux par lesquels s'affirment devant leur conscience les

individualités collectives qui constituent les peuples (i). Un acte de conscience est toujours rationnel. L'irrationnel en histoire vient des résistances de la réalité et non pas de l'effort dépensé à la vaincre.

Les peuples, comme les hommes, ont reçu chacun un principe inlé rieur. Leur mission est de le réaliser par une lente croissance. Ils ont besoin pour cela d'une base géographi(pie de leur existence, comme tout homme a besoin d'un patrimoine, d'une parcelle de terre ou vivre et travailler. Faute de quoi ce peuple et cet homme seraient une pensée sans existence. Il vient un moment où cette croissance atteint l'âge miir. Est-ce le cas de plusieurs peuj)les à la fois ? Ce n'est pas possible, car deux peuples également mûrs formeraient un même peuple. Les principes dont ils vivent se hiérarchisent dans un ordre que rien ne ])ermet d'intervertir. Car cet ordre, qui est logique, no serait pas tel qu'il est, s'il n'était conforme aux conditions réelles de l'existence. Il n'est t>as plus possible d'imaginer un autre ordre de la maturation historique des peuples, que d'imaginer la vie de l'esprit avant la vie organitpie, ou l'existence de l'Etat avant l'existence de la famille. Il y a donc eu un moment oîi chaque peuple a été le premier, le plus mùr et comme le doyen des autres peuples ; sans quoi il n'aurait pas développé en lui de principe propre et son existence nationale ne se serait jamais constituée.

De combien est pour un peuple la durée de ce

ii( Hegel, Philosophie des Rechts, § 343.

r.rxJ«a

moment, oîi la souveraineté lui est dévolue? Hegel ne le dit pas dans sa Philosophie du Droit. Mais les exemples qu'il donne, dans Y Encyclopédie des Sciences philosophiques et dans la Philosophie de IJUstoire démontrent qu'il s'ap:it d'une durée parfois de plusieurs dizaines de siècles. On n'a pas le droit de faire le silence sur ces témoignaiçes. Rome et sa destinée jusqu'à la décadence des derniers empereurs, voilà la durée du moment romain (i). Deux périodes de huit cents ans chacune et une troisième qui se déroule depuis deux siècles, voilà le moment du monde germanique {-i), et on n'en voit pas encore la lin. Tne chose est siire : c'est que, durant le déroulement de la période oîi il est souverain, un peuple a tous les droits que lui confère son rôle de (« support de l'esprit universel ». Au rec^ard de ce rôle, « les âmes de tous les autres peuples sont diminuées de droit et elles ne comptent plus dans l'histoire (3) ». Hegel leur pronosticpie une destinée pire (pie la <iestructi(m physique, une totale absorption morale. H y a une ressemblance entre la destinée de la nation ([ui prévaut dans le monde, et la destinée <les hommes ([ui prévalent dans la nation. Les nationalités réduites à elles-mêmes, sans l'ossature de l'État, végéteraient comme les peuples primitifs. i< V\\ peuple, sans structure politique, n'a pas d'his-

i; Kncyclopa'die, § 549.

2) He(;el, Philosophie der Geschichte, éd. de 1848, p. 418-419.

et) Hegel, Remt.s philosophie, j^ 347 : « Gegen dies sein absolule.s Heclit sind die Geisler der andern Voelker rechUos, iind hie zaehlen niclit luelir in der Wellgesciiichle. » — Communément, ce.s peuples distancés s'inclinent volontairement, comme iles cadets devant le patriarche.

PREFACE

toire (i). » Son droit absolu est d'extérioriser sa mentalité en des institutions qui la rendent vivante et agissante. Des hommes mystérieux surgissent alors, en qui s'allume la conscience de ce principe interne dont vit leur peuple et qui ont aussi la force de le réaliser. Hommes pratiques, mais pensants, qui savent ce qu'étaient le besoin, la détresse et l'àme de leur temps. Ce J)esoin, ils le satisfont, par des moyens qui leur sont propres, par des actes qui peuvent être violents et injustes devant la morale vulgaire. « C'est là leur droit de héros (2), » incontrôlable à la foule. Toutefois il n'y a pas que des individus, il y a des peuples héros. Ces peuples ont le même droit césarien que les grands hommes * et l'on n'a pas le droit de leur faire un reproche de leur violence salutaire au monde.

Dans cette doiible théorie, qui reconnaît aux liommes providentiels le droit de mener les hommes par la contrainte, et aux peuples-héros le droit de traiter comme des barbares et des subalternes (mit dem Bewussfsein eines ungleichen Rechts) tous les autres peuples dont l'heure est passée ou sommeille encore dans les virtualités de l'avenir, comment ne pas reconnaître le panî>ermanisme éternel?

Mais il faut dire que le mal pendant longtenq)s n'a pas été germanique seulement. Le culte du héros providentiel, l'apologie du coup d'État, l'adoration du succès ont été le mal romantique de tous les peuples. Les Allemands retardent; mais nous-mêmes

I) He(iel, l'.iuyvLopwdie, § 549.

2 Philosophie des Hechts, ^ iho. « Dies Kecht ist das Heroenrccht zur Stiflung vom Slaate. »

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