Les moyens matériels d' encourager l'expansion
allemande.
L'ancien mode de représentation diplomatique, avec son personnel d'ambassadeurs, de ministres et de résidents dans les capitales étrangères, ne suffit plus à la tâche ; il faut y joindre, ou du moins il y faudrait joindre, cette multitude de consulats dont les fonctionnaires, hiérarchisés et organisés, devraient, [)artout où surgissent des Allemands, se présenter en même temps comme les représentants de la puissance morale de la patrie. Et à côté des Allaires éti*angcres, voici le service de la flotte. Sans doute, la flotte n'atteindra qu'en temps de guerre son maximum d'efficacité; il s'agira alors d'empêcher les débarquements ennemis, de l'ompre le blocus de nos cotes, de défendre notre commerce maritime contre la capture de navires allemands, de protéger nos colonies, mais surtout d'anéantir directement nos ennemis. C'est pourquoi la flotte de combat formera toujours le noyau de nos armements de mer; car elle seule est capable de suffire à cette exigence première et dernière, l'anéantissement de renncmi. Au surplus, il s\»gira, même en temps de guerre, de défendre les intérêts généraux de la puissance allemande sur mer. Mais c'est en temps de paix surtout qu'il faut les défendre de toutes nos forces^ soit en intervenant directement contre des peuples qui ne se soumettraient ]3as aux règles du droit international, soit en organisant une forte rex)résentation de notre pays, soit en éveillant partout dans le monde cette idée durable que tout Allemand, où qu'il soit, est militairement x>i*otégé. Or, pour suffire à cette tache, la flotte de combat, nécessairement attachée au littoral, est bien moins désigm'e qu'une flotte de croiseurs mobiles et rapides, formant en quelque sorte les vedettes et les patrouilles de la mer.
Voilà les messagers désirés du germanisme en tout lieu; que leur développement marche de pair avec celui de la flotte de haut bord : tel est le vœu unanime de milliers <r Allemands à l'étranger.
Mais il ne suffît pas que l'Empire prenne la défense des intérêts allemands au delà des frontières; ce serait accepter l'idéal politique incomplet du moyen-àge qui ne connaissait pour l'État d'autre devoir que ci^lui de conserver la paix. Depuis lors, FÉtat a appris à donner à ses nationaux un appui positif; c'est un secours elfectif que l'Allemand de l'étranger attend aujourd'hui de l'Empire. Bien plus : c'est pour les Allemands de l'intérieur euxmêmes que c(^ secours est devenu une nécessité impérieuse. i:ntre toutes les vérités qui se peuvent déduire des conditions actuelles de notre vie économique et sociale, il n'en est i^as qui ait mieux pénétré dans la chair et le sang de la génération prcscntf^ que ct^lle-ci : que le capital meurt s'il n'est pas mis en valeur. Il ne suffit pas qu'il existe, il faut qu'il soit conquérant. Or, le territoire allemand est trop étroit pour servir de base à cette conquête. Le peuple déborde ses frontières, et le devoir de ses dirigeants est de trouver à l'étranger, pour cet excès de capital et de travail, des placements qui prolitent au germanisme, d'après un calcul conscient et systématique. Nous ne parlons même pas ici de la protection due à tous les intérêts généraux et abstraits du germanisme à l'étranger; c'est là mm seulement le devoir national, mais la mission historique, et i^ar conséquent la tache suprême de notre Gouvernement. Et il est d'autant i)lus urgent, d'autant plus important de s'acquitter de ces devoirs, que rAllemand lixé à l'étranger n'est que trop enclin à se laisser absorber j)ar les institutions nouvelles d'une vie étrangère, si profond que puisse être d'ailleurs son attachement aux souvenirs du pays, dans le domaine des m<eurs et de la croyance.
LE PANtiKUMAMSME PHILOSOPHIQUE
L'importance de cette tache n'a i)as encore suflisammcnt iK'nctré dans la conscience politique de l' Allemagne, et il a fallu bien longtemps pour qu'on en eût seulement l'idée, même en pays allemand.
Rien de plus caractéi'istique, sous ce rapport, (jue l'histoire des lois sur l'émigration. Ne serait-il pas naturel que l'Etat eût commencé de bonne heure à surveiller, à régler, à encourager les premiers pas au moins de ceux de ses membres qui se séparent de lui, tout en lui demeurant attachés [)ar tant de liens profonds? Or, la première loi rationnelle allemande sur Témigration date de 1897! Sans doute, il s'agit moins ici de négligence que de méconnaissance; on s'en est tenu simideinent aux conceptions anciennes qui. .sans doute, étaient légitimes en elles-mêmes et pour leur époque. Qui ne comprendrait que rÉtat absolutiste allemand, né de multiples tendances féodales, a eu dès l'origine une propension à considérer ses sujets comme attachés au sol, et à leur interdire l'émigration. Cette tendance ne pouvait que s'accentuer après les dévastations inouïes de la guerre de Trente ans et les pertes d'hommes qu'elle avait coûtées. L'ère du repeuplement commenvait; les lois interdisant l'émigration se multiplièrent; elles sont restées en vigueur jusque bien avant dans le xix' siècle, en Prusse, par exemple, jusqu'en i8;a5. L'idée qui les inspire est même restée dominante, sous des formes un peu modifiées, jusque dans les premières années de l'Empire; jusqu'au moment où l'Empire reconnut que la société politique, foncièrement agraire à l'origine, ilevait évoluer nécessairement dans le sens de l'esprit «l'entreprise. Les conceptions qui régnaient à cette époque et qui sont restées, en gros, celles du prince de Bismarck jusqu'à sa mort, se résumaient dans ce principe, que l'émigration, somme toute, prive de forces utiles l'employeur allemaml et surtout le propriétaire rural allemand, et met ces Tnemês forces" aiî
KARL LAMPRECIIT
service de la concurrence étrangère, sous une forme ou sous une autre : plantations, élevage ou agriculture; sans compter qu'elle nuitau reci-utement de l'armée nationale. C'est i30urquoi il iaut, sinon l'interdire, du moins se garder de l'encourager. C'est avec dépit que l'État a assisté au phénomène de l'émigration; il Fa considérée, au fond, comme un préjudice qui lui était i^orté, comme une défection ; et c'est pourquoi les consuls allemands, par exemple, avaient ordre de ne point s'occuper des émigrants alleuiands, alors même que leur nationalité allemande, jusqu'au jour où ils acquéraient un droit de cité nouveau, ne faisait pas le moindre doute, aux termes mêmes de la loi de 191 2 relative à la nationalité des sujets de l'Em-
jjire.
Dans l'intervalle, toutefois, s'était dévelopi)ée cette puissante émigration du xix' siècle qui attira, vite l'attention publique. Freiligratli^écrivait, dès iS'ia, sou Chant des Émigrants. Et bientôt l'opinion se préoccupa de cette émigration et se plaça à des points de vue nouveaux qui n'étaient pas ceux de l'État. Rau, List, FiM'bel, ont été, en rè"le générale, plus favorables aux émigrants. Toutefois, le revirement complet ne se fit qu'au moment où s'é[>anouit victorieusement l'ère de la libre entreprise, entre 1880 et 1890, et surtout quaml le ralentissement de l'éiniirration, dans les années 1890 à 1900, permit d'examiner plus à loisir les questions qui s'y rattachent. On découvrit alors que l'émigraticm est une importante manifestation de la vie de la nation, agissant comme totalité, et l'on comprit de mieux en mieux qu'elle ouvrait au pays des marchés d'exportation avantageux, de même que les armateurs allemands et les compagnies allemandes de navigation devaient y trouver leur comice, et qu'enfin, en évoluant vers la forme d'une émigration temjwraire suivie de retour au pays, elle enrichissait la mère-patrie de l'expérience et des capitaux gagnés en pays étranger.
KARL LAMPRECHT
Et par-dessus tout, on apprit à l'estimer comme Tun des moyens les plus efficaces de maintenir et d'élever encore le rôle historique universel de la nation. C'est alors qu'on trouva expédient de soutenir et d'encourager énergiquement ceux qui se décidaient à émigrer, et les patriotes rivalisèrent avec le Gouvernement pour rendre cette aide effective; diverses sociétés commerciales ou confessionnelles organisèrent des bureaux de renseignements pour les émigrants, jusqu'à ce qu'enfin l'Empire ouvrit luimême, à Berlin, le i^' avril 1902, un hureau de renseignements du même genre. On jjrit aussi des mesures administratives et légales, à commencer par la nomination de commissaires d'émigration dans nos grands ports, dès Eépoque bismarckienne, jusqu'à la loi sur l'émigration du 9 juin 1897.
Ibid., t. II, p. 495-5oi.
3. Moj-ens d'action intellectuels pour l expansion du germanisme à Vétranger.
L'Empire n'est guère outillé pour protéger l'unité de la foi chez les Allemands émigrés ; c'est aux Églises de la mère-patrie à prendre ici l'initiative. On sait que l'Église évangélique s'acquitte de cette tache d'une manière de plus en plus parfaite. Il nous faut mentionner spécialement ici l'activité de la Société Gustave Adolphe, fondée en i84î2. Destinée à soutenir les coreligionnaires de tous les groupements évangéliques isolés en pays catholique ou païen, cette société n'a pas cessé, depuis^ la fondation de l'Empire, d'étendre au inonde entier son activité, d'abord limitée à des sphères restreintes. A coté d'elle ont agi et agissent encore toute une pléiade de sociétés plus i>etites, locales pour la plupart. La statistique générale des protestants allemands à l'étranger, base indis-
pensable de toute action systématique d'ensemble, se développe aussi sans cesse ; depuis 1901 paraît, par les soins du président du Synode de La Plata, pasteur de la communauté allemande évangélique de Buenos -Aires, Bursmann, une revue spéciale Deutsch-emngelisch, destinée à faire connaître et à soutenir les protestants disséminés à l'étranger. Si l'on arrive, ainsi que ces signes avant-coureurs le font prévoir, à provoquer une action commune des églises de l'intérieur dans l'intérêt des disséminés, ou aura accompli le cycle des devoirs primordiaux qui s'imposent aux églises évangéliques. Mais, les catholiques allemands ne sont pas restés en arrière, bien que l'activité de la Société Saint- Bonif ace, fondée en 1849, ^t 4^1^ limite trop son action aux catlioliques allemands isolés en pays i)ro testants, l'activité de la Société Saint-Raphaël (pour les émigrants), de la Société de Palestine et autres analogues, ne puisse se mesurer avec celle de la Société Gustave- Adolphe. Une dil'lîculté spéciale naît du fait que, dans le Levant et en Extrême- Orient, la France prétend encore étendre à tous les catholiques son protectorat. C'est ici que l'Empire peut intervenir et donner aux Eglises une aide efiicace, comme il l'a déjà partiellement fait.
Mais est-il, à cùté ou même avant le lien que constitue la communauté île religion et de législation, un lien plus important que celui de la langue? A mesure que se déve" loppait l'émigration allemande, les patriotes ont tourné de ce coté leurs elforts. Au congrès des Geruianistes de i84<3, qui fut l'avant-coureur intellectuel et scientifuiue du mouvement politi<[ue de 1848, on se préoccupait déjà des émigrants allemands en Amérique « qui, dex)uis dix ans, passent l'Océan en cohortes ininterrompues », et l on se demandait comment leur assurer la conservation de leur langue maternelle et un contact vivant avec la [)atrie; ainsi ce souci idéaliste de protéger le germanisme
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à l'étranger a commencé, au moins en intention, bien avant l'ère matérielle de Tesprit d'entreprise. Alors déjà, on ne pensait pouvoir atteindre ce but qu'en fondant une association, dite Association Charlemagne ou Association Barber oiisse pour le maintien du germanisme à l'étranger. Une institution de ce genre, mais avec des fins plus limitées, n'a réussi à s'organiser qu'en 1881, après divers tf'ssais, sous la forme de ï Association scolaire générale allemande (Allgemeiner deiitscher Schul^erein), aujourd'hui Association pour la défense du germanisme à l étranger ( Verein fur das Deutschtum im Auslande); el sa revue, consacrée à présent au double devoir de développer les écoles allemandes et l'industrie allemande à l'éli-anger, remplit une bonne partie de ses colonnes avec les comptes-rendus de ce mouvement qui va grandissant. Nous ne poursuivrons pas cette étude jusque dans le détail; qu'il nous suffise de dire que, depuis 1891, la Ligue pangermaniste coopère à cette œuvre dans les Feuillets pan germanistes [Alldentsche Blâtten qu'elle publie, et n'a pas cessé d'agir vigoureusement par la IKirole et par l'action, au point de conquérir même l'appui officiel de l'Empire. Pour constater combien s'est dévelopjK" dans l'opinion le besoin général et fort d'être au moins complètement informé de la question, comme on l'est au sujet des églises de la diaspora, il suffit de réfléchir à l'accueil si favorable fait à une nouvelle revue Deutsche Erde (Terre allemande), fondée en 1902, et qui se voue essentiellement à faire connaître les destinées de la race allemande à l'étranger.
Ihid., p. 5o2-5o4.