L'Allemagne et la Prusse
C'est la Prusse qui devra fournir son cadre au développement politique et intellectuel de l'Allemagne, quel que puisse être ce développement ; et, par conséquent, on est en droit de beaucoup exiger de cet Etat. Après iS^o, l'essor intellectuel qu'on attendait et qu'on désirait en Allemagne, n'a pas eu lieu; il y eut, au contraire, décadence de ce côté; et ce fait peut s'expliquer en I)artie par la forte compression qu'une activité uniquement tendue vers l'extérieur exerce nécessairement sur la nature intime d'un homme ou d'un peuple. Le siècle de Périclès ne commence que cinquante ans après la
JULIUS LANGBEHN
bataille de Marathon; et c'est ainsi que T Allemagne devra, selon toute apparence, attendre que les cinquante années de veillée sous les armes qui lui lurent prophétisées par Moltke soient écoulées, avant d'envisager un nouvel épanouissement de vie intellectuelle. Il s'agit, en l'attendant, de lui préparer le terrain. Nous sommes maintenant à l'époque du labour, on moissonnera plus tard. Mirabeau est l'ennemi le plus génial, et aussi le plus perspicace, que l'Allemagne ait jamais eu. Dans son grand ouvrage sur l'État prussien (i), il a dénoncé bien des défauts de cet organisme si excellent à d'autres égards, ainsi l'extension excessive de l'esprit bureaucratique et militariste dans la vie civile ; d'autres observations recueillies dans son Histoire secrète de la Cour de Berlin pourraient presque être écrites en 1888. Les politiques contemporains, qu'ils siègent au banc ministériel ou au-dessous, devraient prendre en considération de tels avertissements. Les États vivent de ce qui a fait leur grandeur, mais ils peuvent en mourir, quand les éléments organiques de leur constitution ne s'adaptent plus à de nouvelles conditions d'existence. On a peu fait en Allemagne à cet égard, surtout dans le domaine intellectuel. La lutte contre le catholicisme et pour la culture, le Kiiltiirknmpf, n'a pas servi à la culture. Au contraire, l'issue de ce conflit lui a plutôt nui. Le bon sens pratique a fait la grandeur de l'Allemagne; qu'on prenne garde qu'il ne soit cause aussi de sa décadence. Ce jugement : « Elle est pourrie avant d'être mûre », que Mirabeau prononça sur la Prusse de Frédéric-Guillaume II, et qui fut confirmée bientôt après à léna, n'est plus exact de la Prusse d'aujourd'hui; mais il peut encore s'appliquer à la culture allemande et prussienne contemporaine.
(I) Il s'aî,'il du livre intitulé De la Monar-hir prussienne sous FrMéric II, 8 vol. et atlas. Paris, Londres, 1788.
« Discipline et art viennent trop tôt, si la nature de r homme n'a pas encore atteint sa maturité », remarque un pédagogue du peuple allemand, demeuré jusqu'ici parfaitement inconnu, Hôlderlin. Le moment est venu de faire une conversion sur le terrain intellectuel.
Jusqu'ici, léna a plus fait que Sedan pour le progrès moral des Allemands. Celui qui est capable d'ai)prendre retire plus d'enseignement de la mauvaise que de la bonne fortune. Puisse, dans ce domaine aussi, une guerre pour l'indépendance intellectuelle et morale nous rendre promptement la santé ! La Prusse ne pourra mieux s'y préparer qu'en se pénétrant toujours davantage de sensibilité et d'esprit allemands. On ne lui demande pas de déposer son bâton de caporal, mais de l'orner du laurier de la paix et de Part. Ce ne serait pas la première fois qu'un bâton de bois mort fleurirait. La légende germanique aime à iWustrer par ce symbale de grands et importants changements. Et ce ne sont pas les conditions historiques qui font défaut en ce moment pour de semblables transformations.
Ibid.^ p. 121.