‹ Le Pangermanisme philosophique (1800 à 1914) [microform]Chapitre 71 sur 139 · Le miUtarisme prussien et Vart · texte numérisé non relu

Le miUtarisme prussien et Vart

Un devoir tout spécial incombe à la Prusse en tant qu'État militaire ])lacé à la tête des autres. Elle peut agir sur l'art allemand, non seulement d'une façon matérielle en quelque sorte, par ses actes, mais elle peut aussi exercer une influence sj)irituclle par ses tendances. L'Etat qui s'accroît parallèlement à l'extérieur et à lintérieur suit une bonne politique et arrivera aux plus hautes destinées. Et cette politique — ainsi qu'un coup d'œil jeté sur l'histoire i)eut nous en convaincre — a toujours été celle de la Prusse. Il s'agit maintenant de la mettre en

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pratique dans une plus large mesure. Frédéric II ressentait une antipathie prononcée pour l'art de Cliodowiecki et Frédéric Guillaume III en avait une aussi forte pour Weber, sans parler de l'indifférence de l'un envers Lessing et de l'autre à l'égard de Goethe. La politique et l'art de notre pays ont suivi parfois des voies absolument divergentes. Aujourd'hui, elles peuvent marolier de pair. La Prusse, au commencement du xix** siècle, admit le principe qu'il lui fallait, pour réparer ses défaites, augmenter les forces scientifiques du peuple. L'Allemagne devrait |)oser en principe, à la fin de ce même siècle, qu'il lui faut justifier ses victoires militaires en augmentant les forces artistiques du peuple.

Ce compte est encore ouvert. Il manque, malgré tout, au génie de Bismarck, la grâce d'une vie intellectuelle plus raffinée. La rude époque dans laquelle et pour laquelle il était né ne permit pas qu'il subît de telles influences. Il ne porte que l'épée; le brin de myrte lui a été refusé. Dans TÉtat et dans le peuple prusso-allemand de l'avenir, l'esprit de Bismarck devrait s'allier à celui de Schiller et de Gœthe. Le premier peut tonifier l'esprit hamlétien qu'on retrouve chez les Allemands, et le second peut affiner l'esprit de Luther qui revit aussi en eux. L'Etat prussien est essentiellement un Ktat militaire. La distance qui le sépare d'un État artiste n'est pas aussi grande qu'elle le paraît au premier abord. Ce que Schiller a dit du soldat : « Il ne compte que sur luimême » peut se dire également de l'artiste. Il leur faut à tous deux un grand courage moral pour y aller de toute leur personnalité. Et tous deux doivent se soumettre à une discipline morale. Le premier doit obéir aux ordres de son chef militaire, l'autre à ceux de l'àme du peuple. Les Grecs comme les Allemands se sont illustrés dans la guerre avant que de s'illustrer dans l'art. Eux aussi ont affranchi leur patrie politique avant d'allVanchir l'art.

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(( Ne compter que sur soi-même, » voilà le mot d'ordre du guerrier et de l'artiste. L'un réalise ce mot au dehors, l'autre au dedans, mais tous deux suivent au fond la même voie. L'indépendance artistique des Allemands est, au point de vue purement logique, une exigence et une continuation nécessaire de leur indépendance guerrière.

Ici, comme partout, un degré plus avancé de développement n'exclut pas celui qui le précède, mais il le limite. Le myrte n'émousse pas l'épée; il l'orne. L'Allemagne accomplira jusqu'au bout la mission guerrière que lui ont imposée l'histoire et les circonstances, mais il faudra en même temps qu'elle mette aussi au service de l'art ses forces intellectuelles.

« Que chacun puisse chercher son salut à sa façon » est un principe vraiment prussien. Mais c'est en même temi^s un principe bien allemand, aCr il résume en une courte formule le trait fondamental du caractère allemand : l'individualisme. Le roi de France rêvait la « poule au pot » pour ses sujets, le roi allemand avait pour les siens des aspirations plus hautes. Le j^ot-au-feu est bien difierent du salut éternel. Le Français, bon vivant, est bien difierent de l'Allemand scrupuleux. Les idéals des deux lîeuples s'éclairent mutuellement. L'esprit prussien est un peu le frère de l'esprit de l'homme en général ou même si l'on veut de l'esprit de l'univers. Car, on l'a dit, ce qui caractérise l'homme, c'est de marcher la tête haute. Le règlement de l'armée prussienne a enseigné aux Allemands à porter la tête haute, au physique comme au moral; la politique prussienne lui a rendu le droit de garder le front haut en face des autres nations. La mission de la Prusse a eu dès le début ce caractère à la fois viril et humain. Dans bien des circonstances déjà, ce pays a eu l'occasion de transposer l'esprit subalterne de son règlement militaire en actions héroïques. Puisse également

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rcTenir le temps où l'Allemagne élèvera les tendances trop subalternes de sa vie intellectuelle à la hauteur des actions vivantes et créatrices. En 1870, les Français furent surpris de voir que le i)euple des penseurs s'était transformé en un peuple de guerriers. Espérons que l'heure va sonner où ils s'étonneront de voir que le peuple des savants s'est transformé en un peuple d'artistes. Et puisse chaque Allemand travailler pour sa part à accéléi*er cette transformation des forces nationales.

Il est incontestable que, dans le mariage entre la Prusse et l'Allemagne, le rôle de l'homme incombe à la Prusse. Mais il est presque aussi certain que les dons intellectuels proviennent le plus souvent de la mère. Ainsi donc, dans l'intérêt des fruits spirituels de cette union, c'est le caractère allemand qui doit l'emporter. La guerre est virile, et l'art est féminin. Tous deux doivent concourir également à la gloire de l'Allemagne; mais chacun a le droit de choisir le chemin qui lui convient. Unité du but et diversité des moyens, c'est là le vrai esprit allemand.

Ihid., p. 1201.

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