‹ Le Pangermanisme philosophique (1800 à 1914) [microform]Chapitre 72 sur 139 · L'esprit allemand et l esprit grec · texte numérisé non relu

L'esprit allemand et l esprit grec

Il est vrai qu'une certaine décadence morale a presque toujours suivi ou précédé les époques où l'art florissait. Mais pourquoi ne serait-il pas réservé à l'Allemagne d'offrir au monde, pour la première fois, le spectacle d'un fort pouvoir politique recouvrant de sa rude enveloppe le fruit précieux d'une haute culture intellectuelle? L'histoire n'a pas encore dit son dernier mot à ce sujet. Pour rendre justice à l'Allemand, il faut le mesurer à sa propre mesure, et au cas où on le comi>arerait encore avec d'autres, garder toujours bien nettement i)résente à l'esprit la dillerence qui existe entre sa nature et celle

des étrangers. Gela est surtout nécessaire à l'égard de la culture grecque, qui dans son essence a tant d'affinités avec la culture allemande. Celle-ci lui doit tant, qu'eUe s'est laissé influencer i>ar elle avec un peu d'excès dans quelques-uns de ses représentants les plus distingués : Winckelmann, Garsten, Gœthe, Hôlderlin. Il y a toujours un i>eu d'inquiétude au fond du caractère allemand; et si l'on veut, malgré tout, lui imposer d'une manière factice le calme il en résulte un manque de sincérité, ou du moins, quelque chose de guindé.

Ge quelque chose est parfaitement visible dans les œuvres gréci«antes des écrivains que je viens de citer, si excellentes qu'eUes soient par ailleurs. Dans la nature allemande, et justement quand elle se dévoile avec le plus de franchise, il y a aussi une certaine rigueur inexorable. L'AUcmand est sincère et cruel un peu comme les enfants. « Gette race est sans4)itié. » La peinture d'Holbein a souvent quelque chose de blessant : il rend les choses comme il les voit. Sous le souffle impitoyable de cet art ou d'un art semblable, les formes classiques de l'art grec ou grécisant s'ellkcent. Mais un trait commun unit cependant le vrai artiste allemand et le vrai artiste grec : tous deux ont gardé le trésor précieux du naturel. U s'exprime chez les uns avec une douceur enfantine, chez les autres avec une dureté virile. Le caractère grec est au caractère allemand ce que le ciseau du sculpteur est à la corde vibrante du violon; ce que le profll droit et Un du visage grec est au profil osseux et aquilin de l'Allemand; ce que l'athlète nu est au chevalier harnaché de ier. Avec le temps, les traits de l'homme, et ceux de 1 humanité de même, perdent peu à peu leur indécision. La tendre inquiétude mène à la sensibilité artistique, et la dureté virile à l'action guerrière des Allemands. L'épéc et l'archet sont mariés déjà dans leurs vieilles épopées. Le christianisme lui-même n'a pas réussi à faire perdre

Mî

JULIUS LANGBEHN

aux Allemands ce caractère inné. Leur patron est encore aujourd'hui l'archange Michel au glaive flamboyant, le gardien du trône de Dieu, une figure qui réunit en elle l'esprit de combat et l'esprit d'idéalisme, ou si l'on veut la guerre et l'art.

Les Grecs avaient une culture de marbre; les Allemands devraient en avoir une de granit. Le granit est une pierre du Nord, une pierre allemande. Dans la vieille terre purement germanique, en Scandinavie, il se dresse en grandes masses rocheuses, et il est dispersé en blocs erratiques sur toute la plaine de la Basse-Allemagne. C'est une pierre très ordinaire, mais sa force de résistance dépasse celle de presque toutes les autres. On peut tout aussi bien l'employer pour paver les routes que pour en faire des édifices et des monuments impérissables. C'est une pierre populaire, mais en même temps, lorsqu'elle est taillée, une pierre très aristocratique. On peut comparer les masses innombrables des soldat des armées allemandes aux pavés de granit des grandes villes de leur pays. Ils sont fortement liés entre eux et forment un tout impénétrable. Les statues de bronze qui, du milieu de ces pavés, s'élèvent sur leur socle de granit, ressemblent au vrai art allemand, qui a pour base des éléments populaires polis par la culture, et promus ainsi à la dignité aristocratique. Stein et Scharnhorst, Bismarck et Moltke sont les puissants blocs erratiques qui servent de fondement politique à l'Empire allemand moderne. Sur ce fondement doit maintenant s'élever le piédestal populaire et artistique de granit taillé. Et il est peut-êti»e réservé à une époque de brillante culture allemande à venir d'y dresser des statues nouvelles, d'une idéale beauté.

Ibid., \). 21 3.

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