‹ Le Pangermanisme philosophique (1800 à 1914) [microform]Chapitre 73 sur 139 · Berlin et V Amérique du Nord · texte numérisé non relu

Berlin et V Amérique du Nord

v Quelle que soit l'utilité du rationalisme dans d'autres domaines, il est la mort de l'art, » dit Cornélius. De tout temps, Berlin a été un des sièges du rationalisme. Un trait négatif, un certain vide intellectuel malgré une très grande activité extérieure, voilà ce qui domine dans le caractère du Berlinois. Récemment encore, Bismarck appelait Berlin « un désert de briques et de journaux ». On sait que les déserts sont chauds et secs; l'atmosphère intellectuelle de Berlin n'est pas autre. Le souffle qui seul fertilise et féconde manque ici. C'est le séjour d'une culture qui se borne à enregistrer, et qui est presque l'adversaire de la culture créatrice. Jusqu'à l'éi^oque la plus récente, des artistes vraiment créateurs comme Menzel ont réussi non pas grâce à Berlin, mais par un antagonisme direct avec Berlin. Ce n'est pas Berlin qui les a faits grands; ce sont eux qui ont fait la grandeur de Berlin. La capitale de l'Empire s'est accrue pendant ce siècle aussi vite que les villes mêmes de l'Amérique du Nord. Et lorsqu'on observe moins la physionomie extérieure que la physionomie intérieure de la ville, c'est-àdire le degré moyen de l'intelligence de ses habitants, la ressemblance est presque plus grande encore. Les membres d'une même race sont toujours unis par une communauté de sentiments qui est toujours une communauté d'intérêts. La politique se rencontre ici avec les voies les plus secrètes de la nature. Frédéric II lui-même a dû s'en rendre compte, bien qu'en renversant peut-être l'ordre du raisonnement, lorsqu'il se rallia, sitôt née, à la jeune République de l'autre côté de l'Océan. L'Amérique du Nord est une émigration de la Basse Allemagne vers l'Ouest, la Prusse en est une vers l'Est ; la première a eu

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JULirS LANGBEHN

lieu paisiblement, la seconde s'est faite par la guerre : mais aucune des deux ne renie la patrie commune. Un infatigable esprit d'affaires caractérise l'habitant des rives de la Sprée comme celui des rives de THudson. Mais il est certain que cette activité inquiète a été des deux côtés un obstacle à l'épanouissement d'une vie intellectuelle autonome. Les universités et les musées qu'on fonde et qu'on entretient ici comme là-bas avec un grand zèle, n'atteignent cependant pas le but voulu. Le parallélisme de ce développement se remarque jusque dans des détails extérieurs : le Capitole et la culture de Washington ne sont qu'une édition un peu plus grande et un peu plus fruste des églises de la place des Gensd'armes, et de la culture de Berlin. Des deux côtés on voit que les produits les plus divers de la culture sont recherchés avec une ardeur fiévreuse ; mais des deux côtés également on remarque le manque d'un développement calme, lent, spontané. C'est un hatif graj)pillage de la culture. L'esprit pratique des Bas -Allemands les emporte au delà du but. Là -bas des principes de commerçants, ici des principes dTiommes d'Etat, sont appliqués à tort et à travers à la vie de l'esprit. Des fabriques, des circonscriptions administratives peuvent bien être organisés du dehors. Mais l'art et les œuvres de l'esprit ne i)euvent l'être que du dedans. Il serait temps d'appliquer ici comme ailleurs le siium ciiiqiie. On obtient beaucoup avec de l'argent et des fonctionnaires; on n'obtient pas tout.

Berlin est encore nord-américain en ceci que sa population comporte toujours une notable proportion d'immigrés. Plus il se trouvera parmi ces immigrés de partisans de l'idéalisme et de la force intellectuelle spontanément créatrice, mieux cela vaudra pour Berlin et pour l'Allemagne. Berlin n'en changera pas pour cela de caractère, mais s'en trouvera ennobli. Espérons que celte

ville ne repoussera pas une seconde fois un Lessing, un Winckelmann, un Carsteu, un Semper, si ces hommes reparaissaient sous la figure nouvelle que leur ferait l'atmosphère d'aujourd'hui.

L'Amérique du Nord produit d'innombrables ingénieurs civils, et Berlin d'innombrables architectes patentés. Mais ce sont des architectes et des ingénieurs « mécaniques » ; on attend encore des hommes également bien doués au point de vue mécanique et intellectuel, et qui par là, sans égaler Vinci, Swedenborg, Semper, seraient du moins de leur espèce. L'hyperculture de ce côté-ci de l'océan, et l'inculture de l'autre côté, usent des mêmes moyens, et malheureusement obtiennent le même résultat. En ce qui concerne les créations spontanées de Tesprit, ce résultat est resté nul des deux côtes. On ne réussira que si l'on a des personnalités capables de créer, de construire, d'organiser^ et cela, non pas au sens administratif et gouvernemental, mais au sens intellectuel et artistique. Nous possédons les premières, mais non les

secondes.

Ibid., ji. 112.

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