Libéralisme et slavisme
Au point de vue i)urement jwlitique, le Bas-Allemand est toujours conservateur; mais il ne l'est pas au sens étroit que ce mot a pris de temps à autre à l'est de TElbe. Il est conservateur sur une base plus large, plus populaire, plus naturelle. Dans son histoire intérieure, la Prusse a fait l'expérience des inconvénients comme des avantages qui sont le lot d'une colonie allemande établie sur un sol en partie étranger. Il est hors de doute qu'il y a en Prusse un élément non germanique, slave, juif ou français. On peut même dire que l'opposition qui
existe entre les hobereaux (Jiinker) et les progressistes, et qui remplit toute l'existence politique de ses provinces situées à l'est de l'Elbe est peut-être plus une opposition de race que de convictions. La i)uissance du sang s'étend fort loin. Elle triomphe des siècles, des États, des j^artis et même de la langue ; elle est plus forte que tout.
La petite noblesse prussienne, en majeure partie d'origine germanique, qui, à une date plus ou moins reculée, est venue s'établir dans le pays, se dresse liostile et souvent irréconciliable en face de la petite bourgeoisie prussienne, plus ou moins anciennement établie, mais dont la majeure partie est d'origine étrangère, slave ou autre. « Jusqu'à mon dernier souffle, je combattrai le parti progressiste, » déclarait encore Bismarck en 1887. Seule la voix du sang peut s'exprimer ainsi. Le même Bismarck a parlé un jour du « nihilisme » du parti progressiste ; on a souri de ce mot, on ne l'a pas assez compris. Cette maladie héréditaire, slave ou orientale, n'a pas, à vrai dire, sévi avec trop de force en Prusse, parce qu'elle y a été maîtrisée par l'influence allemande, et réduite au négativisme ; mais il n'est pas possible de la nier comi^lètement. En Prusse, ces deux courants nationaux se distinguent radicalement, même à première vue : on ne saurait imaginer de contraste plus frapjîant que celui qui existe entre l'officier de la garde prussienne, grand, maigre et blond, — de Moltke par exemple — , et le Berlinois de la classe moyenne, ou tel progressiste influent, qui est trapu, vif et brun. On a des preuves historiques qui montrent à quel point le sentiment de cette opposition entre les races a été autrefois vivant dans le peuple même : encore jusqu'au début du xix« siècle, dans la ville de Lûnebourg, à proximité de laquelle il y a des enclaves peuplées de Slaves, personne n'acquérait le droit de cité s'il ne pouvait prouver, sous la foi du serment, que ni lui ni ses ancêtres n'étaient des « Wendes » . On exigeait le même serment,
JULIUS LANGBEHN
au XVI'' siècle, à Kamenz, dans la ville natale de Lessing, ainsi que dans d'autres villes allemandes entourées de
pays slaves.
Une semblable démarcation est impossible dans les temps modernes ; en revanche, l'exigence d'autant plus rigoureuse de la qualité d'Allemand en matière morale, intellectuelle et politique, ne saurait avoir que d'heureux ert'ets. Demander des preuves, non pas tant de la pureté du sang germanique que de l'intégrité du caractère allemand, ne serait déjà pas une si mauvaise idée. Le parti progressiste, surtout dans les trente dernières années, aurait grand'peine à fournir cette preuve. Il a dans les veines trop de sang politique transelbique. Il s'est laissé conduire, plus qu'il n'aurait dû, par la rancune de l'opprimé, tandis que ses adversaires montraient, il faut bien l'avouer, un peu trop l'orgueil de l'oppresseur. Ces deux choses sont naturelles dans des colonies habitées à l'origine par des étrangers. L'huile et le vinaigre se mélangent, mais ne se marient pas. Le vrai Allemand de cœur sera, dans ce combat, le plus souvent aux côtés de ses frères par le sang, les hobereaux ; — first my countrj-, disent les Anglais. Mais il serait néanmoins à souhaiter que ces i^arents prussiens montrassent un peu plus du vrai caractère allemand.
Bismarck l'avait, lui, ce caractère. Ses ancêtres viennent, comme il l'a souvent répété, de la rive gauche de l'Elbe. Cette origine le distingue, au point de vue ethnographique et politique, des hobereaux comme des progressistes. Maintenant encore on trouve, entre Stendal et Tangermûnde, dans le bas peuple, une race de solides gaillards aux yeux bleus et brillants, à l'expression tout à la fois hardie et prudente : le vieil esprit saxon vit en
eux.
On doit voir en Bismarck un spécimen aristocratisé de ce type, ce II faut germaniser la Prusse », exigeait-il à bon
Ip
droit, parlant ainsi d'un i)oint de vue allemand. Ce mot d'ordre signifiait clairement que ce but n'a pas été atteint jusqu*à présent. Les vieux conservateurs prussiens perpétuent un peu trop, dans la vie politique, la race prosaïque et bornée que Nicolaï représente dans la vie intellectuelle. De même que la culture berlinoise devrait redevenir allemande, de même un changement analogue devrait s'opérer dans le domaine politique.
Les anciens conservateurs prussiens se sont déjà métamorphosés avec le temps en conservateurs allemands ; ils devraient maintenant se métamorphoser en conservateurs bas-allemands, si ce n'est de nom, du moins en fait.
Ihid.y p. 129.