L£ PANGERMANISME PHILOSOPHIQUE
PREFACE
si une volonté, qui se méconnaît, ne peut pas commettre d'abord de graves erreurs et combattre, avec sauvagerie, ce qui est sa fin vraie. Il s'agit de savoir comment est faite psychologiquement et rationnellement cette volonté. L histoire ne se fait pas par des ermites contemplatifs, mais par des foules passionnées. Une volonté, qui agit dans le réel, peut commettre des crimes. Ses abus encore sont marqués de son caractère propre qui importe seul.
Ce qu'il y a de particulier, psychologiquement, aux Germains, c'est, selon Hegel, une volonté restée vierge, indivise et toute générale. Elle n'est pas scindée i)ar des passions bonnes ou mauvaises, ou spécialisée par la recherche de fins particulières, comme la gloire ou la richesse. Les Grecs et les Romains ont eu des aptitudes plus dillerenciées, plus de « caractère >. Les Germains sont du désir intact, prêt à tout {BeJrlcdigtseinwoUen auj elne ixanz alloemclne Wci^é), Ils se révoltent sauvagement contre le christianisme. Quel peuple cependant pouvait être mieux fait pour lui? Et ([uel vouloir était mieux prépavé à accueillir l'idée la plus générale conçue par la conscience humaine, c'est-à-dire ridée chrétienne, si ce n'est le vouloir le plus général et le plus pur, c'est-à-dire le vouloir germanique?
L'œuvre histori(iue des autres peuples, l'histoire des (icrmains la reproduit donc en raccourci, et elle la prolonge jusqu'à un terme où aucun d'eux n'a pu parvenir. La monarchie de Charlemagne reproduit, sur Téchelon chrétien, la royauté perse. Le moyen âge européen, c'est, sur l'échelon chrétien, une Grèce nouvelle, morcelée comme la Grèce ancienne. Dans
la théocratie de Charlemagne, une unité forte cimentait les nations entre elles, courbait les individus sous la puissance de l'État, et donnait à TÉtat la consécration religieuse. Triple unité qui se disjoint à tra- A'ers le moyen âge. Les nationalités alors se séparent et se morcellent. On taille une foule de domaines séculiers et épiscopaùx dans Tunité de l'ancien Empire. La vieille violence germanique, à l'affût dans les repaires des brigands féodaux, s'en donne à cœur joie. Les droits particuliers s'affirment avec rudesse. L'Eglise se fait séculière dans des entreprises de guerre, comme les croisades; et sa religion, devenue tout extérieure comme une religion grecque, vénère le divin dans des images, dans des hosties, dans ce tombeau lointain du Christ qu'il faut matériellement concjuérir. Mais aussi par la restauration des sciences, par la floraison des arts, par la découverte de l'Amérique et des Indes, la Renaissance ouvre le chemin à la conquête du monde par l'esprit.
Par cette œuvre, la Grèce renaît, et pourtant le germanisme dépasse la Grèce. S il n'a point de part aux richesses d'Amérique, il découvre une richesse plus grande. Un moine allemand, dans le tombeau du canir, trouve ce que la chrétienté avait cherché vainement au Saint-Sépulcre : la spiritualité vraie, la certitude d'un réel qui ne soit pas sensible. L'Église mourait de ses superstitions, de Tesclavage où elle tenait les esprits et de son grossier besoin de domination. La vie de l'esprit allait s'éteindre^ à moins qu'il n'y eut une révélation totale de l'esprit. Elle eut lieu; ce fut la Réforme de Luther.
Toute culture consistera désormais à transmuer les formes sociales anciennes par la pensc'c* luthérienne.
Cette pensc»e ne consiste pas à séculariser la r(*ligion, mais à péncUrer d'esprit le siècle. Toute l'evistence séculière peut contenir du divin. Il n'y a plus de célibat au-dessus du mariage; aucune pauvreté monasticiue cpii soit plus sainte cpie l'industrie et le travail humain ; aucune obéissance qui soit plus sacrée que celle aux lois faites par la liberté. Le droit, la moralité, le gouvernement, la constitution ne sont cpie de la religion extériorisée ; mais, dans cette conscience religieuse qui les édilie, la raison se reconnaît.
Dans cetCfe œuvre de libération, les nations latines n'ont-elles donc aucune part? Pour Hegel, elles en ont une très grande ; elles ont créé l'esprit de doute. De leur curieuse casuistique morale, de leur pyrrhonisme s'est dégagée la pure pensée abstraite. Ce fut un prodigieux instrument. La pensée cartésienne veut cpie le monde soit aussi rationnel qu'ellemt''m(». Klle nous a apporté cet alfranchissement qui vient d'une notion nouvelle de la nature. Cette raison expcTimenlale, le xviii' siècle rapplic[uera aux choses sociales. Le principe de la sécurité de la personne, sur lec[uel est édifié tout le droit civil et politique, depuis lors semble élémentaire. Il signilie cet immense changement : la destinée de l'homme peut être définie par des propositions dont on peut se convaincre par raison.
Or, cette philosophie est venue de la France: et la philosophie allemande dc»s lumières, YAuJldaeran^\
PREFACEE
l'a empruntée. Avec Frédéric 11, cette pensée française épure et intensifie le protestantisme allemancL Puis, dans TAllemagne morcelée, réduite à l'impuissance, ou tous les Etats étaient intéressés à agir contre le tout, lentement un Ktat protesUint, la Prusse, s'élève au rang de grande puissance. La théorie qui du sceptique Frédéric II fait un « héros du protestantisme », et de la guerre de Sept ans une guerre de signification religieuse, a été inventée par Hegel. Par là, il est le chef de toute l'école des historiens sycophantes qui ont travaillé à présenter, dans une lumière d'apothéose, l'histoire de la dynastie de proie la plus vulgairement rapace que le monde ait connue.
On alléguera que, pour Hegel, Vère nouvelle qui s'annonce, c'est-à-dire le « royaume de l'esprit réalisé », est celle, non seulement de Kant, mais de la Révolution française. Un vouloir libre, tout formel, dont le contenu se crée à mesure qu'il touche au réel, c'est là le principe kantien et c'est, non moins, le principe de la Révolution française. Ce principe donne des résultats pratiques dans la Révolution d'abord. La raison kantienne légifère pour le vouloir collectif comme pour le vouloir individuel. Mais par lecpiel conunencer? La Révolution fit celte tentative audacieuse de commencer par les vouloirs individuels, par les al ornes du vouloir. C'est le vouloir collectif, l'Ancien Régime, c[ue la philosophie révolutionnaire incrimine pour ses privilèges abusifs. Ce gouvernement d'autorité tout calholicpie, comment eùt-il réalisé l'abolition des abus ? Il a fallu l'efl'ondrement soudain de l'injustice collective, c'est-à-dire
LE PAXGKRMAMSME PHILOSOPHIQUE
la Révolution. Un temps, on a pu croire que la pensée organiserait le chaos, comme par un admirable anaxagorisme politique. Tous les vouloirs individuels frissonnèrent d'une indicible émotion rationnelle. Après un enthousiasme passager, la corruption reprit le dessus et ne céda même pas à la Terreur. C'est qu'on ne peut pas faire une Révolution sans la Réforme religieuse ni émanciper le droit avant d'avoir affranchi la conscience. En présence de la France défaillante, il ne reste donc d'espérance que dans l'Allemagne, parce que la philosophie allemande reprend l'interprétation approfondie de la tradition luthérienne.
Cette philosophie tient la guerre pour une manifestation de la raison, et les héros de la guerre pour ses interprètes. Sur le tard, Hegel se ressouvient donc de son rêve de jeunesse : un État allemand sous un seul souverain, commandant à des forces militaires unifiées : toutes les populations allemandes pétries en une masse unique par la poigne d'un puissant conquérant, par le « Thésée allemand ». Mais, comme il l'avait écrit autrefois, ce héros de la raison militante se souviendra que l'intelligence est suspecte et ne rencontre que des résistances, si elle n'est pas justifiée par la force :
« Il aura assez de caractère pour conseutir à supporter la haiue, qu'uu Richelieu et d'autres grands hommes ont assumée, quand ils ont mis en pièces les particularUés et les originalités des hommes (i). •)
Il est difficile d'anticiper par une vision plus prophétique Fœuvre et la personne de Bismarck.