III. — LES DOCTRINAIRES CATHOLIQUES : G(KRRES ET FRIEDRICH SCHLEGEL
On pourrait penser que cet orgueil de la prédestination allemande n'existe pas au même degré dans le catholicisme allemand. L'Église est un pouvoir médiateur entre tous les peuples. Comment les Allemands seraient-ils, aux yeux d'un catholique, le peuple de Dieu par la seule raison qu'ils ont brisé l'unité de l'Église par la Réforme? Et quelle apparence que des catholiques glorifient les rois de Prusse, ennemis nés de la dynastie autrichienne? En effet, le germanisme catholique se réclame d'une plus ancienne tradition. Il croit à une alliance prédestinée de la nation allemande avec la plus haute autorité spirituelle au monde. Séculairementle Saint- Empire germanique recevait sa consécration du sacerdoce romain. Les deux pangermanismes, le protestant et le catholique, diffèrent par le choix qu'ils font de leur chef politique. Ils ont en commun la croyance en une suprématie spirituelle de la nation allemande.
Gœrres, dès i8o3, a parlé avec vénérai ion de Fichte (i) et c'est un iichtianisme transposé que le eaiholicisme de Gœrres. L'antithèse fichtienne entre
(I) Hegel, Die Ver/assunfr Dcntsihlands, Werke. Kd. Lassoii, t. vu, p. i35.
(1) Affliorisinen libcr die Ori^anonoinie, lH^)^ : « Michel- An jçe Fichte lut riioiiiiiie inspiré à qui, pour la seconde fois après Moïse, se révéla l'Éternel. «
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Fesprit et la limite matérielle qui le borne se retrouve dans la vie de Tesprit telle que la conçoit G<erres. Mais il la conçoit comme irréductible, et aucun des termes dont elle est laite ne peut être éliminé par la victoire de l'autre. On dirait plutôt la systole et la diastole qui est la loi des vivants et de l'esprit dans Gœthe. Il y a, selon Gœrres, dans l'ordre de l'espace, l'instinct sombre et industrieux qui fixe les hommes et les sociétés au sol natal; et, s'opposant à lui le Jre'ier Lebenstrieb expansif qui disperse ces hommes à travers le monde. Il y a, dans l'ordre du temps, l'instinct de tradition qui les attache à une nationalité et à une coutume , et, en regard, l'instinct d'innovation qui transforme les nations dans leurs nid'urs profondes, il y a dans le domaine de la social)ilité, l'instinct de subordination; mais, en regard, le besoin d'aflranchir la personnalité libre. Au total tiois tendances négatives équilibrées par trois tendances affirmatives ; trois entraves, et trois stimulants ; un triple équilibre que cherchent, dans trois luttes incessantes, les forces hisloriquc^s aux prises; trois ellipses (pie décrivent les mouvements de l'histoire; et toutes trois inscrites dans une ellipse envelopi>ante où sont contrebalancées les forces antagonistes de tout notre savoir humain, patrie, passé, obéissance, par toutes les lorces de notre Joi humaine, qui espère une meilleure patrie et un avenir de liberté. D'un côté tout le temporel et Y Etat; de l'autre, tout le spirituel et ÏK^fisc (i).
iii (lŒRHES, Europa iiiid die Itevolution, i>ijo. Ges. Schrijten ylY y 3io-U().)
Pourquoi cette doctrine est-elle pangermaniste? Le pangermanisme n'y prédomine pas nécessairement. Il s'y insinue en fait, par les deux extrémités. Cet équilibre que cherchent les forces historiques vivantes, que devient-il quand les forces temporelles et les forces spirituelles sont usées, que les États sont décadents, que les idées sont mortes? Il tant un renouvellement de la race et de la pensée. C'est pour ce renouvellement du sang que la Providence tient en réserve ses barbares, dont les iïots inondent et fécondent les plaines desséchées. De même elle tient en réserve dans les hauteurs, les Idées, omniprésentes, et qui planent d'une mystérieuse gravitation. Elles font, d'en haut, irruption dans les sociétés ellritées et dans les États en ruines: puis dans !e chaos se rétablissent le mouvement et l'harmonie.
Les Germains sont le peuple,' selon Gœrres, désigné pour cette transfusion du sang nécessaire aux vieilles sociétés. Et, à mesure qu'ils marchent, ils sont guidés par cette nuée de feu des Idées divines. Par les Germaiiis, lors de l'assaut de Rome, s'est régénéré le vieux corps romain, comme la Gaule s'est renouvelée par des royaumes goths, burgondes, francs. Leur destinée a été de réaliser la grande république européenne, de l'Èbre à l'Eider et à l'Exarchat de Ravenne. In magnifique équilibre du spirituel et du temporel put s'établir, avec sa hiérarchie sacerdotale à Rome et sa hiérarchie impériale sur le Rhin. Pour la première fois l'État lui-même fut une vie et non un mécanisme. Car le privilège des Gerniains est de vivilier ce qu'ils touchent. L'Italie ellemême, sans eux, n'aurait pas connu son instinct
PREFACE
religieux, sa sensualité saine, l'élan de son imagination passionnée. Mais le germanisme pur, moins doué' de sensibilité, plus intérieur, souverain dans l'ordre de la conscience, crée l'art symbolique et méditatif, Tarchitecture gotliique, l'art musical, et ce subtil organisme politique oîi des puissances libres s'équilibrent dans la subordination et qu on a ap[)elé
la féodalité.
La grande déchirure spirituelle qui, depuis le xvf siècle va de l'Irlande à l'Oder, est-elle imputable au luthéranisme? Aucune perdition ne peut venir d'Allemagne. Ces pauvres revendications des Réformateurs allemands, si graves et si purs, comment auraient-elles amené le désordre dans le robuste Empire germanique ? Et sans doute Gœrres a-t-il raison de penser que la culture classique dissolvante, importée de Hyzance ; que les instrumenls de la science nouvelle, la boussole et le télesc()[)c qui ouvrirent des mondes, ont plus de part que ces pauvres querelles de moines au renouvellement de l'esprit. La gloire de rAllemagne ne peut être dans cette médiocre Réforme luthérienne; mais, pour (^(erres, sa responsabilité aussi en est amoindrie dans le grand schisme qui a suivi la Renaissance.
Ce fatal événement a d'autres causes. In nouvel Éden était donné au\ hommes par l'Amérique découverte et par l'Anticpiité ressuscitée. Comment y ontils vécu? Toutes les splendeurs du Prince de ce monde s'étaient rouvertes ; un nouvel « arl)re de la science » olïVail ses fruits corrompus. La science nouvelle, voilà ce qui a afîaibli la force des anciennes crovances; et c'est là la seconde chute. La
(( naïveté » ancienne a fait place, disait déjà Schiller, à la réflexion et à la sentimentalité. Nous sommes obligés à chercher, par une synthèse pénible et dans le labeur réfléchi, et à ne plus jamais retrouver, ce <iue nous avons abandonné et qui nous fuit : la tradition ingénue. Voilà la seconde malédiction qui pèse sur le genre humain. Si Us Allemands ont été gagnés par ce péché, ils n'en portent pas la faute initiale. Cette faute toute latine s'appelle Renaissance; et l'aboutissement politique de la Renaissance est la Révolution française. -
Ce qu'il y a de pharisaïciue dans cette haineuse généralisation de Gœrres, c'est qu'elle établit une prédestination du mal pour les autres peuples, comme une prédestination du bien pour l'Allemagne. La France est promise à la Révolution et à la dernière subversion, parce qu'en elle le |)rince de la terre a plus sinislrement élu domicile. Aussi la France a-t-elle l'instinct du despotisme. Sa capitale éclipse par son éclat luxurieux toutes ses autres cités. Sa monarchie a brisé tous les corps de l'État; émasculé sa noblesse et jusqu'à son Église devenue gallicane, c'est-à-dire vassale de la cour. Son armée permanente a écrasé toutes les résistances des consciences; sa bureaucratie, armée i)ermanente civile, a désagrégé les droits locaux, les traditions et les souvenirs. Quoi d'étonnant si, en i^Sj), la Fiance s'est écroulée comme une montagne creuse? Et c'est cette montagne qu'on a voulu rebâtir, en partant des atomes de poussière! Oue reste-t-il du triple équilibre oii s'arc-boutent les unes contre les autres les forces sociales? L'héritage en terre est pulvérisé
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L LE PANCIERM.VNISME PHILOSOPHIQUE
parles assignats; Théritage des traditions s'est volatilisé par les lois écrites et par des théories abstraites sur l'avenir; l'héritage d'autorité s'est dispersé dans la multitude des bulletins de vote. Dans cette désagréapation de tout, l'année seule reste vigoureuse. In Empire sans sacerdoce, une science int'ernalemeut • précise, mais dénuée de foi : voilà le corps et l'esprit de la France napoléonienne. Sa force d'unité eût été irrésistible, s'il ne se fût agi que de broyer les peuples sous son formidable marteau. A cette entreprise, la gloire de l'Allemagne est d'avoir résisté. Le furor teiitojilciis déchaîné, l'enthousiasme indigné, par le(piel la nation s'est trouvée transformée, a mis en pièces la tentative de Bonaparte, et par là empêché le triomphe de l'Anté-Christ.
Le signe de la prédestination allemande est. pour (i(erres, dans cette miraculeuse résistance. Ce n'est pas qu'il soit satisfait de l'Europe sortie des Congrès de i8i5. L'Allemagne, qui a été une digue contre le Ilot napoléonien, n'a pas su mettre obstacle à l'invasion des idées révolutionnaires. Entre deux systèmes extrêmes, le système anglo-français occidental et le système slave orientai, elle est encastrée. Elle subit la poussée de tous les deux. La Russie représente lancien ordre de choses : la terre, la tradition, l'obéissance; l'Angleterre et la France représentent Tordre nouveau : la mobilité industri<'lle, l'esprit novateur, l'indiscipline. Entre la pesante immobilité russe et l'agressive vivacité anglo-franc aise, l'Allemagne seule pourrait maintenir la partie égale. Elle aurait la stabilité qui manque aux Anglo-Français et la liberté d'esprit (pii manque aux Slaves. Mais il
PREFACi:
lui faudrait la force équilibrée, et d'abord l'unité : il faudrait un empereur et un chef de guerre, un budget unique, une justice unique. Elle ressaisirait alors, pour reconstruire son intégrité territoriale, la Lorraine entière avec les trois évèchés, l'Alsace, le duché de Bourgogne et le peuple rhénan jusqu'à la Meuse (r). (Jœrres a passé la lin de sa vie à déplorer l'occasion négligée en i8i5. Car ni l'Autriche en i8(>5 n'a su retenir le fantôme de l'ancien Saint- Empire, ni la Prusse en i8i() n'a su créer un Empire nouveau. Pour les catholi<jues allemands une immense dérepLion ouvre le \ix siècle; rAllemagne est retournée au chaos d'il y a quinze cents ans. ()^ue conclure de là, si ce n'est qu'elle est réservée pour l'avenir, pour une migration nouvelle de peuples et d'idées, et pour une croisade contre le mal absolu que la Sainte-Alliance n'a pas su achever? C'est là du moins l'enseignement du catholicisme romantique d'un Gœrres et il a contribué, plus qu'aucune autre doctrine, à entretenir chez les Allemands cette croyance que leur peuple, à qui la maîtrise du monde n'aurait jamais dû échapi)er, la ressaisira par une revanche qui peut être retardée, mais dont le peuple allemand ne peut faire l'abandon. Car il s'agit d'une revanche sur la corruption latine; et cette corruption, c'est, pour Gœrres, riiumanisme, la Renaissance italienne, le siècle de Louis \ÏV, la libre pensée àv\ wiii siècle et la Révolution française, tout ce ([ui, pour les peuples d'Occident, a constitué leur raison de vivre, dans les temps modernes.
I rru:uREs, Gcs. Schriften. HT, i52.
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LE PANGERMANISMK PHILOSOPHIQUE
(iœrres est le doctrinaire des catholiques allemands du lilîin et de Bavière. Friedrich Schle^el est le porte-parole du catliolicisnie autrichien (i). 11 y a pour lui deux moteurs de l'histoire : la liberté humaine, donnée dans la conscience, mais qui est sujette à altération, et la Providence divine, vivifiante et qui aux heures de détresse restitue à l'humanité la liberté perdue. Or, dans ce grand drame de l'histoire, le peuple germanique est le héros (pii rapporte aux hommes la liberté reconquise. C'est donc ([u'il a une mission providentielle.
Tous les historiens allemands ont admiré dans les Germains la vigueur physique, la puissante ossature, l'exubérant système musculaire, la fécondité sans limites. Les théoriciens catholiques n'admirent pas seulement ces qualités, ils les vénèrent. Dans le catholicisme, comme dans les religions antiques dont il est resté voisin, la bénédiction, le charme attaché à des formules rituelles, pleines de la force réelle du divin, confèrent des vertus miraculeuses à des choses matérielles, à des ossements, à de la chair, à du sang. Comment la vigueur des Germains, dans son mélange avec l'humanité romaine dégénérée, n'a-t-elle pas dégénéré à son tour, et a-t-elle rajeuni les Romains? C'est ipielle est bénite par un attouchement divin direct. 11 y a un principe divin qui mène le monde, mais aussi une loi naturelle invisible qui y préside. Le sang germanique est ce principe naturel fécondé par le principe divin.
On allègue vainement les elfets destructeurs du
i( Friedrich Schleckl, Vortraef^e iiber die ncuere GescliUlite^ 1810. — Philosophie der Geschichte, 1828.
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