Z« grande Allemagne de l avenir sera niariiinie
pour une part.
Les Allemands ont déjà maintenant en politique la mastership of the world; leurs autres qualités leur permettent de l'acquérir également dans le domaine de l'esprit. Ils conserveront la pi'emière par une forte préparation à la guerre, et ils acquerront la seconde par une mentalité vraiment artiste.
Pour atteindre ce but élevé, un moyen terme, un organe qui serve de lien entre l'Allemagne et le reste du monde est nécessaire. Cet organe existe : c'est la mer.
Comme tètes de pont, l'Allemagne possède cette couronne de puissants États germaniques qui, vers le nordouest, forme un demi-cercle autour d'elle. La politique actuelle de l'Allemagne est une politique de races ; elle s'applique principalement aux j^opulations de l'intérieur du pays. Mais elle devrait aussi, d'abord par les idées, puis peut-être ensuite d'une manière plus elfective, s'étendre sur les populations germaniques du dehors. C'est là que se trouvent les réserves de ses forces. Les populations maritimes, elles aussi, doivent, autant que possible, être attirées dans sa sphère d'intérêts artis-
JULIUS LANGBEHN
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tiques. Si, dans l'avenir, l'axe de la culture allemande se dirige vers la mer du Nord, ce pôle nord spirituel, à l'instar du pôle nord de notre terre, donnera naissance à une couronne de courants et contre-courants magnétiques.
La Hollande, dont nous avons déjà parlé, est un lieu de iruisement pour certains courants. Dans ce pays, la France, l'Angleterre et l'Allemagne se rencontrent indirectement. La Hollande a ses trois frontières tournées vers ces trois États, qui méritent tout x)articulièrement le nom d'États modernes ; elle forme une sorte de base de triangulation pour la culture européenne. Cette situation Fa toujours exposée à de fortes inlluences venant du dehors, mais elle a su conserver quand même son caractère propre, et cela lui a été fort utile. La Hollande est comme une motte de terre grasse au bord de la mer ; de là, l'esprit universel de l'individualisme peut se répandre sur l'Allemagne, et de l'Allemagne sur toute Ja terre habitée, comme un flot qui api)orte la fécondité. La Hollande enfin a été, pendant ré[)oque rationaliste, la grande école des princes de l'Allemagne et des pays du Nord.
Guillaume 111 d'Orange et le Grand Électeur, Pierre le Grand et Frédéric 11 de Prusse s'y sont préi)arés par un séjour plus ou moins long au grand rôle qu'ils ont joué jdus tard dans l'histoire. Ils y ont appris, d'abord i^our eux-mêmes, imis pour leurs peuples, la liberté et l'indépendance. 11 est à désirer, pour la vie intellectuelle de l'Allemagne future, qu'une influence analogue s'exerce à nouveau. Pour apprendre, un penj^le a besoin d'une plus i^a^ande arène qu'un prince. Le peuple allemand ayant atteint maintenant sa majorité, il lui faudra intellectuellement aussi exercer ses forces, et s'aguerrir sur un plus large théâtre, parmi les populations et les Etats germaniques du Nord-Ouest qui s'étendent comme une grande Hollande entre l'océan et le continent.
Ce sera la destinée inévitable de ces peuples. Ils peuvent
2a4 LE PA.NGERMANISME PHILOSOPHIQUE
devenir les libérateurs spirituels de leur mère patrie. Leur culture, apparentée à celle de l'Allemagne dont elle diffère cependant, serait un utile contrepoids au lourd fardeau d'antique tradition intellectuelle sous lequel gémissent les. Allemands d'aujourd'hui. Le Nord-Ouest . peut fort bien faire équilibre au Sud-Est. La force intellectuelle allemande doit se tourner dans cette direction si elle veut subir une influence venant de l'extérieur et en exercer une au dehors. C'est par là qu'elle pourra effectuer sa traversée vers le Nord-Ouest. Il faut que la Germanie rassemble tous ses enfants autour d'elle ; c'est lu meilleure politique pour l'État comme pour l'esprit; c'est une politique de famille.
La mer du Nord et la mer Baltique sont les deux puissantes issues que le pays allemand et l'esprit allemand se sont réservées. Dans les classes cultivées des provinces baltiques subsiste encore l'individualisme, dans les classes incultes de la Norvège?, on retrouve encore la
nature.
Le Danemark est la patrie du sentiment le plus délicat de la vie sociable et sociale. A Copenhague vit un brasseur, qui a fait pour l'art danois plus qu'aucun gentilhomme allemand pour l'art de son pays : il se nomme
Jacobsen.
Il ne plaît pas aux Danois d'être des Allemands; cependant, ils sont, au sens large du mot, des Bas-Allemands. Danemark signifie même littéralement la Basse- Marche. Peut-être sera-t-il un jour plus facile aux Danois de s'allier à la Basse- Allemagne qu'à l'Allemagne. Leur plus illustre roi, Christian IV, était capitaine du Cercle de la Basse-Saxe. Le Kong Christian stod çed hoie mast (i ) a une mélodie bien plus belle que le tappre Landsoldat {^) .
JULius lan<;bbhn
(i « Le roi Christian se tenait près du grand màt. » (21 « Le brave soldat terrien. »
En fait, on chercliera toujours la vocation du Danemark, sa granileur et sa gloire « sur le grand mât » et non parmi les « terriens ». Le Danemark pourrait très bien, dans la Grande Allemagne de l'avenir, et d'abord naturellement dans la spirituelle, faire pendant à la Hollande ; à côté de l'Etat- général, il y aura l'État-amiral ; le souffle rédemj)teur de la mer viendra des deux pays. Tandis que de la Hollande viendrait la liberté, on x>ourrait importer du Danemark en Allemagne une culture plus fine. L'Ecosse et l'Angleterre ont été ennemies cinq cents ans avant de s'unir pour toujours.
L'Allemagne et le Danemark ne sont ennemis que de- ]»uis cinquante ans. Pourquoi ne pourraient-ils pas, eux aussi, s'unir pour toujours? Entre la Hollande et le Danemark enfin, au point de vue géographique comme au point de vue de la culture intellectuelle, il y a l'Angleterre. « Tout Anglais est une île », a dit Novalis, et par cette formule il a fort bien défini l'individualisme abrupt (lu caractère anglais. En ce sens, il faut aussi que l'Allemagne s'isole insulairement. Elle développera ainsi en jimlondeur son originalité propre, renoncera à son vagabondage d'antan à travers les pays étrangers et réparera ainsi les fautes du passé. Aujourd'hui, les Anglais se croient et passent aux yeux du monde pour le plus aristocratique des peuples. C'est exact, car il n'en est aucun (|ui ait un caractère aussi personnel. De tous les rameaux • lu tronc bas-allem:ind, ce sont eux qui s'étendent le plus loin. Ils montrent à tous les Allemands le chemin qui « onduit à la grandeur noble, et ce chemin est celui de lidéal, celui d'an avenir merveilleux. Amsterdam, Lon-
Iros, Hambourg, Copenhague, Stockholm sont les élé- HKiits puissants d'une batterie électrique dont le courant
• leiid naissance par le contact de la terre et de la mer,
l au moyen duquel l'es^^rit allemand, pour peu qu'il le
euille, ébranlera le monde.
JULIUS LANGBEIIN
mf
Il faut seulement qu'au dedans comme au dehors de l'Allemagne on comprenne bien cette grande tâche. « Je ne vous donne qu'une seule instruction : entendez-vous toujours avec l'Angleterre », a dit le prince de Bismarck au capitaine Wissmann, lorsque celui-ci s'embarqua pour l'Est-Africain. Cette instruction i)eut être élargie et a]»pliquée à certaines tâches plus importantes de l'Allemagne. Si elle veut faire de la politique mondiale dans le domaine intellectuel et artistique, il s'agit i>our elle de s'entendre toujours avec ses parents des bords de la mer. D'autre part, les plus petits du moins de ces Etats, tels le Danemark et la Hollande actuelle, ont besoin d'une union intime avec un grand corps national, s'ils ne veulent pas s'engourdir entre les limites étroites de leur horizon. La communauté des intérêts industriels a appelé et hâté jadis l'unité de rAllemagne; la communauté des intérêts intellectuels appelle et hâte à présent l'unité de la Germanie. Ceux-ci répondent même à des besoins plus profonds que ceux là, et c'est pourquoi ils peuvent, en un sens, mener plus loin que les premiers. On commence, semble-t-il, à avoir conscience de cet état de choses de ce coté comme de l'autre côté de la mer. En Angleterre la langue, l'art et la littératun» allemandes commencent à être à la mode. Il y a un certain temps déjà que Carlyle en a sérieusement recommandé l'étude Holbein, Hândel, Beethoven ont été d'abord appréciés à leur juste valeur au delà de la mer du Nord; et Shakespeare l'a été d'abord de ce coté-ci. L'anglomanie qui règne dans certains cercles politiques ou sociaux de l'Allemagne contemporaine, ainsi que l'admiration exaltée que les Allemands ont depuis peu pour la littérature norvégienne, i^araissent être à leur tour des essais indécis et même un peu morbides qu'ils ont tentés pour se familiariser avec cette sorte d'esprit... Les rides passagères qu'on remarque à la surlaee de la mer sont l'indice des
courants continus qui sont dans les profondeurs de l'eau. De même que les sentiments exaltés et la vanité de la jeunesse précèdent le sérieux de l'âge mûr, ainsi les tendances des Allemands contemporains préludent à uik» union intime à laquelle on peut s'attendre avec certitude, entre les Allemands et leurs cousins du dehors. Ils habitent de Riga à Amsterdam. Et il suffit partout que leurs regards se croisent pour que deux Allemands, venant l'un de l'Empire et l'autre d'un autre pays, se reconnaissent et se comprennent. L'Allemand qui reconnaît en Shakespeare et en Rembrandt des hommes du même sang que lui, les reconnaît aussi en Cromwell et en Pitt. VA le temps viendra certainement où les Hollantlais, les Anglais, les Danois, les Suédois salueront, non seulement en Luther mais encore en Bismarck, leurs parents par l'esprit : Green, l'ami intime de Kaiit, était un l^^cossais ; Motley, l'ami intime de Bismarck, était un Américain. C'est ainsi que, dans le domaine de l'esprit, se rejoignent les deux extrémités du grand hémicycle bas-allemand.
( '/est la voix du sang !
Ibid.j p. 23i.