I. La lutte pour le droit est une latte pour le droit du
plus fort.
D('jà le troupeau, chez les animaux, possède une sorte (l'organisation de droit public, reposant sur la division
I) y. Ratzel, Klelne Si-hriften, nj^^iy, t. II, p. 40(5, ^t la noie ajoulee par lédilejur Helmolt.
du travail, la solidaritcS et la centralisation du pouvoir. Les excitations de Tintinct et les représentations des sens sont les forces psychologiques qui assignent à chaque membre la place qui lui revient. Dans la lutte intrasociale pour la position privilégiée, pour le commandement, le plus fort et le plus intelligent sort vainqueur. Le chef a droit à des i)rivilèges sociaux en matière d'alimentation, de satisfaction des besoins sexuels, et de considération; mais en retour il a des devoirs sociaux, tels que bien conduire le troupeau et le protéger dans le danger.
Tandis que, chez les animaux, les divisions sociales établies d'après l'instinct sexuel, l'instinct alimentaire et l'instinct de domination, sont liées à des instincts et à des penchants, cette hiérarchie prend avec le développement du langage, de l'intelligence et de la tradition, un caractère plus intellectuel, de sorte qu'il s'y joint certaines idées sur les droits et les devoirs. Pour la horde des hommes primitifs aussi, nous devons admettre une organisation sociale analogue à celle des animaux. Plus une communauté est primitive, plus aussi la vie de société est réglée par les représentations et les actes qui résultent de l'habitude et de l'imitation. La coutume et la tradition font loi. Des institutions juridiques n'apparaissent pour la première fois sous la forme de lois écrites, mises ainsi à la portée de tous et obligatoires pour tous, qu'à un degré relativement élevé de culture
sociale.
Les constitutions politiques et les législations sont les adaptations sociales d'une race — adaptations agencées par son intellectualité — à ses conditions d'existence et de développement. Elles naissent ou de la lutte de la race avec l'extérieur, ou des rivalités qui s'allument dans ses propres rangs, soit entre les individus, soit entre des groupes particuliers. La lutte pour l'existence devient
LUDWIG WOLTxMAXX
une lutte pour la puissance sociale. Il s'ensuit que la lutte pour le droit, de par son origine et sa signification universelle, est une lutte pour le droit du plus fort. Le droit du plus puissant est en même temps le droit de la liberté, et la liberté sociale des particuliers ou des groupes et classes augmente en proportion de la puissance plus forte qui leur échoit. La conquête de la situation sociale privilégiée, qui entraîne une prépondérance économique, et affranchit des travaux et des devoirs vulgaires de l'existence, déclanche et active le développement d'une culture plus haute, qui i)i'ocède toujours d'individus ou de groupes particuliers d'individus.
Lorsqu'on définit l'homme un animal politique, cela veut dire qu'il est non seulement un animal vivant en communauté, mais encore un animal qui cherche à dominer. La société n'est i)as simplement une masse d'individualités que le destin mêle au hasard; bien plutôt, elle est organisée intérieurement, c'est-à-dire que d'un centre ou de plusieurs centres de forces, les activités, isolées ou g^roupées, sont dirigées vers des buts communs ; et il existe des forces supérieures qui ont une importance centralisatrice dépassant celle des individus ou des groupes.
Plus encore que la lutte avec l'extérieur, la concurrence des divers groupes d'hommes entre eux conduit à la formation d'un pouvoir central. Dès que la surpopulation amène une insuffisance des moyens de subsistance, ou que des phénomènes naturels nécessitent des séparations et des émigrations, les divers groupements sociaux se heurtent, et la conséquence naturelle est : hostilité et guerre. La solidarité à l'égard de l'extérieur et la dillerenciation à l'intérieur de la communauté croissent sans cesse; et la lutte exige d'une part une direction plus
LE PANGEHMAMSME IMII LOSOPHIQUE
vigoureuse, une supériorité intellectuelle, d'autre part, de la discipline et de la subordination.
La source primitive de la puissance et de l'activité politiques prend naissance dans le cercle de la famille ; elle est fondée sur l'inégalité physiologique des sexes et des âges. La puissance du mari sur la femme, celle des j)arents, en particulier celle du père ou de l'oncle, sur les enfants, sont la forme la plus primitive delà souveraineté politique, qui trouve son expression dans les divers degrés des droits familiaux.
La jmissance j>olitique et ses manifestations ont encore une autre source dans la dillérenciation qui se fait à l'intérieur de la race même, dans l'inégalité naturelle des aptitudes physiques, économiques et intellectuelles. La vieillesse, supérieure autant i)ar l'expérience et la pratique que par une dignité que lui reconnaît la tradition, la vigueur et l'adresse cori)orelles, la sagacité et l'art de la persuasion, élèvent quelques individus ou un groupe d'individus au rang de détenteurs d'une puissance et d'une responsabilité jmbliques elfectives.
Mais la source la plus importante et la plus abondante de la puissance iiolitique est la supériorité guerrière et intellectuelle (Tun peuple ou d'une race sur d'autres grou}»es anthropologiques. C'est précisément cette sorte de prépondérance qui est le point de départ des organisations prditiques les plus vastes et les plus capables qu'ait produites l'histoire des peuples, et dont elle a fait les champions d'une civilisation qui approche de la perfection .
En conséquence, le droit est une « i)olitique de la force », i^our parler comme Ihering; non ])as toujours au sens d'une contrainte brutale, mais dans celui du triomphe, en dépit des obstacles, d'une puissance souveraine.
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La justice n'est pas autre chose qu'une conciliation sociale des droits, conforme à rimi)ortance relative des forces individuelles qui se manifestent au grand jour et sont universellement reconnues.
Le droit du plus fort n'a pas toujours besoin d'être le droit du plus parfait, pas i)lus que l'adaptation ne signifie toujours un perfectionnement, qu'il s'agisse du monde organique ou du monde social. Ce n'est que si l'on veut juger le droit du j^oint de vue moral qu'on peut exiger de lui la preuve qu'il est le plus parfait. Aristote se trompe donc lorsqu'il i^rétend que la force semble ne jamais exister sans hi vertu. L'histoire universelle n'est que de façon très restreinte un tribunal de l'humanité, elle ne fait plutôt, ainsi que l'écrit Fr. Rolle, qu'établir « un bilan constamment tenu à jour des succès réels des <li(férents partis en concurrence, bilan dans lequel le^ moralement supérieur ne l'emporte sur l'inférieur que dans la mesuie où il est plus avantageux ».
Politische Anthropologie (Anthroj)ologie politique), p. i53, i54, 221-223, i55.