DÉPÈCEMENT DE LA TURQUIE DASIE
dans son discours de Damas, qu'il prenait sous sa protection tous les musulmans. Pendant ce temps, les massacres de chrétiens continuaient en Arménie. Pas un moment il ne fut question de leur accorder cette protection allemande, qui allait si largement au padischah et à tous ses sujets. Ou le conçoit bien, si l'on se rend compte de la politique allemande en Turquie. La diplomatie de l'Allemagne s'est tue sur les motifs qui l'inspiraient; elle s'est bornée à chercher des querelles graves aux Anglais, aux Français, aux États-Unis qui intervenaient tantôt pour la Macédoine, tantôt pour l'Arménie martyre. Mais les pangermanistes trahissent le secret de la diplomatie. Parmi les thuriféraires de Guillaume II, qui étaient accourus à Jérusalem, pour assister à l'entrée triomphale de l'empereur, le pasteur Naumann fut un des plus empressés. Ce ministre de l'Évangile a toujours eu horreur du pacifisme. Il n'a souci que de la grandeur leutonique. Le cœur lui saigne, quand on massacre des chrétiens ; mais la politique et le christianisme font deux. 11 faut écouter le devoir moral le plus haut. Ce devoir, c'est de * réaliser la plus grande Allemagne ». On jugera si nous exagérons :
c Tout alTaiblissement de l'énergie nationale allemande par des associations pacilislcsou par d'autres eflbrls anîildgiies sert la puissance rcdoutablemcnt croissante de ceux qui dominent aujourd'hui du Cap au Caire, de Ceylan à l'océan Glacial.... Pas defralernilc avec l'Angleterre! Faisons de la politique nationale I
e Voilà surtout ce qui détermine notre attitude dans la question d'Orient. Voilà la raison profonde pour laquelle il nous faut être politiquement indifférents aux soullrances du peuple chrétien dans l'Empire turc, si douloureux que ce puisse être à notre sentiment.... Si la Turquie se désagrège aujourd'hui, les morceaux en seront le jouet des grandes puissances. Et nous, comme souvent dans le passé, nous reviendrons bredouilles. Il nous faut retarder la catastrophe. Que la Turquie ait la constitution qu'elle voudra, pourvu qu'elle puisse se maintenir à flot encore quelque temps.
« Bismarck nous a enseigné à séparer la politique extérieure de la politique intérieure. Il en va de même pour les missions chrétiennes. Comme chrétiens, nous souhaitons l'expansion de la foi
qui nous sauve. Mais notre politique n'a pas pour tâche de s'occuper de missions chrétiennes.
« La vérité, là comme ailleurs, c'est qu'il faut chercher oîi est la tâche la plus grande et moralement la plus importante. Quand on a fait son choix, il ne faut plus tergiverser. Guillaume II a fait son choix, il est l'ami du padischah, parce qu'il a foi en une plus grande Allemagne » (1).
Cette plus grande Allemagne, il faudra donc la chercher en Turquie. Mollke, dès 184(), avait fait le plan d'une principauté en Palestine ; Naumann veut toute l'Asie Mineure aux mains des Allemands.
€ Qu'on imagine à la tête d'un territoire tel que la Palestine quelques fonctionnaires fermes, raides, incorruptiblos. qui, avec une promptitude européenne, courraient le pays à cheval. Ils seront décriés comme Satan, mais ils seront utiles comme des anges » (2).
Et tous ces anges auront la casquette prussienne. Ils feront la réforme militaire, la réforme financière et la réforme agraire:
« On mettra en œuvre une sorte de dictature amicale, qui souvent parlera à la Turquie, comme on parle à l'oiseau du proverbe : « Mange ou crève!... » Pendant ce temps, sur toutes les rives de la Médiierranée des Allemands se fixent. Bonne chance, frères! Soyez laborieux! remuez-vous! Celle vieille mer verra encore bien des choses\ Vous avez tous entre vos mains une parcelle de la vie à venir de l'Allemagne » (3).
Il est sûr que cette vieille Méditerranée verra encore bien des choses. Mais ce que rôvait le pasteur Naumann, soutenu par tous les lecteurs de la Ililfc, et par le parti national-social qu'il dirige, c'est (juc la Méditerranée deviendrait un lac germanique, elquc l'Asie Mineure jusqu'au golfe Persique serait colonisée et administrée par les Allemands. Il n'y a que des Turcs pour trouver du désinléresscnicnl à cette prétention.
Projetu «ur le Maroc. — Les prétcMitions alIcMuandcs sur le Maroc sont au.ssi vieilles que les proniièrcs exj)loration8
(1) ritlKDniCIl Nai Mann. Aain, 1889. p. 14r), H8, (î) Ihid., p. Ki'..
Ç>) Ibid., p. 102.