M MÉTHODES DU PANGERMANISME
plus sûrs el plus abondamment rémunérateurs pour ses capitaux, que ne les fournissent des rentes sur les ÉTtats de l'Europe orientale; des organisateurs d'industrie et des agents de commerce. Par contre, nous pouvons aussi leur prendre beaucoup; non pas seulement vingt milliards, mais aussi de vieilles terres carolingiennes et bourguignonnes; des colonies fertiles et la liberté des mouvements dans cette Méditerranée qu'un Gibraltar allemand près de Toulon transformerait en une geôle » (1).
Si l'Allemagne n'avait à ofTrir à la France, pour prix de notre amitié, que le cadeau de ses « organisateurs d'industrie et de ses agents de commerce •, quoi d'étonnant que la France ait pris les mesures qui empêcheront à tout jamais Toulon de devenir un Gibraltar allemand et grâce auxquelles elle ne devra pas son Empire africain à la protection allemande?
Avec les fins du pangermanisme, ce sont ses méthodes désormais qui apparaissent. Elles sont d'une rare monotonie:
« Notre situation, par bonheur, est telle dans le monde, disait Friedrich Lange, /eader du lieities DeulscUlum, que s'il faut faire quelque part des sacrifices à la paix, c'est aux autres peuples d'abord, et ce n'est qu'en dernier lieu au peuple allemand faire ces sacrifices » (2).
Klaus Wagner, le théoricien brillant du livre de la Guerre disait :
< Si nous ne voulons pas fermer les yeux à la nécessité de l'évolution, il nous faut aussi reconnaître la nécessité de la guerre. Il nous faut faire adhésion ù la guerre qui durera tant qu'il y aura des choses qui deviennent et qui sont, à la guerre éternelle » (3).
Celle guerre, que rAllemagnc, dans sa vigoureuse croissance, fuit sourdcmenl toujours, parce que vivre, c'est lutter, rAllemagnc esl en outre prèle à la déchaîner ouvertement, dès que la résisiance d'nulnii lui somblcrn prouver qu'on la croil capable dn faiblir.
(1) Max IIakdkm, /.ukunft, l« jujilul et i» août i01l«
(2) !•'«. l.ANOl-, Heine» Dnitmhtutn, p. 214. (5) Klaus Wacnkr, Krieg, p. <i57 sq.
€ Il faut que la France réapprenne à croire que l'Allemagne, quand llionneurou l'intérêt l'exigeront, ne perdra pas un aprèsmidi à nuH'ir sa résolution de guerre.
€ L'Allemagne a la force massive; la France a la flamme. Celte naninie peut guider les deux peuples vers une victoire pacifique. Mais il nous faudra l'étoufler dans le sang, si elle doit seulement échauffer la colère de nos ennemis. 11 nous le faudra dès demain. Car la demeure que nous avons déliinilée il y a 40 ans devient trop étroite > (1).
Le général voiiBernhardi, après avoir démontré que l'Allemagne a besoin de terres nouvelles de peuplement, qu'il le» lui faut prendre à autrui, puisqu'il n'en reste pas de vacantes, conclut :
€ Il est impossible par des artifices diplomatiques d'améliorer en notre faveur le partage aujourd'hui existant du globe. Si nous voulons procurer à notre peuple la situation mondiale qui lui convient, il nous faut nous confier à notre épée » (2).
C'est là le dernier mot du pangermanisme.
Complicité du gouvernement allemand dans le pangermanisme. — On peut nous objecter que notre analyse se réduit à de l'histoire littéraire. Que signifient des livres de doctrine, des pamphlets politiques, des discours parlementaires, des manifestations de Ligues pangermanistes, quand il s'agit d'expliquer les décisions qui ont été prises par les dirigeants? Ces livres, ces pamphlets, ces discours n'expliquent pas tout, nous le savons; et voilà une vieille querelle. Pareillement on se demandait déjà quelle responsabilité les philosophes français du xvni* siècle avaient dans les événements de la Révolution. Or, il est certain que les philosophes du xviii« siècle n'ont pas été insensibles aux besoins du peuple français, qu'ils les ont souvent traduits en paroles, et que leurs idées sont présentes à presque tous les hommes d'action du drame révolutionnaire. Les dirigeants sont fils de leur nation; et les idées d'après lesquelles ils la dirigent
(1) Harden. Zukunfty 1" juillet et 19 août 1911.
(2) Friedrich von Bernuaroi. Vom heutigen Kriege, I, p. 12.
sont celles dont cette nation se nourri l, et qui circulent dans les livres. Ces idées agissent comme des suggestions quelquefois puissantes. Elles sont toujours des symptômes. L'histoire d'un grand faitsocial n'apasle droit de les ignorer.
Pour mettre en évidence le rapport de l'agitation pangermanistc et de l'action gouvernementale allemande, nous allons rappeler quelques dates.
L'idée directrice du Mener Kurs^ on l'a vu, avait été celle d'une Confédération des Étals de l'Europe Centrale, sous l'hégémonie allemantie (I). Guillaume II et Caprivi prévoyaient que la réalisation n'en irait pas sans complications graves en Orient. Pourtant l'intention, chère encore aux jeunes années de Guillaume II, d'une offensive immédiate contre la Russie, fut différée par la disgrâce du général de Waldersee. L'alliance franco-russe ne fut pas étrangère sans doute à celte prudence provisoire. Elle mit fin provisoirement aussi à cette polititjue de « douches froides », par lesquelles la brutalité sénile de Bismarck avait, clans ses dernières années, si souvent ajouté des excitations factices aux ressentiments naturels et encore récents de la France. L'Europe connut près de dix ans de tranquilhté.
Cet étal de choses changea brusqucmentdèsl809('J). M. de Bulow, ministre des Affaires étrangères depuis 1897, allait devenir chancelier en 1900. C'était le plein de la guerre du
(1) Voir pliLS haut, p. 0 sq.
(2) C'esl aussi la date indiquée par M. de Htilow lui-même : • Depuis 1897 s'est achevée une importante évolution dont les conlempor.iitiH ne se sont pas toujours rendu complo, mais que la postérité reconnaîtra et appréciera. Fendant ces années-là, prAce h la construction de notre flolle, nous avons complètement effectué noire passage A la politique mondiale. Cette ascension à la polili(]uc mondiale nou& a réussi. • (Le prince de Hiitow, l.a politique aUemande, traductioi» française, 1911, p. l'23.) L'année 1897 est la date de l'onlrée de M. de liùlow au ministère; et il est de Tait que depuis son arrivée à la chancellerie, les incidents les plus graves ne cessent de naitre coup sur coup. L'idée latente de son livre, c'est que (îuillaumi* I" et Bismarck ont été, In premier un grand mon.-ir<|ue, l'autre un grand miiiislro ; mais qu'il y a, • hissés sur les épaules ■ de ces devanciers, un monarque ot un ministre plus grands, qui sont Guillaume II cl Dûluw.
yUESTIONS DU TRANSVAAL ET DE PALESTINE. 57
Transvaal. L'Allemagne avait-elle eu des visées sur les républiques néerlandaises de l'Afrique du Sud? Avait-elle songé aies « protéger » comme elle veut protéger aujourd'hui la Hollande et comme elle « protège » déjà la Belgique ? Elle a, en tout cas, par un télégramme du Kaiser, encouragé ouvertement la résistance de Krùger. Il est probable que les méfiances de l'Angleterre ont été éveillées par là et elle n'a fait que parer le coup prévu par elle en prenant les devants par l'annexion du Transvaal et de l'Orange. C'est là le tournant de l'histoire contemporaine et l'ouverture de la nouvelle période d'inquiétude que l'Allemagne, depuis, a fait peser sur nous.
En novembre 1898 eut lieu le voyage de l'empereur allemand en Palestine. 11 y prononça cet étrange discours de Damas, par lequel, tandis qu'une autre puissance détenait, par des traités internationaux, le protectorat des catholique» dOrient, il se déclara le « protecteurde tous les musulmans ». Que voulait-il dire par l'élrange phrase ? Le pasteur Naumann» qui était présent, y voyait dissimulé le calcul de « loinlaines et graves possibilités. »
!• » 11 est possible que le khalife de Constanlinoplc tombe entre les mains des Russes. Alors il y aura peut-être un klialife arabe, à Damas ou ailleurs. Il sera |irécieux alors de s'appeler non seulement un ami du sultan, mais de tous les maliométans. Et ce titre peut donner à l'Empereur allemand une porlion de puissance politique, utilisable contre une politique ottomane russopliilc.
2° Il est possible que la guerre mondiale se produise avant la désagrégation de l'Empire ottoman. Alors le khalife de Constantinople élèvera une fois de plus l'étendard de la guerre sainte... L'homme malade se redressera une dernière fois sur sa couche et jettera vers l'Egypte, vers le Soudan, vers l'Afrique oiientale, vers la Perse, vers l'Afghanistan et l'Inde cet appel: € Guerre contre l'Angleterre! »... Il n'est pas sans importance de savoir qui le soutiendra sur son lit, quand il voudra pousser ce cri » (1).
Ainsi cette guerre sainte que l'Allemagne a forcé le sultan (1) Friedrich Naumann, Asia, 1899, p. 152, 153.
à proclamer en 1914, elle y songoail drjà en 189'J. Mais ello aurait lâché de créer et de fanatiser un khalife arabe, si le khalife de Constantinople lui avait manqué.
L'annexion du Transvaal par l'Angleterre est la première grande déception de la diplomatie allemande. Depuis lors» Biilow fut menaçant. 11 hâta les armements navals. Il déclara le 11 décembre 1899, au Reichstag, à propos de l'accroissement de la flotte :
€ On a dit qu'une fois par siècle, il y avait une gi ande explication, une grande liquidation, pour répartir à nouveau l'influence, la puissance et la possession sur le globe.... Sommesnous à la veille d'un nouveau partage de la terre?... En tout cas, nous ne pouvons tolérer qu'une puissance étrangère, qu'un Jupiter étranger, quel qu'il soit, nous dise : t Que faire? j'ai donné toute la terre à d'autres! » (1).... Nous ne pouvons pas cl ne voulons pas rester à l'écart, comme des rêveurs, laiulis que d'autres se partagent le gâteau.... Si les Anglais parlent d'une Grealer Bt-ilain, les Français d'une Nouvelle France, si les Husses se !?ont ouvert l'Asie, nous aussi nous avons droit à une « plus grande Allemagne » (2).
Il ajouta :
< Dans le siècle à venir, le peuple allemand sera enclume oh marteau »(3).
Or, Albrecht Wirlh l'avait remarqué avec justesse, comment, si rAllemagiie devait être marteau, ne devail-on pas s'attendre à ce qu'elle frappât? El du reste, on trouve chez le prince de Biilow toutes les locutions pangermanisles. Le 10 janvier 1900, il baptisa le Deulsc/ilandy le plus grand transaUanti({ue alors uxislarit :
€ Comme ce navire prétend être supérieur h tous les autres navires, si nombreux soient-ils, (|ui sillonnent les mers, de même puisse-t-il être vrai à jiimais pour tous 1rs Allemands que C Allemagne est au-dessus de tout, au-dessus de tout au monde » (4).
(t) AiluHion au poème de Schiller où Jupiter portage toute la terre et outille le poète.
(i) BClow, Redrn, l. l,p. 00, »1.
(3) rbid., t. î, p. Ofl.
(4) Mie/, l. I, p. loi.