FORCES DE GUERRE ET FORCES DE PAIX
belliqueuse. Les agents diplomatiques et consulaires de France envoyaient à M. Stephen Pichon des rapports motivés (1), qui n'oubliaient pas de dénombrer en Allemagne des forces de paix, considérables par le nombre, — « la, masse profonde des ouvriers, artisans et des paysans, pacifiques d'instinct; un grand nombre d'industriels, de commerçants et de financiers de moyenne importance ». Mais ces forces, disaient-ils avec justesse, étaient « des forces de contrepoids, dont le crédit sur l'opinion était limité, ou des forces sociales de silence, passives et sans défense contre la poussée d'une contagion belliqueuse ». En face, s'organisait « un parti de la guerre, avec des chefs, des troupes, une presse convaincue ou payée pour fabriquer l'opinion, des moyens variés et redoutables pour intimider le gouvernement ». Ce parti, c'est toute la noblesse terrienne, de traditions militaires; c'est la grande bourgeoisie, hostile à la France réputée révolutionnaire. Ce sont « les grands marchands qui demandent de plus grands marchés » ; tous les fonctionnaires qui gardent le souvenir de Bismarck; ce sont les intellectuels frais émoulus des universités où « les économistes démontrent à coups de statistiques la nécessité pour l'Allemagne d'avoir un empire colonial et commercial qui réponde au rendement industriel de l'Empire ». Ce sont \ea Kriegervereine, les Weht'vereine sans nombre; les ligues navales, maritimes et coloniales. Ce sont les diplomates que l'opinion allemande accuse d'avoir mal fait les alTaires de l'Allemagne par la Convention du Congo et qui brûlent d'avoir leur revanche. Ce sont « les historiens, philosophes, publicisles politiques et autres apologistes de la deutêche Kullur qui veulent imposer a\i monde une manière de sentir et de penser spécintiuenientailiMiuuules ». Ces forces de réaction sociale, qui ont leur centre dans le corps des officiers hobereaux ; ces grandes puissaficea rnpaees de grande finance et de grand commerce; ces appétits vagues
(1) On trouvera un résumé remnrqtialile do c îh nii)porls dans lo Livrt Jaune françaif (Noté d M. Steplien l'ichoni, p. 15 8q.
BCLOW et le pangermanisme. 65
et furieux qu'on a fait naître dans le peuple, et celle fureur des idéologues, fanatiques, experts à exploiter de vieux souvenirs, ont su s'agglomérer en une masse prodigieuse de mécontentement belliqueux. Ce n'était qu'une minorité sans doute, mais numériquement énorme et socialement prépondérante; l'une de ces « minorités énergiques •, auxquelles toutes les guerres, disait Bismarck, sont imputables. Les gouvernants allemands, par disposition native ou pour sauvegarder leur propre crédit auprès des classes socialement les plus considérées, ont dû suivre ces minorités. Le prince de Bûlow en personne a souvent reconnu à la Ligue pangermaniste le mérite de « stimuler » ou de « maintenir éveiUé le sentiment national » {\). Comme s'il avait été nécessaire de stimuler ou de maintenir éveillé un sentiment que toute l'éducation scolaire et universitaire, et toutes les habitudes de la sociabilité allemande ont saturé du plus agressif orgueil depuis quarante-quatre ans! Nous appelons « pangermanisme » les ambitions de cet orgueil savamment cultivé et facile à déchaîner dans des aventures de proie, La part de cette démagogie des puissances dirigeantes en Allemagne devra être faite considérable quand viendra le jour où seront établies les responsabilités.
(1) BuLow. Discours au Reichstag du 14 novembre 1902. {Redén^ t. I, p. 329). — Politique allemande, p. 137.
en. ANOLER. -— II.