LE PANGERMANISME AUTRICHIEN
Les projets extérieurs de ce groupe, qui a compté jusqu'à 21 membres au Reichsrat, sont peu clairs. Mais il avait pour lui communément les voles des libéraux, des socialistes et des socialistes chrétiens. . L'ambition, d'abord confuse de ces teutomanes autrichiens, se précisait à mesure que prenait forme le pangermanisme d'Allemagne. C'est déjà un programme officieux, en tout cas émané des milieux parlementaires et fonctionnaristes autrichiens que l'article signé teut dans la Gcgenivart du 26 décembre 1903 : VEuropa centrale ne sera-t-elle pas allemande? {Wird Millel-Europa nicht deutsch sein?) (1) Le danger paraît réel à cet écrivain de voir échapper, aux douze millions d'Allemands que compte la monarchie austro-hongroise, l'influence due à leur supériorité morale et intellectuelle. Or, pour rétablir l'ordre dans un chaos à demi asiatique (c'est-à-dire Magyar, Ruthène et Tchèque), il faut un « dictateur allemand », qui, d'une « poigne de fer » dégraderait « au rang de provinces la Bohême, la Hongrie, la Galicie ruthène », dans une Autriche désormais unifiée. Des lois d'exception rudes, un régime d'expropriation imité des lois appliquées par la Prusse en Pologne, mettraient à la raison les récalcitrants. La prospérité économique ferait le reste. Il n'y a pas de fierté nationale que la richesse ne fasse fléchir. L'Union douanière de l'Aulriche-Hongrie et de l'Allemagne assurerait la supériorité massive des Germains sur 24 millions de Slaves, 8 millions de Magyars, et 4 millions de Roumains. Et ni les Orange hollandais, ni les Cobourg belges, ni les HohenzoUern allemands ne refuseraient d'entrer dans celle Alliance économique et ethnique que proposerait « le diclaleur allemand » d'Autriche.
Progressivement ainsi le pangermanisme autrichien rejoint, dans ses rêves, le pangermanisme d'Allemagne.
(i) Ces idées avaient été vulgarisées en Autriche de 1890 à 191(0 par un brillant économiste de la Prusse Rhénane, établi à Vienne et devenu membre du Parlement autrichien, Alexander von Peez. Voir son (dan d'une « Confédération de l'Europe Centrale • dans Zur neuealen liatv- Âelspolitik {Sieben Abhandlungen) Wien, 1898.
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III. — L'impérialisme trialiste et l'impérialisme colonial en Autriche*
Ce pangermanisme d'Autriche n'a pas été le plus dangereux des partis autrichiens, tant que le gouvernement allemand restait indifférent à ses avances. C'avait été l'attitude adoptée par Bismarck. Le nationalisme allemand d'Autriche avait d'ailleurs un mérite : c'était de contrecarrer le panmagyarisme. Mais il cessait forcément d'être un frein et il ne pouvait que précipiter le mouvement belliqueux, le jour où l'Allemagne en viendrait elle-même aux résolutions aventureuses. Et il a contribué pour une bonne part à éveiller en Autriche le rêve d'un « dictateur allemand », auquel l'archiduc François-Ferdinand, par une attitude rogue très préméditée, donnait une satisfaction provisoire. L'archiduc avait adhéré, avec de notables fractions de la noblesse conservatrice et de la bourgeoisie libérale, à une forme d'impérialisme dit « trialisme » dont le programme était d'élargir le compromis austro-hongrois après apaisement définitif des conflits avec les Magyars, et d'y faire entrer un royaume Slave du Sud, autonome comme la Hongrie.
Léopold von Chlumecky, dans son livre Oesterreich-Ungam und Italien (l'Autriche-Hongrie et l'Italie), 1907, développe nettement la politique extérieure de ce parti (1). 11 y a, selon celle doctrine, deux prétentions auxquelles la politique étrangère aulriciiienne ne peut renoncer: i" 11 faut que l'Aulriche garde l'accès de la Méditerranée. — 2" 11 faut qu'elle soit prépondérante dans les Balkans de l'Ouest. 11 est donc nécessaire à tout prix qu'elle écarte l'Italie de l'Albanie. Il est d'une nécessité non moins urgente qu'elle surveille de
(1) On K.nit. qur I./'DpnId von Clilurnccky, dt^piilc^ nulrirliicMi, ost fils de JoliniiiH-^ \<>ii I iiiiiiiK'c Uy, )|tij fut iiKMiiltn*. du caliiiK^t AiiorsIicrK et d'obonl niiiii-ln >\i- l'.iL'rinilliiro «mi 1871, puis du couiniiMTC en 1875, Im nujUH I- |H,iiii.nii- .l.s Chlunicrky (''lail celles do la • gauche modérée •, (..im|..-ii hiImuI di« grniidH propricMaircH fonciers. Chlumecky p< i' i i i' li i > • liamt)re niilricliieinu; dcH dt^puU^H en iKU3; n Hié«c .1 II < iMiiilur <I<-H S<M((rieurH dc|iuis 1Mi)7.
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près les groupements balkaniques qui pourraient un jour, militairement ou moralement, menacer Tintégrité de la monarchie,
€ Il ne faut pas que, sous l'égide de puissances étrangères, il se forme dans les Balkans des groupements nationaux ou politiques, qui, dissimulant en eux de nombreuses causes de conflit, porteraient le germe de graves agitations jusqu'en Bosnie, en Dalmatie, en Croatie.
« Toute tentative qui détacherait la Macédoine delà Turquie, hors de l'initiative prépondérante de l'Autriche, toute constitution d'une autonomie macédonienne qui ne s'accomplirait pas par nous et avec nous, comme aussi toute « Confédération balkanique », entraînerait les plus graves ébranlements pour la monarchie... Un tel État chercherait nécessairement à se consolider en attirant à lui d'autres peuples balkaniques.... Nos provinces occupées et les provinces autrichiennes du sud seraient menacées par un nouvel irrédentisme.
€ Ce n'est là qu'un intérêt négatif. Il s'y joint pour nous un notable intérêt positif : maintenir ouverte pour nous la route commerciale de Salonique.... Salonique est prédestinée à être la poterne la plus avancée au Sud-Est du commerce de l'Autriche du Sud et de la Hongrie.
€ Salonique est notre espérance d'avenir. Un jour, quand l'Asie antérieure sera ouverte à la civilisation, quand le chemin de fer traversera la Mésopotamie et que le rail joindra Smyrne au Golle Persique, la Macédoine, territoire de transit pour le grand trafic transcontinental qui passera de l'Europe centrale à l'Asi antérieure, attemdra une floraison nouvelle, et Salonique aura une importance considérable » (1).
De cette ambition, l'Italie est l'ennemie la plus dangereuse, par ses vues sur l'Albanie; et Chlumecky ne dissimule pas que des conflits redoutables sont à prévoir si l'Italie continue à revendiquer le mare nostro et à menacer sur ses flancs, par l'Albanie où elle s'infiltre, l'avance prochaine de l'Autriche- Hongrie sur Salonique.
Pourtant ce parti trialiste, pas plus que le parti teutomane, n'était tout-puissant. Il était irascible et rogue, mais il ne poussait pas nécessairement aux solutions brusquées
(i) Leopold von Chlumecky. ôsterreich- Ungam und Italien, 1907, p. 61-63, 255.
Ti COMPLICITÉS EN AUTRICHE-HONGRIE.
comme le panmagyarisme. Il était capable d'obéir à des suggestions dangereuses; mais on pouvait l'apaiser en désignant à l'Autriche-Hongrie des proies substantielles d'une autre sorte. C'est ce que se proposait le parti maritime et colonial fondé sous la direction du comte von Wrede, de Heinrich von Biilow, et dont un éloquent porte-parole a été, dans les dernières années, Anton von Môrl. Ils enseignent que tout peuple a le droit de « vivre sa vie » {sich auszuleben) (1). Les peuples aujourd'hui en cherchent le moyen dans ce vaste effort du commerce universel, qui draine les ressources de la terre entière. Le mirage naval, s'il saisissait l'Autriche après l'Allemagne, pouvait procurer la paix au continent européen. Ces théoriciens faisaient remarquer combien la politique « continenlaliste » de Bismarck » avait coûté de milliards à l'Allemagne, pour le seul gain de l'Alsace-Lorraine. De môme, pour l'Autriche, l'Albanie ne vaut pas la guerre qu'il eu coûterait avec les Turcs, avec les Serbes, avec le Monténégro fsans compter la guerre italienne). Corlou, obtenue par cession pacifique, suffirait à maintenir ouvert le canal d'Otrante. Le commerce de Salonique n'aurait jamais qu'une importance locale, si l'on réussissait à faire de Triesle le grand emporium qu'elle pourrait être, et si le Danube devenait l'artère puissante par où s'écoulerait sur l'Asie Mineure tout le commerce de l'Europe centrale. « Ainsi la meilleure politique balkanique pour l'Autriche était de ne pas faire de politique balkanique » (ti).
Ces partisans d'une forte politique navale et commerciale rappellent avec raison que l'Autriche dispose d'une des plus audacieuses populations de marins qui soient au monde, les marins dulniutes; et que le canal de Suez aurait pu faire la fortune do Triesle plus que de tout autre port européen, si l'Aulrlche avait su se créer un outillage maritinie. L'occasion d'assurer celte prospérité peut revenir au jour prochain où le Nouveau Monde se suffira industriellement, et où fd
(1). Anton von Mdnt, Doê Erda de» Konlinenlalxtmut^ lUi3. (*2) Ihid., p. 140.
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commerce européen cherchera des débouchés dans l'Asie antérieure, réveillée de son sommeil, ou dans l'Exlrôme-Orient, ouvert à la civilisation européenne. Sages réflexions, si elles avaient élé sans arrière-pensée. Pas une nation au monde ne pouvait songer à écraser par la guerre la jeune industrie austro-hongroise. Ce qui pouvait inquiéter, c'étaient les ambitions territoriales de cette politique maritime. Mais Anton von Morl ne les veut pas « continentales ». Elles seront donc coloniales. Il y aurait encore moyen de s'entendre, si von Môrl précisait. D'autres ont précisé à sa place : ces colonies autrichiennes, ils les souhaitent d'abord sur le pourtour de la Méditerranée. M. Sylvester, président actuel du Reichsrat, le principal homme politique des partis allemands d'Autriche, dans un discours qu'il prononça comme délégué de ces groupes, au printemps de 19H, a revendiqué « la Méditerranée pour ses riverains » {das Miltehneer seinen Arirainei-n) . El ces riverains il les a nommés. Il n'a pas oublié la France; mais il a oublié l'Angleterre. Si l'on considère que la principale négligence que ce parti maritime reproche à l'Autriche, c'est de n'avoir su tirer parti de la construction du canal de Suez, la conclusion est facile à tirer. L'Egypte est la proie qu'ils guettent ; et la proie aussi que leur désignent les pangermanistes d'Allemagne (1). Quoi d'étonnant si l'Angleterre prend ses mesures avant de se la laisser arracher?