‹ Le pangermanisme, ses plans d'expansion allemande dans le mondeChapitre 8 sur 41 · PREMIERS SYMPTÔMES DE PANGERMANISME · texte numérisé non relu

PREMIERS SYMPTÔMES DE PANGERMANISME

c Les mains liées, disait Bismarck, ils ont dû assister à la destruction de la Pologne par les Russes, et, par le partage de ce royaume, contracter des liens contre nature avec la Russie, à laquelle on laissait prendre ainsi en Europe une large avance territoriale. La Prusse, pendant la guerre de Crimée, se coucha comme un chien de garde vigilant devant les portes polonaises de la Russie, et en 1865, lors de la révolte polonaise, elle conclut avec la Russie une convention, par laquelle elle rendit à cette dernière un service immense.... L'Autriche, qui, par une série de guerres sanglantes, avait enrayé l'avance des Turcs... dut assister, sans intervenir, à la conquête de la Turquie par les Russes. La pesanteur massive et la violence avec laquelle l'organisme politique russe se fraie un chemin vers la lumière et la chaleur de la Méditerranée ne menacent pas seulement l'existence de l'Autriche; elles ôtent tout avenir à l'influence et aux intérêts de la France en Orient » (1).

(1) Zwôlf Jahre deulscher Politik, 1884, p. 273.

L'Allemagfne par son projet d'union douanière de l'Europe centrale prépare son hégémonie politique européenne.

— Bismarck, avec ce sens si exact du réel, qui ne se trompait jamais sur la résistance des forces adverses, ni sur ses propres forces, avait renoncé à réaliser l'union douanière de l'Europe centrale. Au député transylvain von Baussnern, qui lui avait soumis un tel projet, il avait répondu, le 5 mars 1880 : « Moi aussi, je considère une entente douanière qui engloberait les deux empires comme la fin idéale qui doit définir le sens dans lequel se développeront toutes nos transactions de politique commerciale •. Il n'avait rien fait de plus.

L'opinion pourtant ne cessa pas d'être travaillée par des publicistes. Paul Dehn, dans deux ouvrages, Deutschland und der Orient, 1884, et Deutschland nach Ostcn, 1888, fut un des principaux de ces publicistes bismarckiens qui essayaient, par ce plan d'une organisation économique de l'Europe, de dissiper l'aigreur toujours grondante des vieux partisans d'une « grande Allemagne », que Bismarck avait détruite, en excluant l'Autriche de la Confédération de l'Allemagne du Nord, et du Nouvel Empire.

c Dans la vie économique de l'ancien monde, écrivait Paul Dehn en i884, l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie ont à rester dans une union étroite : défensivement, contre la concurrence supérieure et prépondérante des Anglais, des Français et des Russes; offensivement, dans leurs efforfe pour reconquérir la part qui leur est due dans l'échange des richesses entre l'Europe et l'Orient. En ce sens, l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, et l'Italie forment un grand domaine d'intérêts économiques communs, au milieu de l'Europe, et qui serait heureusement arrondi par l'adjonction de la Suisse., de la Belgique et de la

Hollande dans l'Ouest, de la Pologne et de la Lithuanie dans VEst. Si les États de l'Europe centrale veulent assurer kur vitalité économique, et par là aussi leur vie et leur indépendance politiques, il leur faut s'unir avec une pleine conscience de leurs desseins; il leur faut chercher des formes nouvelles, à l'intérieur desquelles, sans faire violence aux sentiments nationaux ou aux faits consacrés par le droit politique, on pourrait réaliser ce grand domaine d'intérêts communs. Par sa situation au cœur de l'Europe, et à cause de l'importance économique de cette situation, l'Allemagne est appelée à prendre le rôle dirigeant au centre de ce domaine d'intérêts. »

Paul Dehn ne nous explique pas comment on pourrait, sans guerre, rattacher la Pologne, la Lithuanie, ou même la Hollande et la Suisse, à la Triple-Alliance douanière. Il a beau imaginer des combinaisons variées et très souples : un Parlement douanier et un Conseil fédéral douanier pour délibérer des affaires douanières de toute la confédération ; ou bien concevoir une confédération étroite, à laquelle seraient rattachés, par de simples traités de commerce permanents, les États non encore réduits à la vassalité économique totale. Le précédent du Zollverein allemand est trop récent, pour qu'on n'aperçoive pas sous ces projets la récidive préméditée et aggravée de 1866.

On voit bien ce que gagnerait l'Allemagne à un tel remaniement des frontières économiques de l'Europe. Paul Dehn ne dissimule pas que l'alliance douanière avec des peuples restés plus agricoles que l'Allemagne donnerait à l'Allemagne des débouchés élargis pour ses produits manufacturés, un marché d'achat élargi où elle puiserait ses matières premières (bois, etc.) et ses grains; des garanties fortifiées de stabilité dans le prix des matières alimentaires, et d'une façon générale : c la puissance économique de l'Allemagne serait sensiblement renforcée, » {DeutscJilands Machtstellung wiirdein xuirlschaftspolilincher Hinsicht bclrac/ttlich gcstdrht loerden) (1). On aperçoit aussi que des membres plus modestes do l'association en tireraient avantage. L'agriculture austro-hongroiso

(1) Paul Dehn, Deutichtand nach Otten, III, 183.

Page 1