EXEMPLE XIII
Pansement à l’huile phéuiquée. Cancer du vagin et du rectum. Grattage à la curette. Huile pliéniquée. Guérison.
Régina Millier, 59 ans, marchande de légumes, entre à l’hôpital le 4 mai 1877. Elle avait eu à plusieurs reprises des hémorragies qui avaient épouvante sa famille. Elle accusait des douleurs en allant à la selle, et en s’asseyant. Elle avait eu plusieurs fois, pendant les dernières semaines, des hémorragies qu’elle attribua d’abord h des hémorroïdes , et auxquelles elle ne fit pas attention. Mais leur répétition amena finalement des syncopes.
Il y a plus d’un an, un bouton dur s’était développé à la commissure postérieure de la vulve; il s’était rougi, puis ouvert, et donnait du pus et du sang. Avant ces hémorragies, les douleurs étaient incessantes; depuis leur apparition, elles avaient diminué, et ne se présentaient plus
qu’au moment de la selle. Ce peu de souffrances explique pourquoi la malade se servit longtemps de remèdes domestiques, graisse de lièvre, cataplasmes d’oignons, etc. Au moment où elle entrait à l’hôpital, le noyau cancéreux s’était transformé en une cavité, sorte de cloaque profond, gros comme un œuf de poule et de couleur gris verdâtre, semblable à une masse métallique. Si les dernières hémorragies n'avaient pas été effrayantes, cette femme insouciante aurait continué dans cet état misérable à tenir son étalage au marché.
Il fallut 4 à 5 bains de siège savonneux pour enlever toutes les pommades, onguents, vieux restes de charpie ou d’emplâtres. Alors seulement on vit le fond hyperémié de l’ulcération cancéreuse.
Il y a des ulcérations cancéreuses lardacées, dures, qui sont cependant mobiles dans leur totalité. Du tissu conjonctif lâche unit les tissus sains avec le cancer excavé. Dans des cas de ce genre, le pronostic n’est pas trop mauvais; le bistouri passe par cette couche de tissu conjonctif mobile et élastique qui forme une séparation entre les tissus sains et les tissus malades. Notre cas n’offrait pas cette disposition favorable. La cavité en cloaque était absolument fixée au bassin, et le doigt introduit dans le fond de l’ulcère, constatait avec certitude que l’.os était atteint.
On aimerait à renvoyer des malades de ce genre. Mon expérience m’a montré que cette manière d’agir n’est pas honorable vis-à-vis des patients ; il vaut mieux pour eux que le médecin fasse tous ses efforts pour guérir l’ulcération. On crée ainsi une cicatrice qui garantit pour quelques mois les malades de 1 infection généralisée et de l’hémor-
ragie, et leur rend l’existence supportable. Au contraire, abandonnés à leur sort, ces malades sont enchaînés au lit, jaunissent, perdent l’appétit. Leur mauvaise haleine, l’odeur de leur suppuration infecte, empirant chaque jour, les hémorragies répétées, tourmentent leur entourage; et euxmêmes sont de vrais martyrs.
Devant cette question si souvent agitée, si l’on doit opérer ces cancers, quelque défavorable que ce soit, je penche toujours pour l’opération. Le souvenir que j’ai gardé des malades non opérés est si affreux quand je le compare à l’image des cas opérés, que l’avantage reste toujours du côté de l’opération.
Ma malade d’ailleurs 11e se serait pas laissé éconduire, elle voulait absolument être opérée. Je débarrassai l’intestin de son contenu en donnant de l’eau de Friedrichshall. Pendant quelques jours, on employa le chlore liquide contre la mauvaise odeur, et j’opérai le 8 mai. A peine la malade eut-elle le chloroforme sous le nez, qu’elle parut complètement calme et endormie : 011 aurait pu croire l’anesthésie parfaite. Il y a des gens qui sont chloroformés si vite qu’on en est étonné; l’anesthésie est totale après une phase d’excitation à peine marquée. Mais le plus souvent, c’est une insensibilité apparente. Essayez de pincer, de couper, le malade crie; il fait alors seulement ses premières inspirations profondes. Il en fut ainsi dans ce cas : au moment où je touchai du bout du doigt le fond de 1 ulcère, la malade se mit à respirer profondément. L’anesthésie ne s’établit qu’après une phase assez marquée d excitation, pendant laquelle elle cherchait sans cesse par ses mouvements à protéger son ulcération.
J’enlevai avec les ciseaux de Cooper les bords de l’ulcère aussi loin qu’ils étaient encore mobiles. Je raclai à la curette le reste du cancer, et pénétrai profondément dans l’os malade , jusqua ce que l’instrument arrivât dans la substance osseuse blanche et résistante. L’hémorragie fut assez importante : plusieurs ligatures tombèrent à cause delà fragilité extrême des parois artérielles. Une veine située près de l’os donna une violente hémorragie ; la ligature au catgut ne pouvait tenir. Je renonçai donc à la ligature, et je cautérisai la surface de raclage avec le thermocautère, instrument qui dépasse de beaucoup le fer rouge par sa chaleur constante et sa belle lumière. Mais le platine rougi ne put arrêter cette hémorragie: je dus faire passer sous la veine un fil de catgut avec une aiguille fortement recourbée. En le liant, le sang s’arrêta.
On lava avec soin la plaie avec de l’eau phéniquée à 5 %• J’imprégnai bien un morceau de lint d’huile phéniquée à 10 Vu? et, le débarrassant de l’excédant d’huile, je l’introduisis par petits fragments dans la plaie, jusqu’à ce qu’elle en fût remplie. Puis vint une couche de ouate salicylique et une bande en T.
La malade revint à elle sans vomissements et sans souff rances notables. Le soir même, elle refusa une injection de morphine, bien qu’elle fût accoutumée à prendre des poudres de morphine, disant qu’elle pourrait certainement dormir sans cela. — Je lui fis cependant donner dix gouttes de laudanum : je désirais ne pas avoir de selle après l’opération.
La nuit fut excellente. Le matin néanmoins, malgré
l'opium qu’elle avait pris , la malade eut une forte selle. Elle était si douloureuse et si difficile à expulser, que je fis injecter un peu d’huile à plusieurs reprises, et que j’aidai à son expulsion avec une curette. La malade me remercia, en disant avec reconnaissance que la douleur était si forte, qu’il lui semblait rendre des lames de rasoir. Malgré cette aventure, il n’y eut presque pas d’hémorragie à la plaie. Un quart d’heure plus tard, la malade, contente de nouveau, regrettait d’avoir causé tant de peine et de travail. Je me faisais à moi-même le reproche de n’avoir pas suffisamment vidé l’intestin avant l’opération. Les deux selles qu’avait provoquées l’administration de l’eau de Friedrichshall, n’avaient pu suffire à faire disparaître l’amas de matières fécales, supposé chez notre malade. Redoutant les douleurs de la défécation, elle ne provoquait une selle que tous les quatre à cinq jours, au moyen d’un lavement huileux ; celui-ci ne vidait pas entièrement l’intestin devenu paresseux par de fréquentes doses de morphine. Il aurait donc mieux valu réitérer trois ou quatre jours durant l’eau de Friedrichshall.
Après cette selle, la plaie fut de nouveau lavée avec de l’eau phéniquée et couverte de lint imbibé d’huile phéniquée. Je prescrivis pour quelques jours, matin et soir, huit gouttes de laudanum, et comme diète, soupe, œufs et vin rouge.
A partir de ce moment, il n’y eut plus d’incident désagréable. L’eschare du cautère se détacha par petits morceaux, et depuis le quatrième jour, le lint était couvert de débris de tissu mortifié; on aperçut alors les premiers îlots rouges dans la plaie. Une fois la surface bien couverte de granulations vigoureuses, la formation delà cicatrice et
celle de l’épiderme commença déjà à la périphérie. A ce moment, on remplaça pour quelques jours l’huile phéniquée par un simple pansement au lint borique, recouvert de gutta-percha laminée. Plus tard, la plaie bien lavée à la solution borique fut recouverte à chaque pansement d’un petit morceau de protective, exactement de la grandeur de l'ulcère, et lavé aussi avec la même solution. Puis on fixait sur le protective un morceau de lint borique humide, en 4 doubles, dépassant de beaucoup la plaie.
La première selle se présenta au cinquième jour, la malade ne prenant plus d’opium. On favorisait l’expulsion de chaque selle par des lavements d’huile et d’eau chaude. Un bain de siège journalier, contenant en dissolution une cuillerée à café d’acide salicylique, entretenait la propreté de la plaie. La cicatrisation se fit si vite que la malade sortit guérie et satisfaite le 4 juillet. 2 mois après son entrée à l’hôpital. La cicatrice était rouge, adhérente au pubis, et enfoncée en entonnoir du côté de l’anus II n’y avait plus de douleurs. Envoyant la malade, il était impossible de se figurer qu’elle eût pu vivre plus heureuse et plus longtemps sans opération. Sa reconnaissance en était la meilleure preuve.
Je la perdis de vue pendant quelques mois. Puis, en avril 1878, elle reparut à la consultation, avec une ulcération cancéreuse sur la portion de la cicatrice adhérente à l’os. L’ulcère avait la grandeur d’une pièce de 5 francs, la malade était encore en bonne santé. Je lui reprochai de n’avoir pas suivi mon conseil, de revenir aussitôt se faire opérer à la moindre trace de récidive. Elle me répondit que j’avais été malade, et qu’elle avait attendu de pouvoir me
EMPLOI DU MATKKIKL
parler en personne. Mais elle ne disait pas la vérité. Je découvris qu’elle avait employé différents remèdes insensés, des écrevisses broyées vivantes, etc. Elle ne pouvait pas non plus se décider à une nouvelle opération.
Voici la méthode ordinaire, dont je me servis pour elle: une fois l’ulcère nettoyé avec de l’éther sulfurique, je le cou-
vris de coton-charpie de Bruns, bien imbibé d’une solution d’extrait de Saturne, une partie sur trois parties d’eau. Je lui fis en outre prendre trois foispar jour une cuillerée à bouche d’une infusion d’écorce de condurango, 30gr. sur 100 grammes d’eau. Je crois l’usage persévérant du sel de plomb à l’extérieur, et du condurango à l’intérieur très efficace dans les cas de cancer inopérables pour une cause quelconque. Le cancer se change en une masse dure comme le métal et ne sent pas mauvais; la suppuration est modérée, il n’y a pas d’hémorrhagie. En somme, l’ulcère est arrêté dans son développement, et la perte d’humeurs utiles est prévenue.
J'emploie l’acétate de plomb dans ce but depuis des années, etj’en suis très satisfait. Si l’ulcération montre une forte tendance à l’hémorrhagie, je préfère prendre une solution de chlorure de zinc à 20 %• Celui-ci amène en effet l’oblitération solide de tous les vaisseaux qu’il atteint, ce que l’on a constaté déjà par l’usage de la pâte de Landolfi, et d’autres caustiques au chlorure de zinc. J'ai fait aussi divers essais avec les injections sous-cutanées recommandées par le professeur Thiersch. Le nitrate d’argent employé de cette façon a eu de l’efficacité, mais d'une façon passagère, si bien qu’il fallait presque indéfiniment réitérer les injections. Les solutions de soude, conseillées par de Busch, paraissent utiles pour des cancroïdes super-
liciels, quand l'application en est faite avec persévérance. J’ai prescrit l’usage interne d’arsenic et de iodure de potassium, en larges doses, sans en avoir les résultats que d’autres ont vus. J’ai conservé meilleure impression de l’écorce de condurango. Je me figure avoir fait du bien avec ce remède à plus d’un vieillard ou d’une femme âgée, qui 11e me paraissaient pas capables de supporter l’opération, ou à ces malades qui ne veulent pas y consentir.